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que la manifestation la plus élémentaire de cette faculté est, comme l’avancent mes adversaires, le Jugement. Mais nous avons également vu que cette faculté de jugement ne fait point sa première apparition dans la prédication, à moins que nous ne donnions à ce motune extension qui lui permette de comprendre tous les actes de dénomination. En d’autres termes, nous avons vu que le jugement naît avec la conception, et cela est inévitable, étant donné qu'aucun de ces deux termes ne peut exister sans l’autre, et que tous deux surgissent comme des manifestations directes de cette faculté de pensée consciente et réfléchie dont ils sont partout l'expression immédiate. Je commencerai done par une analyse attentive du jugement conceptuel.
Il nous faut d'abord nous reporter aux distinctions établies à la fin du chapitre précédent, où nous avons vu que sans préjuger en rien de la question relative à la différence de l'homme et de la bête, il y a cinq phases différentes dans l'emploi intentionnel des signes : phases indicative, dénotative, connotative, dénominative et prédicative. Après tout ce qui a été dit jusqu'ici sur la nature essentiellement prédicative de tous les noms conceptuels, nous pouvons négliger la dernière de ces phases, et considérer comme identiques au point de vue psychologique les phases dénominative et prédicative du langage. Pareillement, nous pouvons laisser de côté la phase indicative, comme n'ayant point de rapports avec la question qui nous occupe en ce moment, De la sorte nous n'avons à fixer notre attention que sur les différences existant entre les phases dénotative, connotative et dénominative du langage. Ceci a déjà été fait d'une manière générale, mais il nous faut maintenant entrer dans plus de détails et, pour être clair, dussé-je même devenir fastidieux, je veux commencer par énoncer une fois encore les importantes distinctions déjà expliquées.
Quand un perroquet appelle un chien un Baouaou (un enfant peut apprendre ceci aussi facilement qu'un perroquet), on peut dire dans un certain sens que le pérroquet nomme le chien, mais il n'opère la prédication d'aucun caractère comme appartenant au chien, il ne porte aucun jugement à l'égard du chien. Bien que l'oiseau puisse ne jamais (ou rarement) prononcer ct nom sauf quand il voit un chien, ce fait peut être attribué à ce que
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les lois de l'association n'agissent que dans la sphère réceptuelle : il ne fournit pas l'ombre de raison permettant de supposer ae l'oiseau pense au chien en {ant que chien, ou fixe devant oi esprit le concept Chien comme objet séparé de pensée. C'est pourquoi tous mes adversaires devront m'accorder que, dans 19 fans il peut y avoir des noms sans concepts, gestes ou mots ; il peut y avoir des signes d'objets sans que ces signes Ph sentent le moindre vestige de valeur prédicative. J'ai appelé dénotatifs les noms de ce genre : ce sont les signes attachés aux objets, qualités, actes, etc., par l'association réceptuelle seule. de En second lieu, quand un nom dénotatif a été formé et employé comme signe d’un objet, l'emploi peut en être étendu, et il du servir à dénoter quelque autre objet qui appartient visiblement à la même classe ou sorte. Les noms dénotatifs qui ont recu cette extension constituent ce que j'ai appelé les noms connotatifs Le degré auquel cette extension classificatrice d'un nom dénotatif peut se produire, dépend naturellement du degré où l'esprit est apte à connaître la ressemblance ou analogie. Ce degré varie autant que celui de l'intelligence elle-même. Bien avant le moment où l'instrument différentiel de la conception est venu où aide à l'esprit, les animaux et l’homme (comme je l'ai déjà montré) sont aptes à distinguer nombre de ressemblances et d'analogies, au moyen de l'idéation réceptuelle seule. Quand ce discernement réceptuel s'exprime par l'extension correspondante des noms dénotatifs, le degré de connotation que cé mots peuvent ainsi acquérir dépend du degré de ce discernement réceptuel. Mon perroquet lui-même était capable d'étendre son nom dénotatif pour un chien particulier à tout autre chien qu'il lui arrivait de voir, exactement comme mon enfant qui étendit son premier nom dénotatif éfoile à une bougie. La connotation donc, commence dans la sphère purement réceptuelle de l'idéation; et bien que, chez l'homme, elle s'élève par la suite dans la sphère conceptuelle, il est évidemment indispensable pour les besoins de cette analyse, de distinguer la connotation réceptuelle de celle qui est conceptuelle.
