‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 77 sur 209 · DE LA LANGUE CHINOISE · texte numérisé non relu

DE LA LANGUE CHINOISE

des populations parlant des dialectes différents. Or, c'est là un notable avantage dans un très vaste empire où la langue usuelle est loin d'être uniforme (1). En outre l'écriture hiéroglyphique convient surtout à une langue monosyllabique ; mais elle se prête mal à exprimer les nuances de la pensée. D'ailleurs il en est de même de la langue chinoise, qui à cause de son vocabulaire restreint, de ses mots-images, de la grande variété de ses tons, de son laconisme, est un truchement bien* imparfait des idées. Enfin, cette langue est très rebelle à la traduction et surtout elle ne peut s'écrire avec nos caractères syllabiques (2).

Pourtant, par un certain côté, la langue des Célestes se prête à la poésie : elle est extrêmement imagée ; car ses caractères sont, par eux-mêmes, des figures et en outre les Chinois se sont attachés à conserver les très anciennes locutions. C'est même l'archaïsme de ces locutions, qui contribue à rendre peu intelligibles les traductions littérales des poèmes chinois; car ces antiques expressions résument ou rappellent certains événements historiques, certaines particularités mythologiques ou bien des traditions d'anciens usages populaires, etc. Ainsi un peintre animalier, très célèbre en Chine, ayant eu la réputation de boire beaucoup avant de se mettre àTouvrage, on dit en Chine « hou hou », c'est-à-dire « peindre le tigre » pour dire s'enivrer. Une pièce de vers, devenue classique exprime, à propos d'un naufrage, des pensées de haute morale, d'où l'on a donné aux mots « chotii ching », qui signifient « bruit des flots », le sens de « leçons de sagesse » etc., etc. (3). Toutes ces locutions, très limpides pour les Chinois, sont pour nous, dépourvues de sens. Il en est d'autres, beaucoup plus simples; ce sont des comparaisons empruntées à la nature et qui, en elles-mêmes, sont gracieuses ;

1, Ch. LavoHée, Chine contemporaine.

2 D'Hcrvey-Saint-Denis, Poésies des Thang, LVII [Citation tirée de V Essai sur la langue des Chinois, par le père Cibot^ 144). 3, D'Uervey-St-Denis, Poésies des Thang, Xail.

seulement elles sont trop consacrées par Tusage, reviennent sans cesse sous le pinceau des poètes et finissent vite par nous sembler fades et monotones. Ainsi, pour les écrivains chinois, la taille des jeunes filles est toujours flexible comme un bambou ; leur front ressemble à du jade ; leurs petits pieds, à des boutons de nénuphar, etc., etc. (1).

En avançant dans notre enquête, nous verrons que cet abus des épithëtes stéréotypées est commun à toutes les anciennes littératures, spécialement à celles des pays ayant longtemps vécu sous le- régime de la monarchie absolue et où Ton a lamour fétichique d(» la tradition, l'horreur de tout changement. Et maintenant, armés de c(*s renseignements préliminaires, nous pouvons aborder le lyrisme des Célestes et même être indulgents pour ses imperfections.

Le genre lyrique n'est pas né d'hier en Chine; puisque les

plus anciennes poésies conservées remontent à la dynastie des Thang (1766-123 avant Jésus-Christ) et que les plus nwntes pièces du Livre des vers (Chi-Kiny) datent de 606-586 avant Jésus-Christ. Il est donc facile de constater les modifications qui sont survenues dans la métrique chinoise au cours d'une série de siècles. Or, on voit que le vei*s s*est peu à peu allongé. Les vers les plus anciens étaient seulement de quatre pieds, de quatre» mots, et souvent s(» terminaient par des monosyllabes interjectionnels, par (exemple le mol tsaï, servant évidemment de rimes artificielles (2). Puis le» vers s'allongea d'un pied, c'esl-à-dire d'un mot, et, depuis la dynastie des Han. ce vers pentapode fut préféré par les écrivains. Enfin on créa, mais bien longtemps après, le vers de sept pieds (3). Cette

(1) D'Hervey-St-Denis, loc. cit., XCIV.

(2) D'Hepvey-St-Denis, Poésies des Thang, LX, LXI.

(3) Ibid., LXVI, LXVII.

