LA POÉSIE ANTÉ-ISLAMIQUE
brise les cailloux et en fait jaillir Tétincelle. Si la faim me presse, je ne Técoute pas, je la trompe, je ToubUe, je la promène jusqu'à ce qu'enfin je la tue. Je mordrais la terre comme un loup affamé, plutôt que de subir rhospitalité d'un homme arrogant, qui me croirait son débiteur parce qu'il m'aurait donné quelque nourriture... Je replie donc mes entrailles sur la faim, comme un fileur tord ses fils et les enroule sur le fuseau. — Dès le matin, je me mets en course, comme un loup aux fesses maigres, etc., etc. » (i)
Ce n'est certes pas là la poésie d'une race amollie et l'on ne retrouve plus ce rude accent dans la rhétorique, qui plus tard devint en usage à la brillante époque des Khalifes. Le poème d'Antar, quoiqu'écrit seulement au xii« siècle, nous dépeint en réalité la société arabe du vi* siècle; car on y a utilisé nombre de petites poésies anciennes, faciles à reconnaître et qui sont empreintes de fierté, d'indépendance, de noblesse. Voici un petit chant, dans lequel Antar, encore esclave et injustement maltraité par Cbeddad, son maître et en même temps son père, exprime sa reconnaissance pour Samiya, femme deCheddad, qui, pour le protéger, a couvert l'esclave de son corps :
« Elle est venue pour m'abriter, quand les coups pleuvaient sur moi ; les pleurs inondaient ses paupières, ses cheveux étaient en désordre. — C'était la lune, qui illumine les ténèbres de la nuit. — Je suis à vous, à vous entièrement. Puissent mon souffie, ma vue et mon ouïe être votre rançon ! Employez-moi, lorsque arrivent les cavaliers
ennemis au visage terrible, couvert de poussière Car il y a deux
sortes d'hommes : les uns, dans le choc, ont des cœurs semblables aux pots de terre ; les autres aux rochers » (2).
Mais c'est surtout dans les chants d'amour, que cette poésie prodigue les figures et les comparaisons prises dans la nature. Voici comment Antar célèbre la beauté d'Abla :
« J'ai vu une blanche, dont les longs cheveux traînent jusqu'à terre ; noirs comme la nuit sombre, ils la cachent. — Sous ses boucles noires, elle est semblable au jour naissant et sa chevelure est la nuit ténébreuse ».... « Une belle vierge a obtenu mon cœur avec les flèches de
(1} Extraits du poème de Schanfara (trad. Fresnel). (2) Aventures d'Antar, 38.
son regard, dont les blessures ne guérissent jamais. — Elle est passée; elle allait à la fête, parmi les jeunes filles à la gorge arrondie, semblables à des gazelles, dont les regards sont des javelots. — Elle a marché et j'ai dit : « c'est la branche du saule agitée par le souffle du vent. — Elle a regardé et j'ai dit : C'est une gazelle effarouchée, surprise par les dangers au milieu du désert. -^ Elle a souri et j'ai vu les perles briller entre ses lèvres, qui cachent le remède des amoureux malades.— Elle s'est prosternée devant la grandeur de son Dieu et les grands
dieux se sont penchés vers sa beauté » (1) « Elle joue avec le cœur
des hommes. Lorsqu'elle paraît, on dirait qu'une lune vient d'entrer au milieu de l'assemblée. — Elle seule attire tous les regards. Elle s'avance, flexible comme les branches du saule, entre les blanches jeunes femmes. — Il semble que les Pléiades, qui brillent le soir, soient venues s'enchâsser aux colliers qui parent sa gorge » (2).
L'auteur, les auteurs plutôt, du poème d'Antar sont encore des sensitîfs qu'enivi'ent non-seulement la beauté des femmes, mais aussi celle de la nature. Voici la description d'une fête, que se donnent à elles-mêmes les femmes de la tribu, en l'absence des hommes partis pour une expédition guerrière :
<c Les femmes savourèrent les mets et firent circuler les coupes pleines de vin. On était au printemps : la terre souriait de sa beauté nouvelle, les étangs regorgeaient d'eau, les fleurs paraient les hautes collines de leurs mille couleurs. Sur le haut des arbres, les oiseaux s'entretenaient et modulaient leurs chants les plus doux. C'était une journée semblable à celle dont le poète a dit : La prairie brille des blanches femmes, aux riches poitrines, pleines de grâce et de coquetterie, d'une beauté parfaite, à la taille élancée, aux belles grappes de cheveux, aux yeux assassins. » — « Les convives s'abandonnèrent entièrement à la joie, les jeunes filles se mirent à chanter en dansant. Le vin avait répandu des roses sur les joues, et les seins se montraient sans voiles. Abla dansa avec ses compagnes et partagea leurs folies. Elle rit et un éclair partit de ses dents. Elle jouait avec les pans de son voile et le miel de sa salive. Antar la regardait éperdu d'amour » (3).
Dans cette description colorée Tivresse erotique se mêle encore au plaisir simplement esthétique. Mais voici un tableau
(1) Aventures d'Aniarj 19.
(2) Ibid., 351.
(3) Ibid., 33,