J'ai marqué cette distinction en assignant le mot dénominalion à toute connotation de nature réellement conceptuelle,
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c'est-à-dire, à l'acte de conférer des noms consciemment reconnus comme tels, et je viens de montrer que, quand la connotation est de logiquement identique à la prédication. C'est donc seulement dans ce sens dénominatif du mot, ou dans les cas où l'idéation conceptuelle est en jeu, que l'acte de nommer implique un jugement, au sens strict du mot.
Telle étant la situation psychologique, il est évident que toute la question se réduit à l'éclaircissement des relations existant entre les connotations réceptuelle et conceptuelle, ou entre la connotation dénominative et celle qui ne l’est point. Pour ce faire, je veux d’abord citer un exemple de connotation non dénominative ou réceptuelle chez le jeune enfant.
« 11 y a ceci de particulier chez l'homme que leson qui a été dans son cas associé avec la perception de quelque individu particulier est rappelé non seulement à la vue d'individus absolument similaires, mais aussi par la présence d'individus étonnamment différents, bien que faisant, à certains points de vue, partie de la même classe. En d'autres termes, les analogies qui ne frappent pas les animaux frappent l'homme. L'enfant dit baouaou d'abord au chien d'appartement. puis, peu de temps après, aux terriers, aux mastiff et aux terre-neuve qu'il voit dans la rue. Un peu plus tard, il fait ce qu'un animal ne fait jamais, il dit baouaou à un chien en carton qui aboie quand on le presse, puis au chien en carton qui n’aboie pas, mais court sur des roues, puis au chien en bronze, silencieux et immobile, qui orne le salon, puis à son petit cousin qui court à quatre pattes dans la chambre, et enfin à l'image qui représente un chien {1). »
Dans ce court mais typique récit, nous voyons clairement, sous une forme simple, se développer un nom connotatif dans la sphère purement réceptuelle. Au début, baouaou était simplement un nom dénotatif, un signe attaché à un objet de perception particulier. Mais, quand l'esprit del’enfant eut pris connaissance des ressemblances existant entre le chien d'appartement, le terrier, le mastiff et le terre-neuve, il exprima le fait en éten-
(1; Taine, De l'Intelligence, p. 399-400.
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Néanmoins, il est évident que l'enfant a déjà fait plus que le perroquet. Le perroquet n'étendra jamais son nom dénotatif d'un chien particulier à l'image ou même à la représentation sculptée du chien. Le plus qu’il pourra faire sera d'étendre ce nom d'un chien particulier à un autre chien particulier, lequel toutefois pourra différer considérablement du premier par les dimensions,
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la couleur, et l'apparence générale. Toutefois, il me semble que nul ne prétendra que jusqu'ici il existe la moindre trace d'une différence de nature entre la faculté connotative de l'oiseau, et celle de l'enfant. Tout ce qu'on peut considérer comme démontré par ces faits, c’est que, selon l'expression de M. Taine, déjà citée à propos de ces récits, « des analogies qui ne frappent pas les animaux frappent l'homme ». Ou encore, dans ma propre terminologie, les facultés réceptuelles des perroquets ne dépassent pas les facultés réceptuelles du très jeune enfant; en conséquence, le nom dénotatif, dans le cas du perroquet, ne franchit que le premier degré dans l'échelle de l’extension réceptuelle, savoir du chien d'appartement au terrier, au mastifl et à d’autres chiens encore ; mais, chez l'enfant, une fois ce degré attein: le processus de l'extension continue, de façon à comprendre les représentations sculptées, et même les images du chien. Cette différence, toutefois, n'indique qu'un progrès dans les facultés pirement réceptuelles ; il ne semble pas que, pour permettre l'extension du nom à travers ces deuxième et