L ÉLOQUENCE DES PEAUX-ROUGES
encore donné sa pensée à manger». (1). Un orateur indien répondant à une allocution dictée par un ancien gouverneur français du Canada, commençait ainsi : « Ecoute mes paroles, Ononthio ; ma voix court vers ton oreille » (2). Un chef de la tribu des Puants répondit à un général américain, qui venait lui demander la cession du territoire laissé à ses Indiens, par un éloquent discours, dont je citerai quelques extraits :
« On nous disait, qu'on ne nous inquiéterait plus sur les terres où
nous nous retirions et moi, simple enfant de la nature, qui n'ai
qu'une langue, je croyais à la sincérité de ces promesses... Mon frère, tu es mon ami ; dis à notre Grand Père qu'avant de prendre le chemin d'un nouvel exil, ses enfants ont besoin de faire une halte plus longue : l'arbre qu'on transplanterait sans cesse, ne tarderait pas à périr » (3).
Malgré le triste sort de la l'ace, malgré son déclin rapide devant les empiétements et la brutalité des immigrants de race européenne, l'éloquence imagée des Peaux-Rouges a survécu et survit encore. J'en citc'rai deux exemples rc'cents : En 1872, douze tribus indiennes, comptant parmi les plus civilisées, se confédérèrent pour fonder un état agricole, à la mode des Européens. La direction fut donnée par la tribu des Cherokis, la plus éclairée, qui rassembla ces débris, parmi lesquels ceux des Natchez. Les Indiens se mirent résolument à l'œuvre et consacrèrent, rien que pour une taxe des écoles, la somme relativement énorme de 700.000 francs. Puis les délégués des tribus se réunirent pour arrêter la législation fondamentale de la confédération ; mais les représentants de la tribu Cheroki, qui pourtant avait depuis longtemps des écoles et même des journaux, dc^nandèrent qu'il ne fût pas rédigé de constitution écrite :
« Nous devons, dirent41s, nous occuper à graver les institutions dans le cœur de nos concitoyens; celles-là seulement sont durables. Quanta
{!) H. Faraud, loc.ciL,2)'..
(2; Lahontan, loc, cit., I, 61.
(3; DoDiçoech, loc. cit., 906, 307.
122 LA LITTERATURE DE l'aMÉRIQUE SAL^AGE.
les inscrire sur du papier, autant vaudrait les coofier à Técorce de Tarbre. ÏJB chêne de la forêt croit tous les ans et il change d*écorce, chaque année. 11 en est de même de la nation indienne. Il n'y a que deux choses qui ne passent point : Tesprit de Thomme et le cœur du chêne. Tenons-nous en à Tesprit, si nous voulons vivre et durer »> (i ).
En résumé, les Cherokis croyaient à la lente influence de Téducation et ils n'avaient aucune confiance dans la vertu magique des constitutions improvisées. Pour des demi-sauvages , ce n'est pas mal raisonné. Voilà le premier de mes exemples.
Pour clore maintenant cette petite étude sur l'éloquence peau-rouge, je citerai presque en entier un discours prononcé par un chef célèbre, SUting-Bull, le Taureau Assis, qui a péri dans une récente révolte des Sioux. Battu autrefois, par les soldats américains, dans une première insurrection, Sitting- Bull dut se réfugier au Canada avec les débris de sa petite troupe, quelques centaines d'Indiens, à cheval comme lui, mais exténués et d'aspect absolument misérable. A la frontière canadienne, les fugitifs furent reçus par un major anglais accompagné d'une escorte militaire. Arrivé près des Anglais, le Taureau assis renouvela exactement la scène de la reddition de Yercingétorix, telle qu'elle nous est racontée par Plutarque et Jules César. Se détachant des siens, il fit au galop plusieurs fois le tour du détachement anglais, puis, s'arrètant en face du major, il poussa un cri de détresse, un cri déchirant, lugubre, jeta aux pieds de l'officier son fusil, son revolver, son bouclier, descendit de cheval, fit trois pas en avant et, en Français, car il avait été élevé par les jésuites du Canada, il prononça le discours suivant :