évolution prosodique semble bien indiquer une gradation intellectuelle : la pensée chinoise, en se développant peu à peu, a dilaté le premier moule poétique, dans lequel elle se trouvait à Tétroit.

Nous avons vu, chez d'autres races, le vers lyrique longtemps associé à la musique, au chant, ce qui est on ne peut plus naturel; mais, en Chine, où tout se conserve longtemps, le divorce entre le lyrisme et la musique n'a pas encore été prononcé : les poètes chinois ont toujours chanté leurs odes ; ils les chantent encore. — Un souverain de la dynastie des Han, l'empereur Vou-li, poète distingué, improvisa et chanta un joui", en traversant une rivière, une petite poésie célèbre en Chine, la Charvion des rames. Je citerai de cette chanson une imitation en vers de sept pieds, comme Toriginal. iNous devons cette traduction à Tun de nos meilleurs poètes, Louis Bouilhet. Pour bien rendre Teffet du vers chinois, L. Bouilhet a eu bien soin de couper les vers français par une interjection, exactement comme sont coupés les vers originaux. Cette exclamation intercalée, a vraisemblablement pour but de peindie la respiration haletante des rameurs. Dans tous les cas, la traduction française nous peut donner une idée de Tharmonie des vere chinois, laquelle nous échappe entièrement dans loriginal. Voici la traduction de Bouilhet :

Bois chenus ! Ah ! Vent d'automne î l/oiseau fuit ! Ah I I/herbe est jaune ! Le soleil ! Ah ! S'est pâli !

J'ai le ccBur î Ah ! bien rempli î

Sous ma nef ! Ah ! f/eau moutonne,

Et répond, ah ! monotone

A mon chant, ah ! si joli.

Quels regrets, ah ! l'amour donne !

L'âge arrive, ah ! puis l'oubli ! (1)

Ce rythme coupé est, pour nous, singulier, mais non pas dépourvu de grâce ; il est d'ailleurs très bien adapté au titre :

i, Louis Bouilhet, Dernières chansons.

La chamon des rames. Je citerai tout à Theure plusieurs autres poésies chinoises; malheureusement je ne pourrai les citer que dans des traductions en prose. Ces poésies, je les rangerai dans leur ordre chronologique, en les empruntant au Livre des vers, recueil allant du xviii'' au vu* siècle avant notre ère, et aux compositions datant de la dynastie des Thang (vn^-ix* siècle de notre ère), période qui représente, au jugement des Chinois, le bel âge de leur poésie lyrique. Cela fait donc au total une période de trente siècles, pendant laquelle la Chine n'a cessé d'avoir des poètes écrivant dans une même langue, qui a peu varié (1).

Cette période de trente siècles nous étonne par son imposante longueur. Notre sur[)rise s'accroît encore, quand nous apprenons que la première partie du fameux Livre des vers est un recueil de chansons populaires, un recueil fait par ordre impérial. Or, le Liv7*e des vei's ne contient aucune pièce postérieure au vu* siècle avant notre ère. Par conséquent, vers Tépoque de la fondation de Rome, les empereure Célestes avaient déjà inventé le folklorisme que nous venons de découvrir, (ît ils l'avaient fait dans un but de psychologie sociale, pour juger de Tétat des mœure dans les différentes provinces de leur vaste empire. D'après la littérature populaire d'un district, ils appréciaient la manière dont le pays était administré et décernaient aux gouverneurs le blâme ou l'éloge.

Les chants recueillis étaient remis au Ministre de la musiqu(î, qui en assurait la conservation. Le Livre des vers contenait plusieurs milliers de ces pièces, quand il fut détruit dans l'incendie des livres, ordonné l'an 212 avant Jésus-Christ, par l'empereur Thsin-clti-hoang-ti afin de briser le joug de la tradition ancestrale ; mais Confucius a pu retrouver et sauver de l'oubli trois cent onze pièces réduites aujourd'hui à trois cent cinq (2). Seule, la première partie du recueil était fol-

(1; D'Hervey-St-Denis, loc. cit., IX.