troisième degrés, il ait été besoin de la faculté distinctement humaine de la pensée conceptuelle, pas plus que ces facultés ne sont nécessaires pour lui faire franchir le premier degré dans le cas du perroquet. Nous voyons donc une fois encore que la distinction faite entre les noms dénotatifs et les noms connotatifs ne correspond point à la distinction entre les idées réceptuelles et conceptvelles ; ou, en d’autres termes, les mots peuvent étre dans une certaine mesure connotatifs, même en l'absence de la conscience de soi, car si nous lisons qu'un enfant connote des ressemblances quand il étend baouaou d'un chien en particulier aux chiens en général, il est évident qu’il nous faut en dire autant du perroquet, quand nous voyons que jusqu'ici il marche du même pas que l'enfant. C’est pourquoi j'ai distingué la connotation en réceptuelle et conceptuelle, donnant à cette dernière le nom de dénomination. La connotation réceptuelle représente un niveau de faculté idéatrice plus élevé que la simple dénotation, mais inférieur à la connotation conceptuelle ou dénomination. En outre, il existe plusieurs degrés dans la connotation réceptuelle avant que nous ne puissions discerner la moindre raison pour supposer que celle-ci est le moins du monde con-
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ceptuelle. La connotation, à tous ses degrés, dépendant de la perception de ressemblances ou analogies, plus la vie réceptuelle est élevée, plus l'aptitude à la classification réceptuelle est considérable, et plus cette classification se reflétera dans l'expression connotative. C'est pourquoi l'enfant, non seulement dépassera le perroquet dans la connotation réceptuelle, en passant du chien à l'image du chien, mais, comme nous le verrons plus tard, il ira bien plus loin encore, avant de donner le moindre signe de connotation réceptuelle ou de dénomination vraie. Nous voyons donc qu'entre la connotation réceptuelle rudimentaire que le très jeune enfant partage avec le perroquet, et la connotation pleinement conceptuelle à laquelle il atteint plus tard, il existe un grand domaine intermédiaire dû à l'acquisition d'une vie réceptuelle supérieure. Ou, en d’autres termes, entre la vie réceptuelle la plus élevée de l'animal, et la vie conceptuelle la plus élémentaire de l’homme, il y a une grande zone d'idéation, et cette zone est occupée pa: Le jeune enfant, entre le moment où son idéation surpasse celle de l'animal, et celui où il commence à posséder la faculté de la réflexion consciente. On peut donc donner à cette catégorie d'idéation le nom de « réceptuelle supérieure », par opposition à l'idéation réceptuelle inférieure que l'enfant plus jeune partage avec les animaux.
I me faut ici prier le lecteur de fixer attentivement dans son esprit ces différentes distinctions. Avec un peu d'attention, cela ne lui sera point difficile : on se rappellera qu'au chapitre 1v j'ai établi une distinction des concepts en inférieurs et supérieurs, distinction méthodiquement analogue à telle que je veux maintenant établir entre les récepts. J'ai défini le « concept inférieur » tomme n'étant autre chose qu'un « récept nommé » (1), alors que le « concept supérieur » est un « composé d'autres concepts », Cest-à-dire le résultat nommé d'un groupement de concepts, tomme lorsque nous parlons de l’ « équivalent mécanique de la chaleur », En somme donc, il y a quatre stages d'idéation dont
(1) Ou, comme nous pouvons maintenant mieux définir la chose, un récept dénommé, Un récept simplement dénoté (comme le nom d'un perroquet pour le récept chien), n'est pas conceptuel même au moindre degré ; en d’autres termes, les récepts nommés, et comme tels, ne sont pas nécessairement des concepts. Ils sont où ne sont point des concepts, selon que l'acte de nommer a été dénotatif ou dénominatif, c'est-à-dire conscient seulement, ou, en plus, conscient de soi,
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