De l* Esthétique littéraire en Egypte
[ Grâce aux patients travaux des Egyptologues, la civilisation I pharaonique commence à nous être familière, mais nous ne la [ connaissons qu'à partir d'une époque où les Egyptiens étaient déjà capables de construire des monuments presque impérissables et constituaient par conséquent une très vieille nation.
Évolution lotéraire. 15
Parmi les Pharaons, il ne s'est pas trouvé, paraît-il, un seul monarque assez curieux pour recueillir, comme le fit un empereur chinois, le folklore de son royaume. Nous ne possédons pas de Chi'King (égyptien et les fragments poétiques qui nous sont parvenus de la vallée du Nil appartiennent au lyrisme solennel, emphatique et déclamatoire, à cette poésie rituelle, que ne manque jamais de créer le despotisme absolu des anciennes monarchies. Ce sont des élans d'enthousiasme factice et des louanges enflées à l'adresse du souverain régnant, etc. On y constate aussi un caractère commun aux primitives littératures : l'abus des répétitions.
Sûrement il n'en fut pas toujours ainsi, et cette pétrification de la poésie caractérise seulement Tàge adulte de la monarchie égyptienne. Avant d'être royale et théocratique, la poésie égyptienne a dû être rustique et de libre allure. Les monuments de l'ancien empire citent même de courtes chansons populaires, inscrites à côté de peintures représentant des scènes agricoles. Les inscriptions de cette lointaine époque sont aussi plus sobres, plus concises que les suivantes (1).
Ces mêmes monuments attestent que, dans l'ancien Empire, la danse, la musique et le chant étaient prisés et cultivés. On y voit figurés des danseurs et des danseuses dans les attitudes les plus variées et les plus étudiées. En même temps la musique instrumentale est déjà savante. A la flûte de roseau, qui est, en tout pays, un instrument d'origine primitive, les anciens Egyptiens associaient des instruments à cordes (2). Par les collections d'objets recueillis, exhumés, nous savons, d'autre part, que les Egyptiens savaient fabriquer des instruments de musique assez variés : des tambours à double diaphragme, des tympanons analogues à nos tambours de basque, d'autres tambours en forme de demi-poire, des harpes à cordes nombreuses et de petites harpes portatives à quatre cor-
(1; Max Dunckler, Les Egyptiens^ 257, — Champollion-Figcac, Egypte^ 217. (2) Dunckler, loc. cit,j 137.
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des (1). Comme nous rapprennent lés monuments, les chanteurs se servaient de ces instruments pour s'accompagner.
Par les monuments encore nous apprenons que la musique instrumentale était très usitée en Egypte dans les cérémonies relipeuses. Nous savons, d'autre part, que, dans la dépendance de tous les temples, il y avait des familles de chanteurs (2) et Clément d'Alexandrie nous rapporte que, dans les processions religieuses, le personnage qui ouvrait la marche était un chanteur portant un symbole musical. Mais, au total, ces renseignements sont bien sommaires. Ils ne nous disent rien du caractère de la danse et de la poésie primitives en Egypte, rien de l'esthétique des clans, qui ont existé cependant dans la vallée du Nil ; et c'est seulement d'après les données de l'évolution générale, que nous pouvons prêter aux très primitifs habitants de l'Egypte les opéras-ballets usités à l'origine de toutes les civilisations.
A l'époque où les documents les plus reculés nous permettent d'étudier l'Egypte, on est fort loin des temps et des mœurs tout à fait originelles ; la langue, monosyllabique dans le principe, a évolué ; elle est devenue agglutinante, c'est-àdire que les vocables primitifs forment par juxtaposition ou dérivation, des expressions ayant un sens différent de celui des radicaux. — Tout à fait à l'origine, cette langue a pu, même a dû être chantante ; car elle renferme un grand nombre d'onomatopées et quantité de ses mots sont de simples imitations de bruits naturels, notamment de cris d'animaux. L'àne, par exemple, s'appelle erf, etc. Quantité de verbes s'inspirent évidemment de sons correspondant aux actes qu'ils désignent, comme le verbe sensen^ par exemple, qui signifie « sonner ». — Les mots composés avaient un sens symbolique et étaient en conséquence propres à exprimer d'une manière imagée des idées plus ou moins abstraites. Ainsi hét^
X, Champollîon-Figeac, Egypte^ 182.
;-2; Duncklep, loc. cit., 257.