;2) D'Hervey-St-Denis, loc. cit., XI.

klorique. Dans les seconde et troisième parties, on avait placé des odes célébrant les vertus et les hauts-faits des premiers Tcheou; de quelques-uns de leurs descendants, enfin de ministres et de généraux illustres. La quatrième partie du Livre des vers renfermait des hymnes sacrés et des chants destinés aux funérailles des empereui-s. Les pièces les plus anciennes du recueil, celles des Chang (xvni° siècle au xii" avant Jésus- Christ) sont ancestrales et elles glorifient les vertus de Tchingtang, souche de la dynastie (1).

Pour donner une idée de la poésie lyrique contenue dans la première partie du Livre des vers, il me reste à citer quelquesunes des pièces constituant ce célèbre recueil, mais à propos des sujets de ces petites compositions, il est une remarque à faire, c'est que la plupart sont des poésies pejsonnelles. Si anciennes que soient ces poésies, on sent qu'elles ont été écrites à une époque où la société chinoise était déjà bien vieille, à ime époque où les clans avaient perdu toute importance politique et où un pouvoir monarchique, bien centralisé, réglait tous les actes de la vie publique. Les chants les plus anciens, ceux qui datent de la dynastie des Chang^ célèbrent les vertus de Tching-tang, souche ancestrale des Chang, Une autre ode du Livre des vers déifie le héros fondateur de la dynastie des Tcheou (2).

En deboi's de ces pièces si anciennes et si monarchiques, les poésies du recueil prennent pour sujet divers incidents de la >îe de famille. Ainsi un mari chante en ces termes son tranquille amour conjugal :

« A la porte orientale de la ville on voit des femmes si souples et si gracieuses qu'elles ressemblent à des nuages printanicrs ; mais que m'importe à moi qu'elles aient la grâce et la souplesse des nuages ? Sous sa robe blanche et sous son voile épais, ma compagne suffit pour me rendre heureux. » — « A la porte fortifiée de la ville, on voit des femmes si fraîches et si jolies qu'elles ressemblent véritablement à des

,1, D'Hen'ey-St-Denis, loc. cit., XII.

X, D'Herrey-Sl-Denis, loc, ciL, XVII.

fleurs ; mais que m'importe à moi qu'elles aient l'éclat et la fraîcheur des fleurs les plus charmantes ? Sous sa robe blanche et son voile épais, ma compagne suffit pour me rendre heureux >» (i).

Une autre ode peint Taimable complaisance d'un mari pour sa femme :

« Au delà du fleuve Oueï^ il est un grand concours d'hommes et de femmes ; on se rt'^jouit, on s'amuse, on passe gaiement plusieurs jours; on s'ofl*rc mutuellement des pivoines. — Les fleuve Tchin et Ou&l ont des eaux profondes et limpides ; les époux, qui se promènent ensemble sur leurs rives, oh ! combien le nombre en est grand ! — N'irais-jc pas voir (la fètc) dit la femme ? Je l'ai vue di^à, répond l'homme; mais, avec vous, j'y retournerai » (2).

Ailleurs une femme pense à son mari qui voyage au loin :

« La lune est haute et brillante; j'ai soufflé ma lampe; mille pensées s'élèvent du fond de mon cœur; — Mes yeux laissent échapper d'abondantes larmes ; — Kl ce (jui rend ma tristesse plus amère encore, — Hélas ! c'est que vous ne la connaîtrez même pas » (3).

Au contraire, dans une autre pièce, une femme se compare à un éventail de soie, dont Tinsouciant propriétaire fait cas seulement pendant la belle saison.

Un poète parle en termes galants de sa fiancée, qui lui a fait cadeau d'une fleur :

« Elle-même, pour me l'offrir, a cherché la plante Y dans la campagne. — C'est une très belle et très rare fleur que la plante Y ; — Sa beauU'î et sa rareté ne sont pas pourtant ce qui la rend si précieuse à mes yeux. — Tout son prix vient pour moi de celle qui me l'a donnée )) (4).

Ces poésies indiquent manifestement une société bien assise, où l'on s'intéresse médiocrement aux affaires publiques, dont le souci est entièrement laissé aux gouvernants ; depuis longtemps cette société est tout à fail sortie de Tàge héroïque

(1) Livre des vevs^ livre I, ode 19.

2 D'Hcrvcy*St-Dcnl8, loc. cit., XXL

3; Ibid., XXIL

fi làid., XXIII [Chi-Kiiig, part. I, ch. UI, ode XXlV.

et les aspirations de ses membres s'y renferment dans le cercle étroit de la famille.

