LA LITTÉRATURE INDO-CHINOISG
« Mes yeux sont morts ; mais mon cœur est vivant. — Je marche dans la nuit profonde, éternelle. — J'entends votre rire et le son de votre voix, — Semblable aux vibrations de la cloche d'or, — Et je vous aime » (t).
Voici maintenant la plainte (V une abandonnée :
a Pourquoi donc avez-vous oubli*'* vos serments ? — ICst-il un sort jilus triste que mon triste sort ? — Je suis comme la fleur piquin; par l'abeille, — Ou dont le papillon a dérobé l'arôme : — Ce qui cause du plaisir à autrui, — Ne fait qu'augmenter ma peine » (2).
On peut dire que, à part la couleur locale des comparaisons, cette poésie annamite est de genre européen. Si elle est uniquement sensuelle, légère, descriptive, c'est sûrement parce que les sujets sérieux lui ont été interdits. Mais les sentiments forts ne sont point étrangers aux poètes annamites, quand on les laisse chanter librement. On en trouve Texpression dans certains chants de haine contre les envahisseurs français. Voici des fragments dune poésie en Thonneur du mandarin Hoang Bii'o'fi, qui se pendit de désespoir après la prise de la citadelle d'Hanoï :
" C'est un souffle d'air pur, qui a formé les corps — Et tout ce qui existe au ciel et sur la terre.— Le soleil, les étoiles, les montagnes, les fleuves, — Les hommes et les choses, tout a la même origine. — Dans le temps de malheur, le héros se révèle, — Que le sort des combats lui sfiit ou non propice — La gloire lui survit ; elle est impérissable. »»
« En voyant les diabkîs étrangers escalader les murailles, —
qui se montra alors fort et courageux ? — Qui se précipita pour ranimer l'ardeur des soldats ? — Qui, seul, garda son serment de fidélité? — Qui se souvint qu'il avait juré sur sa tête — De défondre la citadelle du roi ? — 0 douloureuse tempête, o pluie froide et triste, — Qui vint abattre les cœurs et désespérer les âmes ! — (^iel haut, mer large, terre épaisse et vous montagne Nung et fleuve iVA;', Vous fûtes témoins i\v son héroïque sacrifice. — 0 jour néfaste, ô souvenir douloureux ! Peut-on vous évoquer sans frémir? »
îl^ G. Dumoutier. loc. cit., 25.
1, G. J)uinoutier, loc. cit., 94.
Dans une autre pièce, après avoir flétri la lâcheté des généraux et soldats annamites, le poète se lamente sur rabaissement de sa race.
« Honte sur nous ! Voici les filles de l'Annam, — Qui quittent la chaumière pour suivre les Français ! — Comme des chiennes, comme des hètes, — Dans l'espoir de manger tout leur saoul ! — Lorsqu'elles sont repues, insouciantt's, elles jouent, — Puis elles vendent leurs corps par amour pour les piastres. — Honte, honte sur nous ! »» (i).
Nos soldats ont donc réussi à réveiller chez les Annamites des sentiments de patriotisme, de dignité de race, de souci pour rintérèt général, dont on ne les aurait pas cru capables et que l'écrasant despotisme des monarques et des mandarins avait constamment refoulés, mais sans pour cela les éteindre. Ces faits sont à Thonneur de la race et ils autorisent îi croire à la possibilité de son relèvement moral. Chez les peuples, comme chez les individus, rien n'est désespéré, tant que le ressort moral n'est pas totalement brisé.
Pour terminer notre revue des littératun^s chez les Mongols et Mongoloïdes inférieurs, les uns sauvages encore comme les Esquimaux, les autres seulement barbares, mais ayant subi le joug de civilisations et de religions étrangères, il me reste à parler des Malais. Je ne m'y arrêterai guèn» ; car l'histoire littéraire de ces populations est peu intéressante. Elles n'ont pu évoluer suivant leur génie propre : l'invasion hindoue d'abord, la conquête musulmane ensuite, qui, l'une et l'autre, ont eu pour résultat la fondation de monarchies aussi despotiques qu'on les puisse rêver, ont empêché chez elles toute production littéraire originale.