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il cœur », au sens concret de Texpre^ion, signifiait ausâ esprit, intelligence et a%'ait formé toute une catégorie de mots composés exprimant divers états d'esprit, divers côtés du caractère, comme hé té hem j littéralement « petit cœur »> et ao sens figuré « craintif, lâche »»: harchihél^ « cœur pesant, cœur lent »s pris dans le sens de « patient >» ; ei-hét, verbe signifiant au sens litu>ral « sentir venir son cœur », c'est-à-dire « rêver, réfléchir, etc. » (1). — Une telle langue est nécessairement colorée et favorable au développement d'une littérature poétique. Pourtant le développement lyrique parait avoir éti* ass(!z bonic du moins à l'époque de plein épanouissement du régime des castes et de la monarchie absolue, et c'est le seul lyrisme égyptien qui nous soit connu.
Les livres étaient fort nombreux en Egjpte ; mais, en dohoi*s des hymnes sacrés, la poésie semble y avoir tenu une place bien médiocre. Au rapport de Jamblique, il existait au moins vingt mille volumes conservés par la caste lettrée. Les livres ré|)utés sacrés occupaient la première place: toutefois on considérait comme sacrés, non seulement ceux qui s'occupaient de matières religieuses, mais aussi les ouvrages historiques ou étaient relatés les annales, les hauts-faits des rois et dos héros. Tous ces volumes étaient conservés dans les archives des t(»mplcs : Hérodote a encore pu les y voir (2). Les ouvrages tout spécialemcMit considérés comme hermétiques, du moins les principaux d'entre eux, étaient au nombre de quarante-deux, dont trente-six, renfermant l'enstnnhle des idées religieuses ou métaphysiques des Egyptiens, étaient a|)pris et médités par les prêtres ; les six «autres, traitant de lanatomic», des maladies, des médicaments, étaient le vade mecum des paslophorva (3).
Ces brèves indications sullisent pour montrer, que, dans
1 Cliampollion-Figcac, loc. cU.^ 215.
"l. Cliampollion-Figoac, loc. cif.y 135, 13G. (3 lôid., 137.
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rantique Egypte, Tiniâgination avait le pas sur Texpérience et il on est néceSvSairement ainsi dans tous les états théocratiquos. — Toute cette vieille société égyptienne était non seulement dominée, mais en quelque sorte pétrie par la caste sacerdotale; la poésie n'y avait donc pu fleurir librement. Du moins est-il sûr que Ton s'attachait à conserver surtout les compositions poétiques les moins importantes aux yeux des laïques, les poésies officielles, celles qui chantaient les perfections des dieux et la grandeur des rois, sortes de divinités teiTostres. Cette poésie rituelle débordait en dehors des temples et des cours. Dans les cérémonies publiques et même dans les repas de famille, on chantait les louanges des dieux et œlles des hommes réputés giands (1).
Bien longtemps, on a professé une admiration de commande pour la civilisation égyptienne, au total assez inférieure cependant. Aujourd'hui encore la plupart des égyptologues restent bouche bée devant les fragments de poésie lyrique, que nous ont conservés les papyrus, etc. ; cette poésie, ils la proclament sublime, profonde, surtout quand ils la comprennent imparfaitement ; mais, nous autres profanes, nous avons bien de la peine à partager leur ivresse. Voici quelques fragments de cette poésie lyrique, et je les choisis parmi les plus vantés. Nous commencerons par un hymne à Amon-Râ, le grand dieu solaire de Thèbes. On nous le dépeint naviguant, pendant le jour, dans une barque analogue à celles du Nil, mais sur l'océan céleste situé au-dessus du firmament solide :
« Tu t'éveilles, bienfaisant, Amon-Râ-Harmakhis ! Tu f éveilles juste de voix, Amon-Rà, seigneur des deux horizons ! 0 bienfaisant, resplendissant, flamboyant! Us rament tes nautonniers, Us te font avancer.