A l'époque, si lointaine cependant, où nous reportent les odes contenues dans le premier livre du Chi-King^ le peuple chinois semble déjà dégoûté des sanglantes folies de la guerre. Voici les réflexions d'un soldat, très peu enthousiaste du « noble métier des armes » :

« J'ai gravi la montagne aride, sans arbres et sans verdure, pour jeter les yeux sur la maison de mon père et il me semble l'entendre dire : Hélas 1 Mon fils est au service du prince ; il ne i>out se reposer ni le jour, ni la nuit. S'il est prudent et sage, il cherchera à revenir et il ne tardera pas. » — « J'ai gravi la piontagne garnie d'arbres et de verdure pour jeter les yeux sur la maison de ma mère et il me semble l'entendre dire : Hélas ! Mon fils sert le prince et il ne peut dormir ni la nuit, ni le jour. S'il est soigneux et vigilant, il pourra revenir ; il ne doit pas rester loin de nous. » — « J'ai gravi la montagne élevée pour jeter les yeux sur la maison de mon frère aîné et peut-être il dit en ce moment : Hélas ! Mon jeune frère s'acquitte de son devoir pour le service du prince ; jour et nuit, il se fatigue. Avant tout, il doit songer à revenir et à ne pas mourir loin de nous » (1).

Rien n'est moins martial que ce Chant du soldat ; il n'a pu convenir qu'à une société revenue de bien des illusions, très vieille par conséquent. Nous savons que cet esprit pratique et pacifique a persisté jusqu'à nos jours et que la Chine contemporaine fait un cas très médiocre de la gloire militaire. — Comme le régime politique n'a pas non plus changé, comme la Chine est toujours une grande monarchie centralisée, où le bon plaisir du monarque n'a d'autres freins que la coutume et la classe des mandarins, le caractère de la poésie lyrique n'a guère varié non plus depuis le Chi-King. C'est toujours de la poésie personnelle, assez décolorée, et dont la pensée ne vole jamais bien haut; c'est du lyrisme plat, abusant de la description et n'exprimant jamais que des sentiments assez médiocres et très peu analysés. Pourtant cette poésie n'est pas

i Chi-King, pail. I, ch. IX, ode XIV ;in d'Hervcy-St-Deiiis, loc. cit., XIV). ÉvoLcnoN LirrÉRAlRE. 14

toujours dénuée d'une certaine grâce tranquille. Dans une composition intermédiaire à l'antique poésie du Livre des vers et à celle de Tépoque classique des Thanff, à laquelle nous allons arriver, on décrit ainsi une jeune fille :

« Oh ! La belle fille ! Qu'elle a de charme et d'élégance — En cueillant ainsi des feuilles de mûrier sur le bord du chemin ! — Les rameaux, qu'elle agite, rendent un bruissement plein d'harmonie; — Et les feuilles, qu'elle détache, voyez, comme elles tombent prestement. »

— « Sa manche, un peu relevée, laisse apercevoir une main blanche;

— Un bracelet d'or s'enroule autour de son poignet délicat ; — L'épingle, que retient ses cheveux, est surmontée d'un passereau d'or ; — Sa ceinture est ornée de pierres bleues et arrondies, qui se balancent en frémissant » (4).

Une autre pièce du même genre, mais plus maniérée, célèbre la beauté d'une troupe de jeunes filles :

« Se montrent-elles au milieu des fleurs, les (leurs perdent aussitôt leur éclat. — Passent-elles entre les saules, le saule est humilié dans la souplesse de ses rameaux. — Le vent, qui vient de l'est, se plait à caresser leur gracieux visage. — Le vent lui-même ne peut s'approcher d'elles, sans en être amoureux » (2).

