‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 31 sur 209 · LES ENFANTS DE RANGUI ET DE PAPA · texte numérisé non relu

LES ENFANTS DE RANGUI ET DE PAPA

{Rangui est le firmament solide; Papa est la terre plate).

(t Les hommes viennent d'un couple unique liangui^ le

vaste ciel, qui s'étend sur leurs têtes, et Papa^ la terre immense qui les supporte. — Dans le principe, ces deux êtres, étroitement unis et recouverts par Tobscurité engendraient. Leurs enfants étaient fort nombreux... La continuelle obscurité finit par dégoûter les fils de Rangui et de Papa. — Alore délibérant, ils dirent : « Faut-il les tuer ou bien les s('îparer ?» — « Tuons-les, fit Tou-Matahouenga, le plus féroce... Tuons-les; c'est le plus sage.» -^ «Non! répondit

Tané-Mahoutay père et dieu des forêts séparons-les

seulement... Repoussons iBanywi, le ciel, bien loin, très loin au-dessus de nos têtes. Qu'il nous devienne même étranger ! Mais gardons sous nos pieds Papa, la terre, pour qu'elle reste

notre bonne mère nourrice Cinq frères sur six ont approuvé

la séparation. — Rongo-ma-tané, père et dieu des aliments cultivés, se lève, le premier, pour éloigner Rangui de Papa. Vains efforts! — Tangaroa, père et dieu des poissons et reptiles, essaie ensuite. Vains efforts ! — Puis Haouînia-tikitikiy père et dieu des aliments sauvages. Vains efforts ! — Puis enfin, Tané-Mahouta, père et dieu des forêts, des oiseaux, des insectes, etc. — Des bras et des mains il repousse ses père et mère. Vains efforts! — Alors il s'arrête. Renonce-t-il ? Non! La tète et le dos à terre (c'est-à-dire sur Papa)^ les pieds au ciel (c'est-à-dire repoussant Rangui), l'échiné tendue, il raidit les jarrets, s'appuie et pousse forme et fort, fort et ferme. — « Tu défonces tes parents : tu les déchires ; tu les tues. C'est affreux ! c'est un crime ! ». Ainsi crient, gémissent et se désolent Rangui et Papa. — Mais Tané-Mahouta^ ferme et fort, fort et ferme, persiste. Loin, bien loin, très loin, il enfonce Papa sous lui. Loin, bien loin, très loin, il repousse le ciel au-dessus. Une fois que Rangui et Papa furent arrachés l'un

à l'autre, la lumière, les ténèbres, les humains, bref tous les êtres cachés jusqu'alors entre eux devinrent manifestes. — Tel fut l'effet du prodigieux effort de Tané-Mahouta. » (1).

Dans mon Evolution religieme j'ai déjà cité en partit» ce curieux texte. Au point de vue littéraire, c'est un bel exemple du besoin qu'ont les poètes primitifs de tout vivifier. Le ciel et la terre sont conçus ici, comme un homme et une femme, se tenant étroitement embrassés et engendrant tous les êtres par un accouplement sans fin. Leurs principaux rejetons personnifient à leur tour les grandes catégories d'êtres et de phénomènes naturels : les plantes cultivées, les poissons et reptiles, les plantes alimentaires sauvages, les vents et tempêtes, enfin les îorèis( Tané-Mahouta), Le dieu des forêts réussit, seul, à séparer le firmament et la terre, évidemment parce qu'il représente la poussée puissante de la croissance dans les arbres forestiers.

Toutes ces images sont donc justes. Sans doute elles sont enfantines, comme l'imagination primitive; mais elles ne manquent pas de grâce. Enfin, d'une manière générale, le mythe de Rangui et Papa ressemble fort au célèbre mythe hellénique d'Ouranos et de Gata^ chanté par Hésiode. Est-ce une simple coïncidence? Faut-il y voir l'indice d'une très lointaine communauté d'origine? Ce sont là des questions auxquelles nous ne saurions répondre aujourd'hui. Avant de quitter ce sujet, remarquons encore, combien on a usé dans cette petite composition, d'un procédé commun à nombre do poésies primitives, de la répétition, si chère aux sauvages et aux enfants ; puis passons à l'autre grande légende mythique, à celle deMahoui.

