CHANT QUICHUA ADRESSÉ A LA DÉESSE DE LA PLUIE
« Belle fille, — Ton frère pluvieux, — Rompt maintenant, — Ta petite cruche, — Et c'est pour cela, — Qu'il tonne, que l'éclair brille — — Et que la foudre retentit. — Toi, fille royale, — Tu as recueilli l'eau du vase, — Et tu fais pleuvoir, — Grêler ou neiger. — Viracocha, — Constructeur du monde, — Vivificateur du monde, — Pour celte fonction, — T'a créée, — T'a désignée ».
Ce n'est certainement pas là du lyrisme provenant d'une inspiration bien haute, mais, dans tous les pays, la littérature liturgique se pique rarement d'une grande délicatesse de goût ; car elle est toujours d'origine fort ancienne et conserve indéfiniment, sans les altérer, Ic^s chants, les formules, les textes qui ont été, à l'origine , adoptés par les prêtres. Dans ces empires américains, relativement civilisés en bien des choses, la mythologie était restée tout-à-fait digne des Peaux-Rouges les plus sauvages. Les divinités astrolàtriques, météorolàtriques, evhémériques, imaginées par les tribus errantes, avaient été conservées. 11 faut même ajouter des dieux que Ton peut appeler patholfitriques, c'est-à-dire des maladies déifiées. Un dieu mexicain, dans lequel des missionnaires espagnols crurent d'abord reconnaître J. -Christ, le dieu Nanahuatl, représenté comme souffrant d*un mal incurable, était simplement le dieu
(i; Garcil&sso de la Vega, loc. cU.j II, 58. — Brinton, loc. cit.
158 l'ancienne littérature DC PÉROU ET DU MEXIQUE.
de la syphilis et son nom se traduit par Tadjectif espagnol «< buhoso )). Pourtant ce dieu était fort, puissant et, d'après la légende, le soleil ne put se mettre en mouvement qu'après le sacrifice volontaire accompli par ce dieu bubosoy qui « soutenait le ciel et la terre » (1).
Toute la mythologie mexicaine, telle du moins que nous la trouvons dans le Popol-Vuh^ est à la fois grossière et incohérente. Je n'ai pas, en ce moment, à en exposer les mythes ; mais, au point de vue littéraire, il me faut emprunter quelques citations au livre sacré des Mexicains. Par le fond et par la foime, ces fragments nous renseigneront sur la vis poetica de la race ; car c'est surtout dans les conceptions mythiques, que l'imagination des primitifs se donne libre carrière. Seulement il ne faut pas demander à la littérature mythique ce qu'elle ne saurait donner. Partout et toujours ces créations de l'imagination primitive se figent en quelque sorte, aussitôt que les sociétés sortent de la sauvagerie. Dès qu'il existe une caste ou classe sacerdotale, les conceptions religieuses et les formes littéraires, qu'elles ont revêtues, deviennent immuables et se transmettent traditionnellement, à peu près sans altération ; car le clergé se fait toujours un devoir de veiller à cette inaltérabilité. 11 arrive donc, dans les sociétés durables, que la littérature mythique continue à représenter, à travers les siècles, un même état mental, qui est celui de lointains ancêtres. La manière de penser et de sentir, qui fut celle des rédacteure de l'Avesta, de la Bible, de l'Evangile, n'est certainement plus celle des Parsis, des Juifs, des Chrétiens actuels, qui cependant vénèrent extrêmement ces livres sacrés. De même le Popol- Vtih des Aztèqu(»s nous renseignerait fort mal sur l'état intellectuel des sujets de Montezuma et surtout des plus intelligents d'entre eux. Ce livre n'est en effet qu'un informe recueil de légendes sauvages, d'enfantines traditions cosmogoniques, aussi grossières qu'incohérentes, fort inférieures par le fond et
(1) Brasseur de Bourbourg, Popol-Vuh (notice bibliographique, CXLII).
D£ LA POESIE RELIGIEUSE. l5Ô
la foiine aux livres sacrés des peuples de race blanche. Pourtant nous y retrouvons certaines traditions mythiques, analogues à celles qui ont cours chez les nations de race sémitique ou aryenne, surtout de race sémitique. Cette fois, la similitude n'est pas trop grande, comme elle Test dans certaines légendes attribuées aux Peaux-rouges. Seules, les idées premières sont communes ; les détails, la forme et les développements diffèrent. Sans doute les traducteurs, Mexicains convertis, ont bien mis en relief surtout ce qui avait de Tanalogie avec la mythologie chrétienne ; mais l'ensemble a gardé sa couleur exotique.
