VII. — Du genre oratoire au Mexique
L'éloquence était fort appréciée au Mexique, comme elle ' Tétait chez les Peaux-Rouges ; mais, sous le lourd despotisme des souverains aztèques, il ne pouvait plus être question de l'éloquence libre et spontanée, en usage dans les antiques tribus républicaines. Plus encore peut-être que la poésie, Téloquence aztèque était réglée, compassée, disciplinée. De bonne heure on dressait les enfants, destinés plus tard aux ambassades, à débiter de longues harangues ; mais il leur était interdit de s'écarter d'un style officiel, de certaines formes de langage, adoptées une fois pour toutes (1). C'était des orateurs en titre, dressés à parler selon la formule, et prenant la parole dans toutes les occasions où cela était jugé nécessaire, aussi bien dans les affaires publiques que dans les cérémonies marquant les principaux événements de la vie de famille (2). De là, la froideur, la banalité de nombreuses harangues, que nous ont conservées les chroniqueurs espagnols. Elles étaient évidemment imposées, par la coutume, rituelles et composées par des orateurs cléricaux. Néanmoins, comme la race était encore très- voisine de la sauvagerie, son goût pour les figures, les compai'aisons, les métaphores, donne quelque originalité de forme à certaines de ces formules.
Voici une prière pour demander de la pluie en temps de sécheresse.
« 1^ vrai fruit et la substance des dieux Tlaloque^ ce sont les nuages, qui les accompagnent et répandent la pluie sur nous. Trouvez bon, seigneur, que la joie renaisse parmi les quadrupèdes, les herbes, les volatiles et les oiseaux au plumage précieux, tels que le quecholli et le caquart : que ces oiseaux voltigent, chantent et sucent les herbes et les fleurs; mais non point au milieu du tonnerre et des éclairs, qui sont les ordinaires manifestations de vos colères, etc. » (3).
1; Larenaudière, Le Mexique t 51.
:2 Sahagun, loc. cit. y 416.
(3; Sahagun, loc, cit,, 347.
164 l'ancienne littérature du PÉROU ET DU MEXIQUE.
En temps d'épidémie, on priait en ces termes :
c( 0 Seigneur très valeureux, très bon, soutien de tous !... Est-il vrai, que votre colère puisse se glorifier, se réjouir, en lançant des pierres, des lances et des llèches?... Vous exercez vos dents aiguës et vos coups impitoyables sur votre peuple misérable, amaigri et privé de substance, comme un roseau vide » (1).
A une femme morte en couches ou plutôt à son ombre, on adressait les paroles suivantes :
« 0 ma fille bien aimée, vaillante, belle, tendre et petite tourterelle, vous avez travaillé... en femme courageuse; vous avez vaincu, comme votre mère et maîtresse Cinacoatl ou Quilaxtli.,, Réveillez-vous. Debout, ma fille !... On voit déjà les lueurs de Taube matinale. Les hirondelles et tous les autres oiseaux font entendre leurs chants. Levez- vous, ma fille et couvrez- vous de vos ornements. Partez pour ces lieux enchanteurs où s'étale la demeure du Soleil, votre père. Là tous les êtres vivent dans la joie et les délices. Allez avec le Soleil, emportée par les femmes célestes, ses sœurs, toujours rassasiées de plaisir en sa compagnie ; car il est le père universel » (2).
11 y avait de ces harangues pour tous les moments, pour
tous les actes de la vie. Ainsi, en coupant le cordon ombicaJ du nouveau-né, l'accoucheuse disait à IVnfant :
« Je coupe ton nombril... Sache bien... que la maison oîi tu es né n'est pas ta demeure : tu es soldat, tu es l'oiseau appelé quecholli...; tu es oiseau et soldat de celui qui est en tout lieu. La maison, dans laquelle tu es venu, n'est qu'un nid, une hôtellerie... Cette maison n'est que ta demeure de passage... Tu appartiens aux rases campagnes oîi s'engagent les combats. C'est pour elles que tu as été envoyé. Ton métier et ta science, c'est la guerre. Ton devoir, c'est de donner à boire au soleil le sang des ennemis et de fournir à la terre... le corps de tes adversaires pour qu'elle les dévore » (3).
J'arrête ici mes citations. Elles suffisent à établir que le formulaire oratoire imposé aux Aztèques par le clergé mexicain était barbare, mais, néanmoins, avait encore conservé quelque couleur,
(1) Sahagun, loc. cit., 321.
{"l. Sahaguii, loc, cit., 436.
(3; Sahagun, loc. cit., 439.