CHAPITRE IX
Nous serrons maintenant de plus près notre sujet. Tous les chapitres précédents ont pour but de preparer les voies en prévision de ce qui devait suivre, et, comme je l'ai déjà remarqué, par une conséquence naturelle, je n'ai présenté jusqu'ici que des faits sur lesquels on ne peut élever une contestation quelconque. Mais nous arrivons maintenant à la manifestation particulière de la faculté de faire des signes qui ne paraît pas être seulement spéciale à l’homme, mais qui, selon toute évidence, présente un progrès si accentué sur toutes les phases inférieures considérées jusqu'ici que c'est le point choisi par mes adversaires pour prendre position. Quand un homme soutient qu’il y a une différence de nature entre l'intelligence humaine et celle des animaux, il se sent naturellement l'obligation morale d'indiquer le point où se présente cette différence. Dire qu'elle apparaît avec l'apparition du langage, en tant que faculté de faire des signes, est évidemment une affirmation trop générale, car, comme nous l'avons pleinement vu, le langage, dans son acception la plus étendue, existe d’une manière évidente chez les animaux inférieurs. En conséquence, la ligne de démarcation doit être tirée non au langage ou faculté de faire des signes, mais à cette sorte particulière de signes que nous comprenons sous le nom de Parole. La particularité distinctive de cette mimique — c'en est donc une qui n'existe pas ailleurs — consiste en la prédication, où l'emploi des signes en guise de caractères mobiles dans le but de composer les propositions. Il importe peu que les signes ainsi employés soient des mots ou non. La gesticulation des Indiens et des sourds-muets peut, comme nous l'avons vu, avoir été faconnée en un mécanisme de prédication qui est presque aussi efficace que la parole, pour tous les besoins de la vie pratique. La distinction,
l en conséquence, réside dans les moyens intellectuels, et non dans ! les symboles de ceux-ci. Du moment où l'homme veut signifier, avo 4 la manière dont il exprimera sa pensée importe peu : la l'E: : distinction entre lui et la brute consiste en ce qu'il est capable de t-o1 vouloir signifier une proposition. La sorte d'acte mental par ; lequel un homme est ainsi capable de signifier une proposition ren à est appelée par les psychologues un acte de jugement. La dist { prédication, ou l'acte de faire une proposition, n'est ni plus ni Ass à moins que l'expression d'un jugement, et un jugement n’est ni plus sur M nimoins que l’aperceptionde toutesignification, quelle qu'elle soit, « qu'une proposition peut servir à énoncer. Par conséquent, il ap- « ju partient à l'essence même de la prédication de pouvoir impliquer « fa | un jugement, comme il appartiendra à l'essence même d'un juge- men 4 ment de pouvoir être énoncé sous la forme d’une proposition (1). ima( Ù Finalement, c'est ici l'endroit même où mes adversaires catic prennent position, et c'est aussi, comme ils le reconnaissent éveil franchement, le seul point où ils puissent le faire. man É Mais si cette position pouvait être emportée, il n’y aurait plus et di de lutte possible. A partir du jugement le plus simple qu'il soit guen possible de faire, et, en conséquence, de la proposition la plus exist
simple que l'on puisse construire, il est de tous côtés admis que l'app l'intelligence humaine s'élève d'une facon uniforme et inintcr- \ juger
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rompue à travers tous les degrés jusqu'au degré supérieur qu'elle présente actuellement. Ici donc, ici seulement, nous
(1) Plusieurs écrivains de renom se sont servis, d'une façon habituelle, du mot « jugement » d'une manière que l'on ne saurait justifier : Lewes, par exemple, qui le tient indifféremment pour un acte de détermination sensitive, et pour un acte de pensée conceptuelle, Dans l'analyse suivante, je ne tiendrai pas compte de ces emplois abusifs du terme, mais ne l'emploierai que dans le sens technique qu'il existen
porte dans la logique et la psychologie. Les aperçus extraordinaires que M. Huxley monte a publiés sur ce sujet ne peuvent ètre pris, ce me semble, que dans le sens bois 4
ironique. Par exemple, il dit : « La ratiocination peut se résoudre dans la prédication, et la prédication consiste à marquer de quelque façon l'existence, la coexistence, la succession, la ressemblance el la dissemblance des choses ou des idées; tout ce qui fait ceci raisonne. Je ne vois pas plus de fondement pour nier son pouvoir de raisonner parce qu'il est inconscient, que je n'en vois pour refuser à la machine de M. Babbage le nom de machine à calculer parce qu'elle n'a pas de conscience. » (Critiques and Addresses, p.281.) Si ceci devait être pris au sérieux, la réponse à faire
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serait que la machine de M. Babbage n'est appelée une machine à calculer que dans machin un sens métaphorique, étant donné qu'elle ne développera pas ses résultats par ul serait d
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processus ressemblant d'une manière quelconque, ou en aucune façon analogue à celui d'un esprit humain. Il serait erroné et absurde de dire qu’une machine discute ét affirme, seulement parce qu'elle « marque en quelque manière l’existence, la co-
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avons ce que le professeur Max Müller appelle le Rubicon de l'Esprit, qui sépare la brute de l'homme, et sur lequel, affirmet-on, l'armée de la science ne peut jamais espérer passer.