Suivant les Chinois, la grande époque de leur poésie se place sous la dynastie des Thang^ de 618 à 909 de Tère chrétienne. Les poètes réputés grands, les classiques, ceux, dont les noms ont survécu, datent tous de ce temps. Pour nous, occidentaux, qui ne pouvons apprécier le plus ou moins de beauté de la forme, les poètes des Thang ne sont pas sensiblement supérieurs à ceux qui les ont précédés. Ils sont plus sceptiques, plus mélancoliques, mais au moins aussi personnels et n'abordent guère que de petits sujets. Le plus renommé d'entre eux, le poète Li-taï-pé est un Epicurien, dans le petit sens du mot. La vie lui semble bien courte ; pourtant il ne sait trop qu'en faire et il boit du vin de riz pour tuer le temps. Voici sa fameuse Chanson du chagrin :

(1) D'Hervey-StrDenis, loc. cit., XXXL

(2) D'Hervey-St-Doni8, loc. cit., p. 71.

« Le maître de céans a du vin, mais ne le versez pas encore ; » «< Attendez que je vous aie chanté la Chanson du chagrin, » « Quand vient le chagrin, si je cesse de chanter ou de rire, » «' Personne, dans ce monde, ne connaîtra les sentiments de mon cœur. » « Le chagrin arrive ! Le chagrin arrive !

« Seigneur vous avez quelques mesures de vin, » « Et moi je possède un luth long de trois pieds. » « Jouer du luth et boire du vin sont choses qui vont bien ensemble. » « Une tasse de vin vaut, en son temps, mille onces d*or. » w Le chagrin arrive ! Le chagrin arrive !

« Bien que le ciel ne périsse point, bien que la terre soit de longue du-

[rée, »

M Combien pourra durer pour nous la possession de Tor et du jade ? » " Cent ans au plus. Voilà le terme de la plus longue espérance. » « Vivre et mourir une fois, voilà ce dont tout homme est assuré. » « Le chagrin arrive ! Le chagrin arrive !

« Ecoutez là bas, sous les rayons de la lune, écoutez le singe » « Accroupi, qui pleure, tout seul, sur les tombeaux » u Et maintenant remplissez ma tasse ; il est temps de la vider d'un « Le chagrin arrive ! Le chagrin arrive ! (i ) [seul trait. »

Selon Li'taï'pé, la vie est éphémère ; rien ne vaut qu'on s en occupe. Le mieux est de boire. Cette philosophie tout à fait simple est celle du plus grand poète de la Chine. Dans la pièce intitulée : En face du vin^ il dit :

n La vie est, comme un éclair fugitif ; »

« Son éclat dure à peine le temps d'être aperçu. »

« Si le ciel et la terre sont immuables, »

» Que rapide est le changement sur nos visages ! » (2)

Li'taï-pé a évidemment rompu avec tous les rêves de vie future, et il s'accommoderait fort bien de l'existence terrestre, si seulement elle était moins courte :

« Si la vie est un grand songe »

« A quoi bon tourmenter son existence ? »

M Pour moi, je m'enivre tout le jour. »

i; D'Hcrvey-St-Denis, Poésies des Thang, XXXIX. (2. Ibid., p." 11.

.3, Un jour de printemps, loc, cit», 32.

Quoique lettré, il a le sentiment de la vanité des lettres et envie Fétat d'esprit du paysan inculte :

« L^homme des frontières — En toute sa vie n*ouvre même pas un livre ; — Mais il sait courir à la chasse ; il est adroit, fort et hardi. » — A l'automne son cheval est gras, Therbe de ses prairies lui convient à merveille. — Quand il galope, il n'a plus d'ombre. Quel air superbe el dédaigneux. — Animé par un vin généreux, il appelle son faucon et sort au loin dans la campagne. »

« Combien nos lettrés diffèrent de ces promeneurs intrépides ! — « Eux qui blanchissent sur les livres, derrière un rideau tiré, — Et, en vérité pour quoi faire ? » ( I )

Les poésies des rivaux de Li-taï-pé sous les Thang ont toutes la même allure. Peut-être sont-elles pourtant un peu plus variées. En général, elles sont sceptiques, mais beaucoup d'entre elles exaltent le sentiment de l'amitié et plusieurs ravalent et maudissent la gueire :

« Au delà des mers, nous dit le poète Ma-Oey, on dit qu'il existe un autre monde. — Existe-t-il une autre vie ? On n'est vraiment certain que de la perte de celle-ci »> (2).

