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LA LITTÉRATURE DES TRIBUS PEAUX-ROUGES

par les Indiens, qu'il mesurait plus de trente enflèchures. Quand les ondes du Niagara l'entraînèrent, il les dominait, comme une montagne. Trop grand pour passer entre les rochers, son corps s'y enclava et, pour franchir cet ohstacle, les eaux s'élevèrent comme une montagne. Par son seul poids le monstre fit crouler les roches et de là provint la fonne en fer-à-cheval, que la cataracte a gard-ée jusqu'à ce jour. Mais lés Indiens n'eurent plus de fièvre dans leur campement.

Cette gracieuse légende est un bel exemple de la façon dont se forment les mythes. Les primitifs observent exactement un fait, savoir, dans le cas actuel, qu'après le campement prolongé d'une tribu dans un même lieu, les eaux sont empoisonnées et qu'il en résulte une épidémie de fièvre typhoïde. Mais ce fait réel, ils l'expliquent par une des imaginations animiques, qui lem- sont ordinaires, la supposition d'un énorme serpent, qui, rampant sournoisement sous terre va empoisonner les sources pour avoir plus de cadavres à dévorer. Ici le mythe est très clair encore, parce qu'il est jeune. Avec le temps, il pourrait se compliquer, se surcharger de détails et en apparence ne plus tenir à rien de réel.

Tout un groupe de légendes indiennes, les plus longues, les plus agrémentées de détails pittoresques semblent avoir été inspirées pai* une catastrophe générale, par un cataclysme, dont l'horreur fit sur les ancêtres des Peaux-Rouges actuels une inoubliable impression. Il s'agit, comme dans notre Bible, d'im déluge, qui détruisit le genre humain et fut suivi de la multiplication des langues.

E. Traditiotis.

Du reste on trouve, chez les Peaux-Rouges tout un groupe de légendes, qu'il faut examiner à part, parce qu'elles sont évidemment traditionnelles, c'est-à-dire se rapportent à certains événements naturels ou historiques d'une particulière importance. C'est ce qu'on peut appeler de la protohistoire, dont le fond bien réel, bien authentique, a servi de support à des récits animiques, sortis de l'enfantine imagination des

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Indiens. Les plus civilisés des Peaux-Rouges, les Natchez, avaient des jeunes gens^ appelés « les dépositaires de la voix du passé ». Ces jeunes gens formaient une espèce de collège historique et, de temps en temps, ils devaient réciter devant des vieillards les traditions orales, dont ils avaient la garde (1 ). Par des procédés analogues Técho d'événements considérables a pu se transmettre de génération en génération, mais avec bien des altérations. Ainsi une légende rapporte que la supériorité des blancs sur les Indiens tient à un livre mystérieux, que les Peaux-Rouges ne pouvaient comprendre, et qu'ils donnèrent imprudemment aux blancs, quand ceux-ci débarquèrent pour la première fois sur le littoral américain. Le souvenir de ce débarquement a donc été conservé par cette légende, mais tout de suite on a greffé une fable sur ce fait réel.

Un grand nombre de légendes sont relatives à un déluge arrivé, il y a bien longtemps. Ces légendes ne doivent être acceptées que sous bénéfice d'inventaire. Certaines rapportent, comment Dieu, courroucé de Timpiété des hommes, se résolut à détruire le genre humain par une vaste inondation, qui submergea jusqu'aux Montagnes rocheuses. Un vieillard construisit un radeau, recueillit les animaux, Puis, à un moment donné la loutre, en plongeant, rapporta un peu de terre, ce qui présageait la fin du déluge. D'autres racontent l'édification d'une sorte de Tour de Babel, la confusion ou plutôt la multiplicité des langues survenue après l'explosion d'une montagne embrasée, etc., etc. (2).

Toutes ces traditions, trop bibliques, peuvent provenir des prédications chrétiennes. II en est pourtant,' qui ont bien une couleur indigène et, parmi elles, on peut citer une légende Zuni sur le Dessèchement du mbnde. Je ne

(1) Domencch, loc. cit., 353.

■2 Voir Faraud, loc, cit. et Domenech, loc. cil. (passim^ ot surtout Petitot, Traditions indienne.^ du Canada nord-ouest (passim^.

puis ici que la résumer brièvement. Après le déluge, les hommes naquirent dans une sombre caverne, au-dessus de laquelle il y avait trois étages de cavernes superposées. Vite ils multiplièrent et se trouvèrent à Tétroit. Le Soleilpère leur envoya alors deux enfants nés de sa propre substance et puissants, comme lui. Ceux-ci entaillèrent la surface terrestre avec un magique couteau en silex, pénétrèrent dans la plus profonde des cavernes et firent passer les hommes à Tétage immédiatement supérieur, dans la seconde des « matrices du monde ». Les hommes s'y multiplièrent encore et « les deux » les firent passer dans la troisième caverne, puis dans la quatrième, enfin en plein air : «Le monde avait été recouvert par les eaux ; il était humide et instable. Des tremblements de terre bouleversaient sa surface ; d'étranges êtres, des monstres et des animaux de proie y surgissaient. Comme sur une île au milieu d'une vaste étendue d'oau, les enfants des hommes étaient exposés à la lumière de leur père, le Soleil. Celui-ci les aveuglait et les brûlait si fort, qu'ils mêlaient leurs cris d'angoisse, tombaient, cachaient leurs yeux avec leurs bras nus. Alors les hommes étaient

noirs, comme les cavernes d'où ils étaient sortis, et nus

leurs yeux, comme ceux des hiboux, étaient inaccoutumés à la lumière du Soleil Les deux enfants virent qu'il fallait dessécher et durcir la terre, car partout l'eau jaillissait sous le pied et les monstres, surgissant des profondeurs, dévoraient les enfants des hommes... » Les « Deux » desséchèrent la surface du sol à coups de tonnerre. Puis, pour rendre l'existence possible aux hommes, ils changèrent en pierres la plupart des bètes féroces :

w Pour que vous ne puissiez plus nuire aux hommes et au contraire pour que vous leur soyies d'un grand secours, nous vous avons changé

en rochers pour YètemiiiS C'est pourquoi il arrive que, çà et là,

dans le monde, nous rencontrons les formes de ces animaux tantcM semblables aux êtres eux-mêmes, tantôt raccomies et défigurés. Souvent aussi nous voyons, parmi les rochers, les formes de beaucoup

i*M\ LA LlTTÉRATrRE DE L'aMÉRIQUE SAUVAGE.

(l'ètrcs, qui ne vivent plus, mais atteslent que tout était différent durant les jours du nouveau. » (1).

Cette fois, nous avons affaire à une tradition, qui semble bien authentique, et oii se retrouvent à l'état de souvenirs confus et, déformés, des notions sur une grande inondation, un âge des cavernes, la misérable condition des primitifs les plus anciens, etc.

Ces traditions concordent avec beaucoup d'autres recueillies chez diverses races. Elles ont leur valeur et surtout elles attestent que le sens historique commençait déjà à s'éveiller chez la race peau-rouge.

Les faits, que j'ai énumérés, les fragments que je viens de citer, suffiront, je» pense, à réhabiliter littéi-airement les indigènes américains. Tous les genres littéraires des sociétés civilisées se retrouv(Mit en germe chez les sauvages, dont on a l'habitude de ne faire aucun cas. Or, il est sur, que nos lointains ancêtres ont passé par des phases littéraires analogues ; il est donc probable que les Indiens d'Amérique se seraient développés, si la brutale intrusion des Européens leur en avait laissé le temps.

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