Dans ce recueil chaotique où les légendes ont été entassées pêle-mêle, je choisirai seulement et de préférence quelques passages qui, pour la plupart, rappellent les traditions sémitiques du même genre, ayant cours parmi nous. La ressemblance ne saurait trop nous étonner, puisque la population indigène de TAmérique centrale était, selon toute apparence, originaire de TAsie, pour la plus grande part, et de l'Europe pour Tautre.
Voici d'abord le tableau de la création. Le créateur est Ourakaiiy qu'on appelle « le Cœur du ciel, » et qui forme une trinité indivisible :
« L'éclair est le premier (signe) de Ouiukan; le second est le sillonoement de l'éclaip; le troisième est la foudre qui frappe et ces iroi$ sont le Cœur du ciel » (1). — « Tout était calme et silencieux ; Tout était immobile, tranquille, et vide était l'immensité des cieux... Seule existait la mer paisible et tout l'espace des cieux ». — « Il n'y avait que l'immobilité et le silence dans les ténèbres... Seuls aussi le Créateur, le Formateur, le Dominateur, le serpent couvert de plumes, ceux qui engendrent... sont sur l'eau comme une lumière grandissante... » (2). « Terre, dirent-ils, et à l'instant elle se forma » (3). — « Et d'abord se fonnèrcnt la terre, les monts et les plaines. Le cours des eaux fut divisé; les ruisseaux s'en allèrent serpentant entre les montagnes,
1} Brasseur de Bourbourg, loc. cil.fd.
•2) Brasseur de Bourbourg, loc. cit., 7. 3) /6id., 11.
160 L* ANCIENNE LITTERATURE DU PEROU Et DU MEXIQUE.
etc. » (1). — « Alors ils donnèrent la fécondité aux animaux de la montagne... Ils distribuèrent aux cerfs et aux oiseaux leurs demeures : Toi, cerf, au bord des ruisseaux, dans les ravins tu dormiras... Dans les bois, vous vous multiplierez ; sur quatre pieds vous irez ; sur quatre pieds vous vivrez (2) ... « Vous autres oiseaux, vous vous logerez en haut des bois, en haut des lianes ; vous y ferez vos nids ; vous vous y multiplierez » ... « Bramez, gazouillez maintenant... faites entendre votre langage, chacun suivant son espèce... Ainsi fut dit aux cerfs, aux oiseaux, aux lions, aux tigres et aux serpents » ... « Dites donc notre nom ; honorez-nous, nous votre mère, nous votre père. Invoquez donc Ourakan, le Sillonnement de Téclair, la Foudre qui frappe, le Cœur du ciel, le Créateur et le Promoteur... Parlez. Appelez; Saluez-nous... Mais il leur fut impossible de parler, ils ne firent que caqueter, glousser, croasser » (3). — Alors les dieux dirent : « Essayons de faire des hommes, obéissants, respectueux qui soient nos soutiens et nourriciers » ... <t Alors eurent lieu la création et la formation de Thomme. De terre glaise, ils firent sa chair ». — « Us virent qull n'était pas bien ; car il était sans cohésion, sans consistance, sans mouvements, sans force, inepte et aqueux »... 11 se délaya dans l'eau sans pouvoir se tenir debout »... « Alors ils délirent et détruisirent encore une fois leur œuvre et leur création » (4). — Puis les dieux ordonnèrent au maïs et au tzité (l'arbre aux graines d'Amérique) de s'accoupler et il en naquit des hommes de bois : — « Ils existèrent; ils se multiplièrent; ils engendrèrent des filles et des fils, mannequins travaillés de bois; mais ils n'avarent ni cœur, ni intelligence... Ils ne se souvenaient plus du Cœur du ciel... Ce n'était donc là qu'un essai, une tentative d'hommes » (o). — « Alors les eaux furent gonflées par la volonté du Cœur du ciel et il se fit une grande inondation qui submergea les mannequins travaillés de bois » (6) ... « On dit que leur postérité se voit dans ces petits singes, qui vivent aujourd'hui dans les forêts (7). — Puis par un prodige, par magie, naquirent des hommes, beaux, parfaits : « Us virent et aussitôt leur regard s'éleva, leur vue embrassa tout... Les choses les plus cachées, ils les voyaient toutes à volonté... Grande fut leur sagesse. Leur génie s'étendit sur les bois, les rochers, les lacs et les mers, les
(1) Brasseur de Bourbourg, loc. cit.
;2) rbid., 13.
(3) Ibid.f 16.
(4) Loc. cit., 19.
(5) Ibid., 24, 25.
(6) Loc. cit. y Popol-Vuh, ch. lïl, 25.
(7) Loc» cit., Popol-Vuh, ch. III, p. 31.