Tu sors, tu montes, tu culmines en bienfaiteur, guidant ta barque sur laquelle tu croises, par Tordre souverain de ta mère Nouit (La voûte céleste), chaque jour. Tu parcours le ciel d'en haut et tes ennemis sont abattus! Tu tournes ta face vers le couchant de la terre et du ciel : Eprouvés sont tes os, souples tes membres, vivantes tes chairs, gon-
[i] ChampoUion-Figeac, loc. cit.j 137.
flées de sève tes veines : Ton âme s'épanouit ! On adore ta forme sainte. On te guide sur le chemin des ténèbres et tu entends Tappel de ceux qui t'accompagnent derrière la cabine en poussant des exclamations. Les nautonniers de ta barque, leur cœur est content ; le seigneur du ciel est en joie ; les chefs du ciel inférieur sont en allégresse ; les dieux et les hommes poussent des exclamations et s'agenouillent devant le soleil sur son pavois, par l'ordre souverain de ta mère Nouit ; leur cœur est content parce que Râ a traversé ses ennemis (les monstres, qu'il rencontre, la nuit, en voyageant sous le sol pour regagner
l'orient) « Avance sur ta mère Nouit, seigneur de l'éternité !
Tu te lèves et, te levant, culminant, tu prononces ta parole contre
tes adversaires. Tu fais ouvrir ta cabane ; tu repousses le méchant en son heure, afin qu'il n'avance pas, l'espace d'un moment Les obstinés de cœur tombent sous tes coups ; tu fais vomir à l'impie ce qu'il avait dévoré. Lève-toi, Râ, dans l'intérieur de ta cabine : — Fort est Rà; faible, l'impie! — Haut estRà; foulé, l'impie! — Vivant est Rî\; mort l'impie! — Grand est Râ; petit l'impie! — Abreuvé est Rà ; altéré, l'impie! etc., etc. — Oh! Râ! Donne des pains au Pharaon ! Donne des pains à son ventre, de l'eau à son gosier, des parfums à sa
chevelure ! Enfant, qui nais chaque jour, — Vieillard enfermé dans
les bornes du temps, — Vieillard qui parcours l'éternité ! — Si immobile qu'il ouvre toutes ses faces, — Si élevé qu'on ne peut l'atteindre !
— Seigneur de la demeure mystérieuse oii il se tient caché. — Etre caché, dont on ne connaît pas l'image ! — Seigneur des armées, qui donne la vie à qui lui a plu !... Les dieux s'inclinent devant ta sainteté.
— Les âmes exaltent qui les a créées ; — Elles se réjouissent de se pn^senter devant leur générateur; — Elles te disent : « Va en paix, — Père des pères de tous les dieux, — qui as suspendu le ciel, — Etendu la terre ; — Créateur des êtres, formateur des choses, — Roi souverain, vie, santé, force, chef des dieux, — Nous adorons tes esprits, parce que tu nous as faits, etc. ».(!).
Le savant égyptologue, auquel j'emprunte cette traduction trouve que ces idées sont élevées ; elles Tétaient même trop, selon lui, pour la foule. La foule égyptienne était donc bien peu intelligente, car il n'y a vraiment rien de vertigineux dans cette prétendue élévation.
Nous venons de voir comment on parlait d'Amon-Râ. Voici
^1) G. Maspéro, Histoire ancienne des peuples de l'Orient y 4« édition, 280-
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maintenant comment on le faisait parler. Le Dieu énumère les faveurs qu'il a accordées à Toutmès III :
« Viens à moi ; tressaille de joie, en voyant mes faveurs, oh ! mon veDgeur... doué d'une vie éternelle... J'ai conduit tes esprits et ta crainte dans toutes les contrées et la terreur s'étend jusqu'aux quatre limites du ciel. J'ai agrandi l'épouvante, que tu jettes dans leurs flancs; J'ai fait retentir tes rugissements parmi les neuf peuples ; les princes de toutes les nations sont réunis en ta puissance... J'ai précipité tes ennemis sous tes sandales et tu as écrasé les chefs au cœur pervers. Ainsi que je l'ai ordonné, le monde dans sa longueur et sa largeur, l'Occident et l'Orient servent de demeure à ta personne. Tu as pénétré chez tous les peuples, le cœur tranquille ; aucun n'a pu échapper à ta présence. C'est moi qui t'ai conduit, quand tu les approchais.!... Je t'ai ordonné de leur faire entendre tes rugissements jusque dans les cavernes et j'ai privé leurs narines des souffles de la vie... Mon esprit divin, qui réside sur ton front, les a bouleversés. Il a ramené captifs les nomades liés par leurs chevelures. Il a dévoré dans ses flammes ceux qui résident dans les archipels ; il a tranché la tète des aamou (race jaune d'Asie) sans qu'ils pussent résister, détruisant jusqu'à la race des vaincus. ...Ils viennent, tous, le dos chargé de leurs tributs, se courber devant ta majesté. J'ai énervé les ennemis, qui marchent'contre toi; leurs cœurs se brûlent et leurs membres sont tremblants. »
Suit, sous forme de litanie, une énumération des peuples vaincus :
" Je suis venu; je t'ai accordé de frapper les habitants de l'Asie, etc. — Je suis venu; je t'ai accordé de frapper les peuples de l'Orient... Je leur ai montré ta majesté semblable à l'astre, qui sème l'ardeur de ses rayons et répand sa rosée. — Je suis venu ; je t'ai accordé de frapper
les peuples d'Occident Je leur ai fait voir ta majesté, telle qu'un
jeune taureau, au cœur ferme, aux cornes aiguës, etc. » (1).
