CHANTS RELIGIEUX
lions des antiques tribus, enfin les rapports des indigènes avec les blancs. Beaucoup d'autres contes ne sauraient rentrer dans ces catégories et sont des œuvres de pure imagination. Je citerai des échantillons de ces divers genres littéraires, en laissant de côté seulement les chansons et refrains presque dénués de sens et composés de quelques paroles répétées machinalement (1). Voici cette petite anthologie peau-rouge.
A. Chants religieux.
Les chants, qui accompagnent les grandes danses religieuses, sont un peu plus compliqués que les autres, mais fort simples encore. Chez les Navajos, le Chant de la montagne^ que Ton ne communique pas volontiers aux étrangers, se compose de courtes phrases répétées plusieurs fois de suite. Des hommes, presque nus, chantent ces phrases en courant autour d'un grand feu, tantôt avec des torches, tantôt sans torches. Voici un extrait de ce chant :
« Thouah ! Thouah ! — C'est la voix d'en haut, — la voix du tonnerre. — Dans le «ombre nuage, — elle résonne et résonne encore. — Thouah ! Thouah !» — « La voix qui embellit la terre! — La voix d'en bas, — La voix de la sauterelle, — parmi les plantes, — résonne et résonne encore — La voix qui embellit la terre. » (2).
Il s'agit évidemment ici de croyances mythiques relatives au tonnerre, au feu, au soleil ; mais la plupart des couplets de cette longue chanson sont insignifiants.
B. Chants de guerre et de mort.
Les chants de guerre ne manquent pas d'une certaine couleur poétique, mais ils .respirent une férocité absolument animale :
1: 322. — Brinton^ Annual Report of the numismatic and antiquarian Society of Philadelphia. 1887.
(2) Poweil, Smitksonian Institution, 1883-1884, p. 459.
128 LA LITTÉRATl'RE DE L* AMERIQUE SAUVAGE.
« Ecoulez mes cris, oiseaux de guerre; je vous prépare un festin! — Oh ! que n'ai-je les ailes de l'aigle pour fondre sur mes ennemis î — Je partage l'impatience cruelle de ses grilTes; je suivrai son vol. — J'ai consacré mon corps à l'esprit des combats, je moisis dans rinaction. >» — « Comme Taigle de guerre, je traverserai les lignes de mes ennemis ; — mon tomahawk et ma lance s'abreuveront de leur sang. — Voyez, mes amis, ce qui flotte devant ma cabane : — Ce sont les chevelures des vaincus, que j'ai tués. — 0 vous, jeunes guerriers, regardez avec fureur le champ de bataille. — Courez, frappez, tuez; c'est le jour de la vengeance. » (1).
A vrai dire, ce cbant et tous ceux du même genre sont des rugissements de bêtes fauves. Je ne puis malheureusomcnl citer aucun chant de mort de guerrier ; car ces improvisations funèbres, toujoui-s prononcées devant des bourreaux, qu'elles bravent, ne sont pas habituellemcMit conservées (2). Mais voici une chanson funèbre d'un autre genre; car la chanson de mort n'était pas spéciale aux prisonniers de guerre. Celle-ci fut composée par une jeune femme, qui, ayant été abandonnée par son mari, s'embarqua sur im canot avec son jeune enfant et se laissa entraîner dans les chûtes de Saint- Antoine :
« C'était lui, que j'aimais avec tout l'amour de mon cœur. —
Mon cœur était attaché à mon époux et, pour moi, mon amour
avait plus de prix que le monde entier.— Mais il m'a quittée pour une autre et maintenant la vie m'est devenue un insupportable fardeau. — Mon enfant est aussi pour mon cœur une source de chagrin. Il lui ressemble tant ! J'ai élevé mu voix vers le maître de la vie. Je lui ai
demandé de reprendre cette vie, qu'il m'avait donnée. Je n'en veux plus. — Je vais sur le courant, qui m'emporte et va satisfaire mes désirs et ma prière. — Je vois l'eau qui écume, qui bouillonne. Elle sera mon linceul. — J'entends les profonds murmures du gouffre ; c'est ma chanson funèbre. Adieu ! Adieu ! »
En admettant même que ce chant ait été traduit avec un peu de complaisance, il exprime des sentiments très délicats, un désespoir à la fois profond et résigné, au total des s(*ntiments, qui n'ont rien du tout de sauvage.