Pour mettre complètement en évidence la difficulté qui se rencontre ici, je la laisserai exposer par mon adversaire le plus distingué. Comme président de la section biologique de la British Association en 1879, M. Mivart a exprimé sa pensée, très mürie sur ce point, en ces termes :
« L'élément le plus simple de la pensée me paraît étre un « jugement » avec une intuition de réalité concernant quelque « fait » considéré comme un fait réel ou idéal. De plus ce jugement n'est pas lui-même une imagination modifiée, parce que les imaginations qui peuvent l’occasionner persistent sans modification dans l'esprit côte à côte avec le jugement qu'elles ont éveillé. Prenons, par exemple, les jugements: « ceci est bon à manger », et «rien ne peut être, et ne pas être, au même moment et dans le même sens ». Pour le premier, nous imaginons vaguement « les choses bonnes à manger », mais il faut qu'elles existent & côté du jugement, et non dans lui. Elles peuvent être rappelées, comparées, et on voit qu'elles coexistent. Pour l'autre jugement, l’espritest occupé de certaines idées abstraites, quoique l'imagination possède certaines « images » vagues répondant respectivement à « une chose étant » et à « une chose n'étant pas »et « au même moment » et « dans le même sens ». Mais les images ne constituent pas le jugement lui-même, pas plus que la natation humaine n’est faite de membres et d’eau, quoique
existence, la succession, l'affinité et la dissemblance des choses. » Un baromètre qui monte, ou une horloge qui sonne n'opère pas plus une prédication qu'un morceau de bois criant sous la scie circulaire ne sent. Donner à une action purement mécanique où inconsciente — même si elle doit prendre la place d'un agent vivant, et être parfaitement adaptive — le nom de raison ou prédication, reviendra à confondre les phénomènes physiques avec les phénomènes psychiques, et, comme je l'ai montré daus mon précédent ouvrage, mème si l’on pouvait supposer que les derniers sont de simples « indices » ou « ombres » des premiers, pourtant le fuit de leur exislence doit étre reconnu, et les processus en question ont rapport à eux, non à leurs contre-parties physiques. Il est, en conséquence, aussi incorrect de dire qu’une machine à calculer calcule réellement, ou affirme le résultat de ses calculs, qu’il le serait de dire qu'une boîte à musique compose un air parce qu’elle joue un air, «a que l'amour de Roméo et de Juliette était un triangle isocèle parce que leurs 86:11. ments l'un pour l’autre étaient comme les angles de cette figure, c'est-à-dire égur. Mais, comme je l'ai dit, je considère que M. Huxley doit avoir écrit ceci au sens ironique, et a, de propos délibéré, formulé ses critiques sous une forme particulière.
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sans ces éléments indispensables aucune natation ne püt exister (1).
« Cette distinction estégalement indiquée par ce fait qu'une seule et même idée peut être suggérée à l'esprit, et y être maintenue à l'aide des images les plus incongrues, et que de même les idées les plus différentes peuvent l'être par la même image. Tel est le cas pour les idées de « nombre », « but », « mouvement », «identité », etc. Mais la différence de la « pensée », et « de l'imagination » peut être rendue plus claire, si nous analysons compiétoment ce en quoi consiste réellement un jugement simple tel que : « Un nègre est noir ». Ici, en premier lieu, nous affirmons directement et explicitement qu'il existe une conformité entre l'objet extérieur, le nègre, et la qualité extérieure, la noirceur, le nègre possédant cette qualité. Secondairement et implicitement, nous affirmons une conformité entre deux entités externes, et deux concepts internes correspondants. Enfin nous affirmons implicitement l'existence d'une conformité entre le jugement subjectif et l'existence objective (2). »
Voicile même point formulé en les termes employés par un autre de mes adversaires que M. Mivart cite en l'approuvant :
« La question se pose ainsi : le sens peut-il dire quoi que ce soit. formuler un jugement quelconque ? Peut-il fournir la formule en blanc d'un jugement, le « est » de « À est B »? L'herbe du champ de bataille était verte, et les sens donnèrent l'un et l'autre, c'est-à-dire l'herbe et sa couleur verte, mais affirmaient-ils que « l'herbe est verte »? On peut dire que « herbe »et « vert» forment ensemble un objet complexe, qui est un objet soumis à l'étendue et au temps, et en conséquence un objet des sens. Mais à ceci on réplique, de suite, que le sens peut, en vérité, embrasser et signaler, pour ainsi dire, un objet complexe, mais qu'ici la question ne porte pas sur l'objet complexe, mais sur la conplexité de l'objet. G'estune chose de voir l'herbe verte, et évidem-
(1) Les « images » répondant respectivement à une « chose existant » et à «une chose n'existant pas » et « au même momeut » et « dans le même sens » ne peuvent qu'être vagues, Comment peut-on concevoir que « l'imagination » puisse renfermer de telles images, en dehors des « idées abstraites » de « l'esprit ». Des idées telles qu'une « chose n'existant pas » ou « existant dans le mûme sens », ete,, appartiennent à la sphère de la pensée conceptuelle, et ne peuvent avoir d'existence, si ce n'est
comme « idées abstraites de l'esprit », (2) Nature, 21 août 1879,
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mert c'en est une autre d'affirmer la couleur verte de l'herbe. La différence est celle qui existe entre le fait de voir deux choses unies, et celui de les voir en {ant qu'unies… Si l'animal pouvait penser « es{ », l'homme el la bête seraient frères. « Est », comme la copule d'un jugement, implique la séparation mentale, et la recombinaison de deux termes qui n'existent qu'unis dans la nature, et peuvent, par conséquent, n'avoir jamais impressionné les sens qu'en tant qu'une seule chose (1). Et «Est», considéré comme verbe substantif, comme dansl'exemple «cet hommeest», contient en lui-même l'application de la copule du jugement à la plus élémentaire de toutesles abstractions, «chose » ou « quelque chose ». Cependant si un être a le pouvoir de penser « chose », il a le pouvoir de s'élever dans le temps et l’espace, en divisant, ou décomposant ce qui est phénoménalement un. C'est ici le point où l'instinct finit, et où la raison commence » (2).