Légende de Mahoni. De cette légende, néo-zélandaise comme la précédente, je ne citerai que quelques passages et ne les apprécierai qu'au point de vue littéraire. Mahoui^

(1) FolcJ, Qiuztre années en Océanie, 263 (Légende traduite d'après G. Grey, Polynesian Mythology).

personnî^e mythique, se rattache à une invention précieuse pour des insulaires vivant surtout des produits de la pêche : à rinvention de rhameçon barbelé (1). Le héros commença par ne dire mot de sa découverte, ce qui lui donnait sur ses frères un avantage considérable. Sur ce fait si simple du perfectionnement d'un engin de pêche, l'imagination des indigènes, aussi peu soucieuse que celle de l'enfant des bornes du possible, s'est donnée libre carrière ; elle a fait de Mahoui non plus un simple pêcheur de poissons, mais un pêcheur d'îles. Mahoui est un dieu puissant : le soleil lui obéit, à tel point que cet astre, conçu évidemment sous une forme humaine, s'étant un jour retiré aux Iles de la Société, Mahoui^ en ce moment aux îles Sandwich, fit une large enjambée, une enjambée divine, qui le porta à Taïti, où il n'eut pas de peine à réduire à l'obéissance le dieu de lumière, qui revint docilement à Havaï (2).

Quant à la pêche miraculeuse de Mahoui^ il en existe différents récits poétiques. Yoici une première version : « Mahoui va lancer sa pirogue. 11 est assis dans le fond. L'hameçon pend du côté droit, attaché à sa ligne avec des tresses de cheveux et, cette ligne et Thamecon qu'il tient à la main, il les laisse descendre dans la profondeur... Il élève les pivots; il élève la terre, cette merveille des pouvoirs de Taaroa ! Déjà vient la base. Déjà il sent le poids énorme. . . La terre vient. Il la tient. . . cette terre encore perdue dans l'immensité. Elle est prise à son hameçon. Mahoui s'est assuré ce grand poisson, nageant dans l'espace et qu'il peut maintenant diriger à volonté.» (3). La mention du dieu Taaroa, qui est faite dans cette version, indique que le poème est originaire des Iles de la Société. Voici, sur le même sujet, une autre petite poésie. Celle-ci est néozélandaise et elle a une allure bien plus vivante :

1) A. Lcsson, Les Polynésiens^ IV, 297. 'i, Moereobout, loc, cit., I, 419.

^3) Ibid.

Évolution littéraire. *l

98 LA UTTÉRATURE POLYNÉSIENNE.

« Souffle doucement de Ouakaroua, — Souffle doucement de Maoukaki. — Ma ligne tire droit ; — Ma ligne tire fort ; — Ma ligne a été prise. — C'est pris ; c'est venu ; — La terre est acquise, — La terre est dans la main, — La terre tant désirée, — La gloire de Mahoui, — La gi*ande terre, — Pour laquelle il alla à la mer. — La gloire est prise ». (1). Ce dernier petit chant peut être considéré, comme un modèle typique de belle poésie primitive. Pas de préambule. On entre immédiatement dans l'action. Les incidents, les divers moments de l'aventure se suivent, se précipitent, sans la moindre transition. Tout est mis au présent. Tout se passe en un instant et est raconté en un débit coupé, rapide ; c'est que le poète s'est incamé dans le personnage de son héros ; il en ressent les émotions ; il halète avec lui ; il parle, comme le dieu a dû parler.

Avant de quitter la poésie cosmogonique des Polynésiens, je veux citer encore la légende de Taaroa. C'était le dieu principal à Taîti et à Havaï ; mais il était connu dans les autres archipels sous des noms un peu diflerents : Tangaloa, à Tonga ; Tagaloa, à Samoa; Tanaloa aux Sandwich (2). Voici le début du poème de Taaroa, recueilli à Taïti par l'auteur du plus précieux ouvrage, que nous possédions sur la Polynésie (3). Néanmoins il importe de bien noter que le poème fut écrite dans Taïti devenue protestante, sous la dictée d'un vieux prêtre, deniier représentant d'une famille sacerdotale, mais converti au christianisme.

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