III. — L'Eloquence des Peaux^Rouges
On peut affirmer, que c'est dans le clan primitif, le dan républicain, qu'est née l'éloquence, puisque, chaque jour, il y fallait débattre en commum des questions d'intérêt général. En suivant l'évolution politique des sociétés, on voit en effet Part oratoire, du moins l'éloquence politique, décliner au fur et à mesure des progrès du régime monarchique. D'abord et pendant un temps plus ou moins long, les roitelets et rois barbares tolèrent les représentations et les discours. Puis, quand leur pouvoir est solidement établi, ils ferment la bouche aux discom*eurs. Dès lors il ne s'agit plus de parler, mais seulement d'écouter et d'obéir.
Les clans peaux-rouges étaient bien loin encore de cette période d'asservissement. Presque tous vivaient en plein régime républicain, aussi pratiquaient-ils largement Tart oratoire. La fonction s'était même spécialisée. Chaque village avait son orateur en titre, parlant toujours bien et ordinairement chargé de représenter son groupe dans les conseils publics et les assemblées générales (1). La fonction de ces orateurs consistait à rendre compte des aiîaires, qui avaient été agitées dans les conseils secrets, à fahre connaître le résultat de toutes les délibérations et à porter la parole avec autorité au nom du village ou de la nation, c'est-à-dire de la tribu (2). Quand 1 orateur agissait ainsi, comme délégué des siens, il n'était pas abandonné à lui-même. Des acolytes, désignés à cet effet, se tenaient à ses côtés pour veiller à ce qu'il dtt exactement les choses convenues et les dit en ordre, au besoin pour lui rafraîchir la mémoire. Ces aides aviûent soin de remplir leur mission de concours et de surveillance décemment, discrètement et sans interrompre Torateur, un peu
(1} Cliarlevoix, loc. cit., V, 398.
(2j Lafltau, loc. cit., Il, 181.
l'éloquence des peaux-rouges. 119
comme les souffleurs de nos théâtres secourent « la mémoire troublée » des acteurs (1).
Ces orateurs politiques étaient les orateurs des hommes ; mais les femmes avaient aussi les leurs et c'était le plus souvent une femme, sauf quand il s'agissait de figurer dans une amba&h sade ou dan3 les assemblées des nations (2). L'éloquence des Peaux-Rouges ne se déployait guère en effet que pour des sujets politiques. Pourtant il e^i3tait aussi des harangueurs sacrés, prenant la parole pendant les sacrifices aux manitous ^ surtout au kttchi-mamlou^ au soleil, auquel ils adressaient des discours, en lui offrant des pipes chargées de tabac et tout allumées (3).
Le talent oratoire des Peaux-Rouges a souvent excité l'admiration des Européens. Leurs discours ont en effet de la noblesse, de la concision et de la couleur. Jamais ils ne parient qu'après avoir longtemps médité et préparé leur oraison. Chose remarquable, quoique le langage des signes soit habituel à tous les Indiens de l'Amérique du Nord, les orateurs peaux-rouges s'abstiennent entièrement de gestes. Il semble que l'extrême attention qu'ils apportent à leurs paroles, paralyse, inhibe, les mouvements réflexes de leurs membres (A). La parole, seule, leur suffit et elle a toujours un accent convaincu ; ils paraissent réellement péné* très de ce qu'ils disent. Un des caractères de leur éloquence lui est commun avec la poésie sauvage ; c'est l'habitude des redites. Ainsi il leur arrive souvent de répéter une phrase huit ou dix fois; tant ils craignent de ne pas être compris (5). Leur langage est très fleuri. Ils aiment les belles phrases, les images frappantes. Tout en étant très pathéti-
(i; Lafitau, loc, cit., H, 182.
(2; làid.. Il, 183.
(3j Labontan, Voyages dans l'Amérique septentrionale, U, 139.
(4] Charievoix, loc. cit., VI, 6.
(5; H. Faraud, Dix-huit ans chez les sauvages, 259,
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qiies, les orateurs ne manquent pas d'habileté et ils ont la répartie prompte (1).
Dans les assemblées réunies pour une affaire d'importance, les discoui-s étaient nombreux et souvent fort longs, aussi, pour ne point perdre le fil de leur argumentation, les orateurs recouraient à des moyens mnémoniques, ordinairement à des colliers composés de grains tirés des coquillages appelés porcelaines (Concha venerea ou cytherea). Avec ces grains disposés sur des lanières d'environ un pied de longueur, on formait des bandeaux à six ou sept rangs. Les grains étaient peints différemment suivant les cas, en rouge, par exemple s'il s'agissait de guerre. Les orateurs se munissaient d'autant de colliers^ qu'il y avait de propositions principales, de points, dans leur discours et, après chaque période, ils déposaient solennellement un de ces colliers, parfois sur une corde tendue entre deux piquets. En déposant chaque collier, l'orateur disait : « ce collier contient ma parole », comme s'il incorporait son idée, dans l'objet qui la lui avait rappelée (2).
La tournure métaphorique, qui était naturelle aux Peaux- Rouges, comme à tous les primitifs, donnait souvent à leui-s pensées un vêtement coloré, quelque chose de vivant. Ces figures de langage, qui pour nous sont reléguées dans la poésie ou la rhétorique, étaient ordinaires aux Peaux-Rouges, iT)0fQe les plus vulgaires. Un Outaouais, très ivrogne et fort mal converti, à qui l'on demandait, de quoi, selon lui, devait être composée Teau-de-vie, répondit que c'était « un extrait (Jp langues et de cœurs; car, disait-il, quand j'en ai bu, je ne crftins rien et je parle à merveille ». Un Indien converti disait k un missionnaire qu'auparavant leurs ancêtres ne disaient que des sottises, parce que « Dieu ne leur avait pas
'1; Qiarlovoix, loc. cit., VI, G. — Domcncch, loc. «7., 395. — Charlcvoix, Hist, Nouv. France j !, 411. — Journal de voyage^ 309. — Lahoutan, loc. ri/., I, 59^65.
(2) Charlcvoix, loc.\cit.j VI, 8.