‹ L'évolution littéraire dans les diverses races humainesChapitre 88 sur 209 · I. — Les Contes populaires en Kabylie · texte numérisé non relu

I. — Les Contes populaires en Kabylie

Ce qui caractérise ces contes populaires égyptiens, c'est d'abord le prosaïsme de la forme^ la parfaite insouciance de la morale dans les événements, une croyance presque délirante dans la magie. Il est très curieux de retrouver des récits et légendes exactement de même ordre chez les populations berbères, descendant de cette grande race préhistorique, à

1 G. Mabpcro, Contes populaires [Le conte de Satni-Khdmoïs). Évolution uttéraire. 16

laquelle il faut assigner un rôle important, sans doute prédominant, dans la fondation de l'Egypte ancienne.

Les seuls berbères, vivant aujourd'hui à Tétat de groupes ethniques distincts, sont les Kabyles et les Touareg du Sahara. Nous allons examiner leur littérature, surtout celle des Kabyles qui sont de beaucoup les plus nombreux. Ceux-ci ont une littérature en prose et une littérature lyrique. La première est représentée par des contes, à la fois plats, fous, superstitieux et dont Tallure est tout à fait analogue à celle des contes populaires de Tantique Egypte.

Parmi ces contes Kabyles, il en est un, sur lequel je dois m'arrêter 'spécialement, parce qu'il réjouit encore les montagnards Kabyles, après avoir été si populaire en Egypte qu'Hérodote le prit au sérieux. Sans doute les détails diffèrent dans les deux versions, mais le fond est le même. Voyons d'abord la version égyptienne. Hérodote (1) rapporte qu'un pharaon, du nom de Rhampsinit, entassa des trésors dans une chambre en pierres de taille, construite exprès. Le constructeur eut l'adresse de s'y ménager une entrée secrète au moyen d'une pierre basculante. En mourant, il confia son secret à ses deux fils, qui se mirent à puiser selon leur fantaisie dans le trésor royal. Le roi étonné fit placer des pièges dans son trésor. L'un des voleurs y fut pris et, pour dépister le roi, se fit décapiter par son frère, qui emporta la tête. Alors le roi, piqué au jeu, fit suspendre et exposer le corps décapité le long d'un mur. Des gardes devaient arrêter quiconque gémirait en voyant le cadavre. Au moyen d'une adroite supercherie, le frère survivant enivra les soldats, leur rasa à tous la joue droite, puis enleva le corps suivant les ordres de sa mère. C'est alors que Rhampsinit envoya sa fille dans une maison de prostitution avec injonction de demander à tous les hommes, qui auraient des rapports avec elle, l'histoire de leur vie et de saisir le voleur s'il lui arrivait de le rencontrer. Celui-ci évita le piège en se

(1) Histoires, II, CXXI.

LES COiNTES POPULAIRES EN KABYLIË. 243

munissant au préalable d'un bras coupé à un cadavre et qu'il laissa, en s'enfuyant, aux mains de la princesse. Le roi fut si émerveillé de tant d'audace et d'adresse, qu'il fit du voleur son gendre : Voilà la version d'Hérodote.

Dans le conte kabyle, intitulé Les deux frères^ les deux fils d'un voleur défunt, enfants encore, pénètrent par le toit dans une maison appartenant au roi du pays et la pillent. Un piège est disposé à leur intention et, la nuit, un des enfants s'y prend. A sa prière, l'autre lui coupe la tète. Le roi ordonne de crucifier le cadavre décapité et le fait ensuite surveiller ; par un stratagème trop simple, le frère du mort s'empare du cadavre. Après avoir inutilement essayé divers moyens, tous fort naïfs, pour saisir son voleur, le roi convoque tous les habitants à un festin, où le voleur se décèle en choisissant les mets, au lieu d'attendre son tour. Un soldat le saisit et lui rase un côté de la moustache pour le reconnaître ; car le larron était barbu ; les soldats au contraire sans barbe. Mais le malin voleur se hâta de raser aussitôt le côté de son visage, que les soldats avaient respecté. Dès lors, on ne peut plus le reconnaître et le roi lui donne sa fille, après l'avoir appelé par une proclamalion, exactement comme avait fait Rhampsinit (1). La parenté des deux contes est si évidente, qu'il est inutile d'y insister et il se peut que la vei*sion kabyle soit la plus ancienne des deux. — Le conte des Deux frères est évidemment peu soucieux de de la morale et ce laisser-aller éthique s'accuse dans un bon nombre d'autres contes kabyles.

Dans un conte intitulé Le joueur de flûte ^ un homme possesseur d'une flûte magique, qui fait danser jusqu'à la mort ceux qui renlendent, s'en sert pour s'emparer de troupeaux d'abord, d'une maison ensuite, après s'être débarrassé des propriétaires (2), etc., etc. Tous ces récits datent évidemment d'une époque où la morale était mal assise encore ; on n'y res-

1) J. Rivière, Conles populaires de la Kabylie, etc. ,Lcs deux frères]. ,2^ Ibid, (Le joueur de flûte;.

pecte ni la propriété, ni la vie d'autrui ; toujours le mensongo habile et heureux est considéré comme un exploit. — D'autre part, le merveilleux de ces contes est sans mesure, comme celui des contes égyptiens. Ainsi quelques gouttes de sang d*un oiseau magique font instantanément grossir un roseau (1); une prière de quelques mots fait surgir une ville dans un lieu auparavant désert (2), etc. Si ces deux séries de contes n ont pas une commune origine, ils attestent au moins un même défaut de développement mental et moral.

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