Pour s'extasier devant ces effusions de poésie cléricale, il faut vraiment s'être enfermé dans l'étude do l'Egypte et de i^es papyrus, comme dans une prison cellulaire. A peine peuton parler du fond de ces poèmes : il est enfantin. La con-
'1 Chant triomphal de Toutmès Ilf (trad. par H. de Rouge) in tome II de la Bibliothèque orientalCj publié par Maisonneuve, p. 155.
coption du dioii solaire Amon-Hà naviguant sur un réservoir d'eau situé au-dessus d'un firmament solide H vu ainsi par transparence, date évidemment des premiers temps de la sauv«ageri(». L'idée, que Ton se fait de ce soleil divinisé ei anthropomoii^hisi», (»st aussi plus que barbare. C'est simploment un pharaon céleste, qui, obéissant à un pur caprifo de d(»spote absolu, a choisi son collègue terrestre, le pharaon Toutmès, pour objet de ses faveurs ; car tel était son bon plaisir. Ces grâces, il les prodigue» à son protégé, aux dépens du n»ste du genre humain, qu'il égorge, brûle, extennine.
Qiiant à la forme, nous ne pouvons la juger que dans son ensemble ; mais cela nous suffît : elle est banale. Pas une figure ingénieuse ; pas une compai-aison qui ne soit vulgaire. Ces poésies sacrées ont du être fabriquées sur mesure par dos chantres dress<'»s à ce genn» d'industrie littéraire, et pour qui tout rapprochement nouveau, toute expn^ssion non rituello étaient du fruit défendu. Ces malheureux ouvriers en vers se battaient les flancs pour èiiv. sublimes selon les règles et se bornaient à couler de vieilles idées dans de vieux moules.
L(» Livre des ?)iorls (1), dont chaque momie portait un exemplaire, est un plaidoyer, que le double du défunt devait débiter devant le tribunal des enfers présidé par Osiiis : sa valeur littéraire est également nulle; mais il a une certaine valeur moralf», attestant que la raœ est définitivement sortie iU' la sauvagerie :
u Je n'ai commis aueuno fraude onvers les hommes! Je n'ai pas tourment»'* la veuve ! Je n'ai pas menti devant le tribunal ! Je ne connais pas la mauvaise foi ! ...Je n'ai pas fait exécuter ù un chef de travailleurs, chaque jour, plus de travaux qu'il n'en devait fain*! ...Je n'ai pas desservi Tesclave auprès du maître! Je n'ai pas affa^l<^' Je n'ai pas fait iileurerî Je n'ai point tué! Je n'ai pas ordonné le meurtre par trahison ! Je n'ai commis de fraude envers personne I Je n'ai plant détourné les pains du temple! Jo n'ai point fait de gains frauduleux au moyi'n îles poids du plateau de la balance! Je n*ai pas
^1} Maspéi'o, ioc. cit.f 38, etc.
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enlevé le lait de la bouche des nourrissons ! Je n'ai point chassé les bestiaux sacr«»s sur leurs herbages! Je n'ai pas pris au filet les oiseaux dî\ins! etc., etc. Je suis pur! Je suis pur! Je suis pur! »
La littéraliire n'a rien à voir dans cotte litanie rituelle, absolument cléricale, puisque les offenses au culte y sont mises au même rang que les infractions à la morale ordinaire. Pourtant cette éthique n'est pas sans valeur, mais on remarquera qu'elle est purement négative. Le double énumère les mauvaises actions, qu'il n'a pas commises; mais il ne produit aucun actif de bonnes actions.