Il serait facile d'ajouter des citations empruntées à d’autres écrivains, et de même sens, mais ceci suffit à me fournir la matière de ma première critique, qui est purement technique. Je dis que tous les écrivains qui prennent position en déclarant la faculté d'opérer une prédication caractéristique de l’homme, se trompent dans leur choix. En d'autres termes, sans chercher maintenant si nous avons à faire avec une distinction de nature ou de degré, je dis— et le dis avec confiance — que la distinction enquestion, c'est-à-dire la distinctionentre l'intelligence humaine et l'intelligence animale, peut être aisément prouvée se rencontrer bien avant la phase correspondant à la faculté d'opérer une prédication ou de former une proposition. La distinction se trouve au niveau de la faculté de dénomination, ou de l'application d'un nom connu comme tel. «Le plus simple élément de pensée » n'est pas un « jugement » ; le plus simple élément de pensée est un « concept. » Ceci peut être démontré de plusieurs manières.
in premier lieu, il est évident qu'il ne peut y avoir aucun jugement sans concepts, exactement comme ilne peut y avoir aucune
(1) Je ne comprends guère cette phrase, et je n'essayerai pas d'en faire la critique, Si nous la prenons au sens littéral — et je ne vois pas dans quel autre sens on pourrait la prendre — nous devons supposer que l’écrivain a voulu dire que la «couleur ne. » n'existe que dans « l'herbe » ou, ce qui est la mème chose, que seule l'herbe est verte,
(2) Lessons from Nature, pp. 226-221.
proposition sans mots. Un jugement est le résultat d’une comparaison de concepts, et c’est pourquoi il ne peut s'exprimer que par une proposition qui met en avant le rapport entre les concepts, en mettant en opposition leurs termes correspondants. Les jugements, en conséquence, sont des composés de pensée : les éléments sont des concepts.
En second lieu, étant donné le pouvoir de concevoir, le germe du jugement est fourni, quoiqu'il ne soit pas épanoui comme dans la prédication formelle. Car, toutes les fois que nous appliquons un nom, nous jugeons implicitement que la chose à laquelle nous donnons ce nom présente les attributs connotés par ce nom, et ainsi nous affirmons virtuellement le fait.
Par exemple, quand j'appelle un homme un « nègre », le terme en lui-même affirme la couleur noire comme étant la qualité distinctive de cet individu, de la même facon que le terme enfantin équivalent « homme noir ». Prononcer le nom « nègre », en conséquence, ou le nom « homme noir », c'est former et prononcer deux jugements au moins, touchant un objet individuel de perception sensitive ; c'est juger que c'est un homme, et que cet homme est noir. Les jugements ainsi formés et formulés ne sont sans doute pas aussi explicites que dans le cas où le sujet et le prédicat sont associés dans la pror ssition complète «un nègre est noir », mais dans le mot gre ou homme noir, ces deux éléments étaient déjà présents, ec ont di l'être si le nom était à un degré quelconque conceptuel, c'est-àdire dénominatif par opposition à dénotatif. Dans l'exemple nègre où homme noir, il se trouve que la connotation du nom est directement fournie par son étymologie, mais cette circonstance est sans importance. Que l'étyrmologie d’un nom connotatif se trouve ou non convenir au sujet particulier auquel il est appliqué, il est besoin de la même sorte de jugement classificateur pour toute application appropriée. Si, avec Blumenbach, j'ai l'habitude d'appeler un nègre un Ethiopien, quand j'applique ce nom à quelque représentant de cette race, j'accomplis le même travail mental que mon voisin qui l'appelle un nègre. ou mon enfant qui l'appelle un homme noir. Si l'on objectait que, dans tous les cas de ce genre, l'acte de nommer est si immédiatement dû à l'association qu'il n'est point fait
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