Le poète Tsin-Tsan compare les fleui*s qui se fanent aux hommes qui vieillissent :

« l.es fleurs de cette année succèdent aux fleurs de l'année passée sans paraître moins belles. — Des hommes de l'année passée, ceux qui ont atteint cette année ont vieilli d'un an. — Cela montre que U's hommes vieillissent ; cela montre aussi que les fleurs ne vivent guèru. — Ayez pitié des fleurs tombées, Seigneur, ne les balayez pas. »» (3;.

Dans plusieurs odes, où il a mis plus de sentiment que n'eu dépensent ordinairement les poètes chinois, Thou-fou a flétri la gueiTe. J'extrais quelques strophes d'un chant presque séditieux intitulé : Le départ des soldais (4).

(1; Loc. cit., p. .^i.

l IbicL, 242.

3^ JOid., Zil). (4; lôid.y 8«.

LA POÉSIE lyhique en chine. 213

« Ling-ling, les chars crient ; siao-siao^ les chevaux soufflent. — Les soldats marchent, ayant aux reins Tare et les flèches. — Les pères, les mères, les femmes, les enfants leur font la conduite, courant confusément dans les rangs Ils s'attachent aux habits des hommes qui

partent, comme pour les retenir ; ils trépignent, ils pleurent ; — Le bruit de leurs plaintes et de leurs gémissements s'élève vraiment jusqu'à la région des nuages. » — « Certains d'entre eux avaient quinze ans, quand ils partirent pour la frontière du nord ; — Maintenant qu'ils en ont quarante, ils vont camper à la frontière de l'ouest. — Gomme ils partaient, le chef du village enveloppa de gaze noire leur tête à peine adolescente. — Ils sont revenus, la tête blanchie, et ne sont revenus que pour repartir. — Insatiable dans ses projets d'agrandissement, l'empereur n'entend pas le cri de son peuple. — En vain des femmes courageuses ont saisi la bêche et conduisent la charrue ; — partout les ronces et les épines ont envahi le sol désolé. — Et la guerre sévit toujours et le carnage est inépuisable, — sans qu'il soit fait plus de cas de

la vie des hommes que de celle des poules et des chiens — N'en

sommes-nous pas venus à tenir pour une calamité la naissance d'un fils — Et à nous réjouir, quand c'est une fille qui naît parmi nous ? —

Prince, vous n'avez point vu les bords de la Mer bleue (1), — Où

les os des morts blanchissent, sans être jamais recueillis, — Où les esprits des hommes récemment tués importunent de leurs plaintes ceux dont les corps ont depuis longtemps péri. » — Le ciel est sombre, la pluie est froide sur cette lugubre plage et des voix gémissantes s'y élèvent de tout côté » (2).

Dans une autre pièce le même poète peint le recrutement violent, la chasse aux soldats :

«' Le recruteur crie, avec quelle colère ! — La femme se lamente, avec quelle amertume ! — Elle dit : Ecoutez la voix de celle qui est là devant vous. — J'avais trois fils ; ils étaient tous trois au camp de l'empereur. »» — « L'un d'eux m'a fait parvenir une lettre ; — Le? deux autres ont péri dans le même combat. — Celui qui vit encore ne saurait longtemps soustraire à la mort sa triste existence Dans notre misérable maison, il ne reste plus un seul homme, — Si ce n'est mon petitfils que sa mère allaite encore » (3}.

J'arrête ici mes citations. Les pièces et fragments, que je

(1) Le lac Khou-Kh(m''nour où bataillèrent les Chinois et les Thibétains.

(2) D'Hervey-St-Denis, loc, cit., 89.

:3; D'Heney-St-Denis, loc. cit., 97.

viens de citer, suflisent à caractériser la poésie chinoise. Terre à terre au point de vue des idées, elle est pauvre au point de vue de la forme. Les descriptions y tiennent une place énorme. Les mouvements de style, les apostrophes, les exclamations y sont rares. Une particularité est digne d'attention : quand le poète veut fleurir sa pensée, il procède non par métaphores, comme on le fait, en d'autres pays, mais par comparaisons, ce qui est plus i-aisonnable, mais beaucoup moins vivant. C'est ce trait, qui donne à la poésie des Célestes une allure trîdnante, une couleur terne et pour nous déplaisante. Tout ce lyrisme est sage et borné ; c'est le lyrisme d'un pays extrêmement vieux, d'une race qui, depuis des années, s'est débarrassée de son imagination, d'une race qui, ayant (( rapetissé son cœur », suivant une locution chère aux Célestes, ne connaît plus les élans inspirés et n'a plus besoin d'incarner sa pensée dans des images. Cette décoloration de l'esprit résulte-t-elle seulement de la vieillesse ethnique ? Tient-elle à la trempe initiale du cerveau chinois ? Pour le savoir sûrement, il faudrait connaître, beaucoup mieux que nous ne la connaissons, la littérature des autres gi*ands empires primitifs, par exemple, celle de l'Egypte ancienne, qui, tout en étant l'aînée de la Chine, a été sa contemporaine, néanmoins l'influence de la race paraît ici prédominante, comme nous le verrons tout à l'heure.

