‹ L'évolution mentale chez l'homme [microforme]Chapitre 48 sur 67 · CR SE · texte numérisé non relu

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. Gette conclusion en implique une autre qui est à peine moins importante. On a beaucoup discuté sur la question de savoir si, et dans quelle mesure, le langage originel avait des obligations au principe de l’onomatopée, ou de l’imitation, par des mots articulés, de sons évidemment caractéristiques des objets ou des actes nommés. Naturellement, et d’après les principes évolutionnistes, nous serions fortement disposés à croire que le langage originel a dû être considérablement favorisé dans sa formation par une imitation intentionnelle des sons naturels, étant donné qu'entre toutes les formes d'expression vocale ces sons imités sont évidemment ceux qui donnent le plus rapidement une idée de l’objet ou de l'acte nominé, et il en est de même pour ce que l'on a appelé l'élément interjectionnel dans la formation des mots, c'est-à-dire l'utilisation, comme noms, de sons qui expriment naturellement des états de sensation. D'autre part, on a dédaigné cette théorie en tant qu’explication adéquate des premiers cominencements du langage articulé, pour la raison qu'elle nes soutenue ni par l’histoire (1), ni par les résultats des recherches phylogénétiques (2). Toutefois, ceux quiraisonnent de cette façon oublient que les noms d’origine onomatopéique doivent tout d'abord être toujours particuliers; que tant qu'ils demeurent particuliers (comme par exemple notre mot coucou) ils n'ont guère pu avoir de chances de survivre sous forme de racines: qu'à mesure qu'ils ont plus de chances de survivre sous forme de racines, en devenant plus généraux, il leur faut acquérlr celles-ci en devenant plus conventionnels, d'où il résulte que là ouvrage plus ancien, Science of Language (vol. I, p. 425-#32), il insiste encore sur le fait que les mots ont dù être originellement généraux. On voit donc qu'à l'égard de cette question il est point d'accord avec lui-mèrie. A l'égard de la première de ces deux doctrines citées plus haut, Geiger fait observer, avec beaucoup de rason, qu’à une pareille conclusion s'oppose l'absurdité évidente que si uu langage consistait exclusivement en termes généraux, il serait par là m’me inintelligible pour ceux qui le parlent ; « car, comment pourrait-on espérer qu'il y eût compréhension mutuelle avec un langage ne comprenant que des mots comme lier, sonner, etc.» ? (Ursprung der Sprache.) Il est évident que les difficultés de M. Max Muller à l’égard de ce point sont tout à fait imaginaires, et qu'elles disparaitraien s’il se rattachait à l’autre opinion naturelle d'après laquelle il n’est point de raison pour supposer que les mots originels étaient exclusivement, ou bien spéciaux, 01 bien généraux, c'est-à-dire génériques.

(1) Bunsen, Philosophy of Universal History, I, p. 131, "

(2) Voir les œuvres de Max Müller, Mais on peut remarquer que son opposition

à ce qu’il appelle «la théorie du baou-aou » était plus prononcée dans ses premières publications que dans les dernières,

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Pour donner un exemple de ces considérations générales, examinons notre propre langage enfantin. Le fait qu'il se présente si riche en éléments onomatopéiques, fournit en luimême une forte présomption, et fait penser que le principe qui joue maintenant un rôle si important dans l'enfance de l'individu malgré la tendance héréditaire à parler), a dù jouer un rôle au moins aussi important dans l'enfance de l'espèce. Mais le fait est maintenant que si nous notons l'extension connotalive de lun quelconque de ces mots du langage enfantin, nous voyons qu'à mesure qu'il devient général, son origine onomatopéique sobseureit dans les mêmes proportions. Par exemple, feu N. Darwin m'a donné les détails suivants à l'égard d’un de ses petits-enfants qui habitait alors chez lai. Je cite d'après ses notes prises à l'époque.