(1) Chant de guerre Ojiblnway, public par Domciiccli, loc. cU.y 419. (2; Domcncch, loc. cil,, 422. — Ibid.s 423.
LA LITTÉRATIRE DES TRIBIS PEAIX-ROCGES. 120
11 n'est d'ailleurs pas rare de trouver, dans les chants d'amour des Peaux-Rouges, la peinture de sentiments recherchés, qui feraient honneur à des civilis(''s.
Ci. C/mn^o/is sputimentales.
Voici une petite chanson sentimentale, communiquée par une jeune indienne aztèque (»t qui exprime des sentiments presque trop raffinés :
« As-tu été absent ou non? Je ne le sais. — Avec toi je me couche; avec toi je me lève. — Dans mes songes, tu es près de moi. — Si mes boucles d'oreille tremblent, — je comprends; (Vest toi, qui l'agites dans mon cœur.» (i).
Voici maintenant une sérénade chantée à sa belle par un amant Chippiouais. On y remarque une progression savamment graduée dans les prétentions de l'amoureux.
« Je veux entrer dans la demeure d'une personne ; — Dans la demeure d'une personne, je veux entrer. — Dans ta demeure sombre ma cbérie, — Quelque nuit j'entrerai, j'entrerai. — Une nuit de cette saison, ma chérie, — Dans ta demeure sombre j'entrerai. — Cette nuit même, ma chérie, — Dans ta demeure sombre j'entrerai. »> (2).
Voici un autre petit chant, qui a plus d(? couleur locale. L'amant déclare à sa maîtresse, qu'il a des pouvoirs magiques, auxquels elle essaierait vainement de résister.
« fJKil-de-Colombe, écoute le son de ma flûte; — Entends la voix de mes chansons : C'est ma voix.— Ne rougis pas. Toutes tes pensées me sont connues. — J'ai mon bouclier magique ; tu ne pourras fuir. — Je t'attirerai toujours à moi, quand môme tu serais — dans une île éloignée au-delà des grands lacs Ne me fuis pas; J'irai te chercher
jusfjue dans les nuages. — Ma médecine est bonne ; quand je veux, elle attin* — l'abondance soil du ciel, soit de la terre. — Le Grand Esprit est pour moi, ma fiancée; — Entends la voix de mes chansons: c'est ma voix. >» (3).
;1) Brintoti, Annual Report of thc nutnismafic and antiquarian Society of Philadelphia, 1887.
2; Ibid.
3; Domcnech, loc, cit.^ 413.
ÉvOLt'TION LITTKRAIRU. 9
l30 LA LlTTÉRATCnE DE l'aMÉRIQLE SAfVAGE.
Pour clore la série de ces chansons sentimentales, je citerai encore une berceuse indienne. On la chante, pendant que le berceau de Tenfant est suspendu soit à une branche, soit à une poutre.
« Balance, balance-toi, joli berceau ; — Roule, roule, vague aérienne. — Dors, dors, petit enfant, dors. — Petit chéri, tu es Famour de ta mère. — Dors, dors, mon enfant, dors, dors, dors. — Joli berceau, balance-toi, balance-toi ; — Balance mon enfant près de moi. — Petit amour chéri, ne pleure pas ; — Ta mère veille sur toi. — Roule, roule, vague aérienne ; — Balance mon enfant, qui dort. — Sa mèro est là qui veille, — Pour qu'il ne soit pas seul. — Vogue dans l'air, joli berceau; — Vogue, vogue, petit enfant. » (1).
