II. — Lart dramatique en Chine
En lui-même, Tart dramatique est un art très primitif. Il est directement issu des danses chorales, des opéras-ballets ; c'est pourquoi, quand on ignore cette genèse, il est fort difficile, en Chine comme ailleurs, de fixer une date à la naissance du drame et de la comédie. Le drame a été fondé le jour où, dans les représentations scéniques, le dialogue a été assez fort pour se séparer de la danse et de la musique. Ce grand événement littéraire se serait produit en Chine vers Tan 720 de notre ère, sous le règne de Hiouen-tsong (1).
. Il est fort probable que le drame, tout en ayant d'abord divorcé avec la danse et la mimique, ne se sépara point sans peine de la musique, au moins de la musique vocale, du chant. Les premiers dialogues furent encore rirhés ou au moins rythmés, comme ils l'étaient alors que la musique instrumentale en accompagnait le débit et ce fut assez tardivement que la simple déclamation succéda au chant.
En Chine, on en est encore à une période transitoire : Dans les drames, les personnages secondaires parlent en simple prose et même dans le langage de la conversation ; mais l'antique passé lyrique du drame persiste toujours à l'état de survivance; il est représenté par un personnage spécial au théâtre chinois^ par « le personnage chantant ». Le personnîige chantant est le héros de la pièce; c'est lui qui, dans les moments pathétiques, reste seul sur la scène et, accompagné par l'orchestre, chante des tirades à effet, des morceaux passionnés et poétiques, destinés à toucher les spectateurs. Ce personnage est indifféremment emprunté à toutes les classes de la société. Il peut être empereur aussi bien qu'esclave ; il sullit que l'intérêt dramatique se concentre sur lui (2). Enfin le personnage chantant ne s'exprime pas, comme les autres,
(1 Bazin, toc. cit. y 391.
/2, Bazin, loc. cit. y 395,
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en langue vulgaire, ni même dans le langage historique, qui est déjà relevé ; il parie ou plutôt chante en langue poétique ou lyrique (1).
A part la conservation du personnage chantant, fait si intéressant pour Thistoire de l'évolution dramatique, la disposition des pièces chinoises ressemble beaucoup à celle des nôtres. Elles sont divisées en coupures y correspondant exactement à nos actQS, et souvent précédées d'un prologue explicatif, comme les comédies de Plante et beaucoup d anciennes pièces de notre théâtre (2). Aujourd'hui les rôles féminins sont tenus en Chine par de jeunes garçons; mais, en 1263, il y avait encore des actrices, ravalées d'ailleurs au rang des prostituées (3).
Ce fut à grand peine, que le drame chinois se détacha de la musique et, pendant des siècles même, tout fut sacrifié à la partie lyrique, ce qui interdisait le développement de l'action et l'étude profonde des caractères. Ce fut à une époque assez récente sous les empereurs mongols, que la littérature dramatique atteignit son complet développement, et produisit des comédies aussi bien que des drames (4).
Les Chinois, qui ont la manie des étiquettes et de la réglementation, ont classé tous les sujets selon eux possibles de la composition dramatique en douze casiers et, comme en vertu de leur caractère froid et raisonneur, ils aiment le genre descriptif, ils ont donné à leurs catégories de sujets dramatiques des noms pris dans la nature : leur énumération comprend la catégorie dramatique des bois, celle des sources, celle des collines, celle des vallées, celles du vent, des fleurs, de la neige, de la lune, etc. (5).
Les vieilles mœurs s'étant conservées en Chine plus qu'en
(1) Bazin, loc, cit., 396.
(2) Ibid., 394.
(3; Ibid., 399.
'a. Ibid., 393.
fDj Posnett, Comp. Litter. 321.
aucun autre pays, Tamour des représentations scéniques, né durant Tàge du clan, est resté extrêmement vivace. Nul autre peuple au monde ne pousse aussi loin que les Chinois la passion du théâtre (1). Chez eux, aucun particulier ne donne un festin à ses amis, sans y joindre Tappoint d'une petite représentation. Au moment où les convives prennent place à table, quatre ou cinq acteurs, richement vêtus, entrent dans la salle et l'un d'eux présente au principal invité le menu théâtral, la liste des 50 ou 60 pièces que la troupe peut jouer indifféremment. Cette liste passe de main en main parmi les convives, chacun exprime ses préférences; enfin le principal invité décide en dernier ressort (2).
Tout naturellement et à l'instigation de leurs philosophes les législateurs chinois se sont efforcés d'utiliser ce goût passionné du théâtre pour moraliser le peuple. Dans ce but, la poétique chinoise s'est mise* au service de l'éthique. L'opinion publique exige en effet, que toute œuvre théâtrale ait un but ou un sens moral. Tout drame sérieux doit offrir aux illettrés les plus nobles enseignements de l'histoire, convenablement mis à leur portée. Le Code pénal s'en mêle et, venant au secours de la morale dramatique, il veut que Ton mette sur la scène des peintures vraies ou fictives, mais capables de porter les spectateurs à la pratique de la vertu. Aux yeux des Chinois, une pièce de théâtre sans moralité est ridicule, et, si elle est obscène, elle d(3vient à la fois un crime et un péché. Au dire d'un écrivain chinois, les auteurs de pièces obscènes seront sévèrement punis dans le séjour posthume des expiations et leur supplice durera aussi longtemps que leurs pièces seront conservées sur la terre (3).,
Pour se conformer à cette préoccupation morale qui domine tout l'art dramatique en Chine, on a donné aux pièces une
(1) Hue, loc. cil. y I, 284.
(2) Bazin, loc. cit., 399.
(3) Bazin, loc. cil., 895.
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ordonnance particulière. Les premiers actes forment un tout et se lient étroitement ensemble; au contraire le dénouement, le dernier acte, doit se conformer à des règles spéciales : il y faut absolument mettre en un relief convenable Texpiation d'une faute ou d'un crime (1).
Exactement au rebours de ce qui se passe en Europe, les Chinois tiennent en mince estime le talent nécessaire pour écrire des comédies, à ce point que très rarement les auteurs d'œuvres théâtrales osent les signer. Un homme haut placé se regarderait même comme offensé, si on lui attribuait de semblables productions, et les ouvrages dramatiques sont exclus de la Bibliothèque impériale. En Chine, Topinion publique ne fait réellement cas que des li\Tes sérieux, des ouvi'ages de philosophie, d'histoire, de statistique, d'agriculture, de médecine, etc. (2). Il est clair qu avant d'atteindre à ce degré de maturité, même de vieillesse intellectuelle, nos sociétés d'Europe devront évoluer pendant un bon nombre de siècles encore.