Pour îichever de donner une idée du lyrisme officiel en Egypte, je citerai encore quelques fragments du morceau poétique le plus important qui nous soit parvenu, je veux parler du Chant triomphal de Rhamsés II (Sésostris), que le poète Peniaour a mis dans la bouche du souverain lui-même. Le sujet de cette composition est la glorification des hautsfaits de Rhamsès, qui surpris par les Khètas, et abandoimé par son armée, se tira d'affaire, €^ ce qu'on nous assure, par sa seule» et suprême vaillance :
« Quand il tient l'arc, il n'a pas de rival. Plus puissant que les centaines de mille réunis ensemble, il marche en avant. Son cœur, à l'heure du choc, est ferme comme un taureau, qui va charger (d^ oiesj. Il a repoussé le monde réuni tout entier... Des centaines de mille ont défailli à sa vue. Seigneur des terreurs, aux grands rugissements, son crpurost le plus grand du monde entit'p... comme un lion furieux dans la vallée des troupeaux... Sou ca*ur est comme une roche do
fer Il était seul de sapers(mne; aucun autre avec lui. S'étant ainsi
avancé à la vue de ceux qui étaient derrière lui, il se trouva enveloppé par deux mille cinq cents chars, (coupé) dans sa retraite par tous les ^lerriers du pervers KhH et par les peuples nombreux qui les accompagnaient : « Aucun prince n'était avec moi (dit Rhamsès) ! Aucun général, aucun officier des archers ou des chars! Mes soldats m'ont abandonné... Alors sa Majesté dit : « Où es-tu, o mon père Ammon ? Est-ce qu'un père oublie son fils ? Ai-je donc fait quelque chose sans toi?... Ne t'ai-je pas consacré des offrandes innombrables ? J'ai rempli ta demeure sacrée de mes prisonniers. Je t'ai bilti un temple pour des millions d'années; je t'ai donné tous mes biens pour tes magasins. Je
t'ai offert le monde entier pour enrichir tes domaines ; j'ai fait sacrifier devant toi trente mille bœufs avec tous les bois aux parfums délicieux... Je t'ai construit des pylônes de pierre... J'ai fait venir des obélisques d'Eléphantine et c'est moi, qui ai fait amener les pierres étemelles ! — La voix a retenti jusqu'à Hermonthès. Ammon vient à mon invocation. Il me donne sa main. Je pousse un cri de joie. Il parle derrière moi : « J'accours à toi. C'est moi, ton père ; ma main est avec toi et je vaux mieux pour toi que des centaines de mille. »
Evidemment, avec un pareil secours, la victoire de Rhamsès n'est plus qu'un jeu. Il la glorifie pourtant avec très peu de modestie :
« Les deux mille cinq cents chars sont brisés en morceaux devant mes cavales. Pas un d'entre eux ne trouve sa main pour combattre ; le cœur manque dans leur poitrine et la peur énerve leurs membres... Je les précipite dans les eaux, comme y tombe le crocodile. Ils sont couchés sur leur face, l'un sur l'autre et je tue au milieu d'eux. Je ne veux pas qu'un seul regarde derrière lui, ni qu'un autre se retourne. Celui qui tombe ne se relèvera plus... Je tuais parmi eux sans qu'ils me résistassent... 0 mes soldats ! Vous voyez ma victoire et j'étais seul; c'est Ammon, qui m'a donné la force ; sa main est avec moi. » (1).
Ce n>st pas encore ce poème de Pentaour, qui suffira à réhabiliter la poésie égyptienne. Il est curieux pourtant en ce qu'il nous montre le roi traitant de pair à compagnon avec le dieu Ammori'Râ^ lui rappelant qu'il a le droit de compter sur ses services, puisqu'il les a payés en offrandes et monuments ; mais au total, ce célèbre morceau est aussi critiquable que les précédents. Le ton, la forme du poème de Pentaour rappellent fort les effusions dithyrambiques, par lesquelles les bardes cafres payaient et s'attiraient les cadeaux du petit roi sauvage, Mossélékatsi.
On aime à espérer, que les Egyptiens avaient une autre poésie, plus humsdne et plus vivante, mais elle n'est pas arrivée jusqu'à nous. Elle aussi devait être médiocre ; car la société égyptienne supportait un joug aussi écrasant que
(1) Traduction de E. de Rougé, loc. cit., 159-164.