Sûrement les auteurs de ces petit(»s poésies comptent dans Télite de leur race; mais néanmoins ce ne sont que des sauvages et les plus grossiers des blancs les méprisent très fort.
Un grand nombre de chants et légendes des Peaux-Rouges personnifient, en les vivifiant, tel ou tel phénomène naturel. Voici un petit chant où l'hiver est devenu un esprit :
« Enveloppé de son manteau de neige, vois Tesprit blanc, — Combien, du haut du ciel, il oppresse notre souffle. — Sourdement et froidement sur la terre gelée — L'esprit blanc nous oppresse ; il nous glace durement. — Hélas! Vous êtes si froid, cessez, cessez donc, — Brillant esprit, que Manédo lit descendre de l'air, — Cessez de nous oppresser et retournez au ciel. — Quand une fois vous serez parti, Sigwun (le printemps) reviendra. » (2).
D. Légendes,
Chez les Peaux-Uouges, la littérature parlée», la littérature en prose, est très riche, plus même» que la littérature poétique. On a n^cueilli un très grand nombn» de légendes américaines. Il en est, qui sont tolémiques, par exemple, celle où les Osages rapportent, comment hmr ancêtre épousa la fille d'un chef de castors et en eut des enfants, qui furent la souche de leur na-
1 Donicnccli, loc. cil.^ 411).
2, Ibid., 422.
LA LITTÉRATURE DES TRIBUS PEACX-ROLGES. 131
lion (l) ; il en est d'autres, où Ton raconte les amours de certains hommes avec des sortes de nymphes célestes (2).
De ces légendes, beaucoup ont un but moral. L'une de ces dernières relate, comment pour avoir violé un vœu, celui de ne pas manger un animal qui aurait touché Teau, un guerrier Dacotah fut métamorphosé d'abord en poisson, puis en banc de sable obstruant une rivière (3). Les animaux, les métamorphoses jouent un grand rôle dans ces récits, quelquefois longs, développés en poèmes ; car la race a de l'imagination. Une légende allégorique dit, comment un jeune guerrier de mérite, pour se venger d^me coquette, fabriqua par des procédés magiques, avec des chiffons, des os d'animaux et de la neige, un jeune homme vivant. La coquette, si dédaigneuse, s'éprit de cet homme artificiel, qui, après l'avoir épousée, fondît en un moment au soleil (4).
L'apologiie est très familier aux Peaux-Rouges. En voici un, qui, avec des personnages différents, rappelle exactement notre fable du Corbeau et du Renard :
w Un jour d'hiver, un lynx affamé aperçut un lièvre assis sur un pocher; au sommet duquel le lynx ne pouvait atteindre. Alors, s'adressant au lièvre. Il lui dit : — Ouabousé, Ouabousé, descends ici mon petit blanc. Je veux te parler. — Oh ! Non, répondit le lièvre, j'ai peur de vous, et ma mère m'a dit de ne jamais {larler aux étrangers. — Vous êtes très joli, reprit le lynx, et tpf>s obéissant à vos jmrents; mais vous devez savoir que je suis un de vos cousins. Je désire envoyer un courrier dans votre cabane. Descendez me voir, l.e lièvre, flatté de s'entendre dire qu'il était joli, descendit du rocher et fut aussitôt mis en pièces par le lynx. » (5).
Une fois de plus, nous constatons, que Tapologue moral est un genre familier aux sauvages. Dans la légende suivante, que je citerai tout entière, on trouve un ingénieux mélange d'observation juste et de fantaisie mythologique.
r Domcnecli, loc. cit., 356.
2 Ibid., 214.
.3) /Wrf., 230.
^4) Domenech, loc. cit., 403.
,5} Domenech, loc. cit., 420.
132 LA LITTÉRATCRE DE l' AMÉRIQUE SAUVAGE.