Les grands ouvrages de la littérature javanaise, le Braia- Youdha, le Maneh-Maya sont écrits en langue Kawi et chan-
(1; G. Dumoutier, loc. cit,, 130.
tent ou racontent des légendes mythologiques, originaires de rinde. A Batavia, où l'influence mahométane domine, on écrit en caractères arabes et surtout des extraits du Khoran ou des légendes historiques (1). Un livre arabe de Malacca, El-Ensân, publié en 1603, nous montre les écrivains réduits en domesticité par les sultans. Voici comment, dans cet ouvrage, est décrite la fonction d'écrivain :
« La fonction d'écrivain est une partie de l'autorité royale ; car c'est par l'écrivain, que parle la langue des rois ; c'est lui qui est le gardien de leurs secrets.... Entre les écrivains et les copistes, il y a de la différence. Les premiers devront posséder une grande variété de connaissances pour remplir parfaitement leurs fonctions et mériter le nom d'écrivains. Il faut en effet, que l'écrivain sache découvrir les sources cachées, proches ou éloignées, amener les eaux d'un pays dans un autre. Il fiiut qu'il sache améliorer les rivières, les lacs et les étangs. Il faut qu'il sache évaluer la longueur des nuits et des jours, leur augmentation et leur diminution suivant les saisons. Il faut qu'il-connaisse la marche du soleil et de la lune ainsi que la durée de leurs stations sous chaque signe du zodiaque. Il faut qu'il connaisse les vents et leurs variations. Outre cela, il faut qu'il soit versé dans la connaissance des
règles de la poésie, telle que la mesure, la rime. » (2)
En résumé, pour être poète de cour, il faut être en même temps ingénieur hydrographe, astronome et météorologiste, fonctions qui doivent laisser d'assez minces loisirs pour la composition littéraire. Mais, comme le poète doit figurer dans la valetaille royale, on exige en outre An lui un rare ensemble de qualités physiques et intellectuelles : « Avec tout cela, continue le texte, il faut qu'il soit beau et bien fait de sa personne, que sa voix soit douce, son jugement d'une rectitude parfaite, sa mémoire excellente, etc., etc. ». — (lertes, ce n'est pas de ces pei*sonnages officiels, poètes de cour et valets, que Ton peut espérer des chefs-d'œuvres littéraires ; mais, dans les monarchies barbares, où l'instruction est peu répandue, où la
'1, W. Marsden, Histoire de Sumatra, 1. 148.— Ricnzi, Océanie, t. 1, 74, etjc. ,2) Extrait du Makota Sagala râdja-râdja (la couronne des rois), in Journal asiatiqite (septième série, t. VI, p. 309).
liberté est inconnue, il ne peut guère y avoir d'écrivains distingués en dehors de ceux-là mêmes que le maître accapare et asservit. Aussi, en Malaisie, la seule littérature originale est la littérature populaire.
La nature n'a pas mal doué la i-aco malaise au point de vue littéraire, surtout à celui de la poésie lyrique. Le langage des Malais est figuré, sentencieux (1), très propre à la poésie; do plus, la langue est hannonieuse. Comme les Indo-Chinois, les Malais sont fous de musique. Leure instruments leur viennent, pour la plupart, de la Chine ou de Tlnde ; mais ils semblent en avoir inventé un qui leur est propre, Tharmonica à lamas de bambou ou de métal (2). Passionnés pour la poésie aussi bien que pour la musique, les Malais passent la majeure partie de leur existence à répéter de courtes chansons qui sont le plus souvent des sentences figurées s'appliquant aux divei'ses circonstances d(^ la \ ie.
Pour peu qu'un événement public ou privé îiit quelque importance, les Sumcitranais célèbrent ce qu'ils appellent un bhnhany, c'est-à-dire une; fête avec musique, danses et chants. Les mariages, les naissances, eti., sont des occasions de Bmhany. Le himhang sert à bien autre chose : il remplace notre notaire et tous les contrats sont sanctionnés par des himbang. Les actes écrits, disent les Sumatranais, peuvent se perdre, se détruire, s'altérer : le bimbamj ne s'oublie pas et crée de très nombreux témoins d'une convention (3). Ordinairement, tout bimbany privé devient une fête publique. Il se célèbre sous le balli^ la halle du village, et ceux qui le donnent sont d'autant plus honorés que les assistants sont plus nombreux (4).
Les danses malaises ne sont plus des danses chorales, comme il arrive chez h s primitifs. Même quand on ne requiert pas l'intervention de danseuses de profession, dans les fêtes, les
(Ij W. Marsden, loc. cit., I, 50JJ.
[2] Ibid., I, 295-297.
(3)/6irf., 56.