11 me reste maintenant à parler de la littérature en prose, très développée en Chine et dont les visées sont aussi extrêmement raisonnables.

Même chez des peuples sauvages, nous avons trouvé à côté des compositions i^thmées et chantées, des légendes et des contes parfois débités en récitatifs, souvent simplement parlés. Ce genre de littérature est nécessairement fort répandu ;

car, tout en donnant pâture à l'imagination, il n'exige aucune aptitude poétique. 11 doit donc se développer surtout, quand la poésie est devenue un art difficile, spécialisé. Nous le trouvons très répandu en Chine ; mais de même que la poésie proprement dite, il y a perdu toute spontanéité et est surtout traditionnel.

Chez les Célestes, le roman, la nouvelle sont simplement, comme le drame, un moyen de répandre des préceptes moraux jugés utiles et la rédaction en est toujours d'une extrême platitude : Aucune analyse, aucune étude des caractères, aucun aperçu original ; une narration sommaire et terne. L'auteur ne se permet pas une réflexion de son ci*û ; il remplace les appréciations personnelles par des citations empruntées aux moralistes classiques. Les comparaisons employées sont de pure rhétorique ; elles sont toujours apprises et on les répète à satiété. Le temps s'écoule invariablement « avec la rapidité de la flèche qui fend les airs ou de l'éclair, qui sillonne la mer » ; l'existence ressemble toujours « à la flamme tremblante d'une lampe exposée au souffle du vent ». Quand deux personnes se rencontrent, elles le font sans jamais y manquer « à la manière de deux algues légères, poussées l'une vers l'autre par les eaux du fleuve, etc. » (1). Les romanciers chinois pensent nous donner une idée suffisante du manège d'une coquette, en nous disant qu'elle regarde l'homme, dont elle veut faire la conquête « avec des yeux passionnés » (2). Dans les romans historiques, fort à la mode, l'auteur ne se permet pas la moindre appréciation, en dehors des préceptes de morale stéréotypés. Dans la Mort de Tong-tcho, où l'on narre la fin tragique d'un général usurpateur, qui aspirait à renverser la dynastie des Hdn^ l'auteur décrit avec une imperturbable placidité les atrocités commises par les partisans du pouvoir légitime : la décapitation de la vieille mère de Tong-tcho, la pendaison de

(1) Voir Nouvelles chinoises, traduites par Stanislas Julien.

(2) St. Julien, loc. cil, La mort de Tong-tcho,

sps frères, le massacre de tous ceux qui (étaient à son service, rexterminalion de huit cents femmes de bonne famille, qui habitaient son palais. Quant au rebelle lui-même, son cadavre fut jeté sur la gi'ande route ; on mit du feu sur son ventre et comme il était très gras, il s'enflamma et devint une lampe hideuse, qui éclaira toute la nuit. « La terre fut baignée de la graisse liquide, qui découla de son corps ». Puis le peuple s'amusa à fracasser la tète du mort, en défilant devant lui. Son complice, Li-joiiy fut pendu ; puis la foule mit son corps en pièces et en dévora les lambeaux pour assouvir sa fureur (1). Comm(» aucune de ces horreurs n'a été prévue par la morale rituelle, le narrateur ne juge pas à propos de les blâmer.

En résumé, cette littérature en prose exhale une véritable atmosphère d'ennui ; on y a combiné à doses égales et également insupportables la sauvagerie, la pédantisme et la banalité. C'est, bien plus encore que la poésie lyrique, la littérature d'un peuple extrêmement vieux, dont l'esprit est en pleine caducité.

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