(4) /62rf.,55.
danses sont ordinairement des solos ou des duos; dans ce dernier cas, les exécutants sont de sexe différent. Les pas et figures de la danse sont improvisés, laissés au caprice des danseurs, à la seule condition qu'ils gardent la mesure. Concurremment aux duos chorégraphiques, on exécute des duos poétiques ; une jeune fille et un jeune homme chantent des strophes alternées, presque toujours improvisées, et dont le sujet ordinaire est l'amour (1). — De même, à l'occasion des repas de fête, on improvise de courtes chansons amoureuses, dont voici un échantillon : (< Que sert de vouloiralluiner une lampe, — S'il n'y a point de mèche? — Que sert de faire l'amour avec l(»s yeux, — Si l'on n'a pas une intention sérieuse? ». — Dans ces panioum, c'est le nom de ces petites pièces, le sujet en lui-même est tenu pour secondaire ; ce qui importe avant tout, c'»'st l'air, le rythme et aussi la figure poétique employée; car, très judicieux en cela, les Malais regardent Timage, comme essentielle à la poésie (2).
La poésie officielle et la poésie populaire ne constituent pas toute la littérature malaise. Celle-ci comprend encore des légendes soi-disant historiques où le merveilleux submerge toujours la réalité ; car la race n'a pas encore dépassé la phase imaginative de son évolution m^ntald (3). Enfin les Malais ont aussi des compositions dramatiques. De ces dernières, les unes sont sérieuses et Ton y représente des épisodes tirés des légendes historiques, mais toujours relatifs à Famour ou à la guerre. Ces spectacles, qui se terminent ordinairement par des ballets guerriers, sont singulièrement représentes : Un seul personnage jMirle ou chante ; il récite le dialogue tandis que les autres se chargent des gestes et de la mimique. Comme nous le verrons, cette étrange façon de représenter un drame est d'importation chinoise et nous retrouverons ce « personnage chantant » sur
1 W. Marsdcn, loc. tut., 57.
.3. Voir Légendes et traditions historiques de V Archipel indien par Marcel Devic.
les théâtres de TEmpire du Milieu : au total, il n'y a là qu'un perfectionnement de ropcra-ballet en usage chez la plupai't des primitifs (1).
En dehors de ce théâtre sérieux, solennel, qui se joue souvent devant les princes, il existe des pantomimes populaires, où des personnages, accoutrés en bètes féroces, simulent des combats avec accompagnement de f/onr/s et de tambour et ces pantomimes sont bien plus voisines encore de Tart scénique des primitifs. Elles ont dû certainement précéder les drames plus compliqués où figure le « personnage dialoguant et chantant ». Enfin il existe un genre de spectacles plus populaire encore et importé sans aucun doute du Céleste Empire, c'est celui des ombres chinoises. Malgré la simplicité de leurs moyens d'expressions, les ombres chinoises représentent souvent des pièces sérieuses, des drames légendaires ou mythologiques (2). C'est le théâtre populaire, le théâtre à bon marché.
Je n'ai parlé que des Malais les plus civilisés, de ceux aussi qui ont le moins bien conservé leurs coutumes et tendances natives. Les autres nous sont fort mal connus au point de vue littéraire. Ils semblent pourtant mériter de l'être, si l'on s'en rapporte à quelques poésies glanées (^ et là par les voyageurs. Voici une chanson d'amour extraite d'un poème célébien et qui ne manque ni d'énergie passionnée, ni même de délicatesse :
(t Si le monde entier te haïssait, moi je t'aimerais toujours. Quand môme il y aurait deux soleils dans le firmament, mon amour pour toi ne pourrait s'altérer. Enfonce-toi dans la terre ou passe au milieu du
feu : je veux te suivre Les moments où je vais près de toi me sont
plus précieux que si j'allais vers les plaines de la félicité. Sois irritée contre moi ou repousse-moi, mon amour ne changera point. Ton image, seule, se peint sur l'œil de mes idées. Que je dorme ou que je veille, ma passion fait que je te vois partout, que je te parle toujours » (3).
C'est là le langage de Tamour exalté chez toutes les races dé-
(1) Rienzi, Océanie^ I, 83.
(2) Rienzi, loc. ciL, 83.
(3j Ibid., I, 76.
veloppées ou susceptibles de développement, mais chez colleslà seulement et nous n*en avons pas rencontré d'exemples parmi les races très inférieures.