L'enfant, qui commencait à parler, donna le nom de « coincoin » à un canard, et par une association spéciale, il donna fe même nom à l’eau. Grâce à son appréciation de la ressemblance des qualités, il étendit ensuite ce mot, et le fit servir à dénoter tous les insectes et oiseaux d’une part, et toutes les substances liquides de l'autre. Enfin par une appréciation plus délicate des ressemblances, il finit par désigner sous ce nom toutes les pièces de monnaie, parce que sur un sou français il avait une fois vu feligie d'un aigle. Ainsi, pour cet enfant, le mot coën-coin, après em dolteenglur send ai bien menait >, Si bien que maintenant, il art à désigner des objets aussi différents extérieurement Que mouche, une pièce de monnaie et du vin. »

Il est évident que si un processus d'extension ou de générali- Sation de termes originellement onomatopéiques, analogue à telui qui précède, s'était produit parmi les créateurs originels du langage humain, quelle ne serait point la difficulté désespérante du philologue qui chercherait maintenant à découvrir la latine onomatopéique ! Pourtant, comme nous l'avons fait remarduer plus haut, non seulement il est parfaitement certain que de Pareilles extensions des termes onomatopéiques originels ont dû

se produire, si jamais ces termes ont existé (et nous sommes assurés qu'ils ont existé) mais il est encore certain que cette extension de signification a presque été une condition nécessaire de la survivance d'un mot onomatopéique sous forme de racine. En d'autres termes, il est de très bonnes raisons pour conclure qu'en général, seules les onomatopées primitives ont pu survivre sous forme de racines, dont l'origine onomatopéique a dû être depuis longtemps obscurcie d'une façon telle qu'on ne peut espérer découvrir celle-ci. De la sorte, dans aucun cas nous ne serions, plus que dans celui-ci, disposés à accepter le principe philologique général d'après lequel, comme Gœæthe le dit d'une facon très pittoresque, les significations originelles des mots s'usent graduellement comme l'effigie et la légende d’une pièce de monnaie (1)

Étant données ces considérations, je m'étonne seulement que cette origine puisse être déterminée aussi souvent qu'elle l'est, même quand elle ne remonte qu'aux époques relativement récentes où un peuple de pasteurs créa les termes qui, par la suite, constituèrent les racines du sanscrit. Kas (tousser), kshu (élernuer), proth (renifier), #4 (béler), et quelques autres mots sont évidemment d'origine imitative, comme l'accorde M. Max Müller lui-même. Au point de vue qui nous occupe, toutefois, il est intéressant de voir comment ce savant si compétent considère les cas de ce genre. » Aucun d'eux, dit-il, ne nous serl le moins du monde à expliquer l'origine de mots sanserits véritables. La plupart d'entre eux sont demeurés sans descendance, les autres ont eu une maigre progéniture généralement stérile. Leur histoire montre clairement jusqu'où peut aller l'influence de l'onomatopée, et une fois que nous en connaitrons

(1) IL est inutile de dire que d'innombrables exemples pourraient être rapportes de ce changement métaphorique dans le sens des mots, même dans les langues existantes ; il en est tant que, selon l'expression de Richter, toutes les Jangues ne sont que des dictionnaires de métaphores oubliées, Par exemple, il y a uu mot hébret de trois lettres qui possède toutes les significations suivantes : mélanger, échanger se substituer à, promettre, intervenir, être familier, disparaitre, poser, faire unê chose le soir, être doux, une mouche ou un scarabée, un Arabe, un étranger, le sol, à un saule, et un corbeau. (Voir Farrar, Chapters on Language, pige 229. L'auteur ajoute : « Admettant que toutes ces significations dérivent en dernière unalÿs? d’une seule et même racine, nous voyons de suite combien la métaphore a dù jouer

un rôle étendu. » Pour d'autres exemples du même principe voir ibid. p. 23 251-252)

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voir ibid. p. 234

k sphère légitime, nous risquerons moins de vouloir l'étendre au delà de ses limites propres (1). »

A notre point de vue actuel, nous voyons de très bonnesraisons pour que la stérilité ait atteint ces racines sanscrites dont l'orisine onomatopéique est encore facile à établir : c'est justement parce qu'elles n’ont point subi d'extension que leur origine imialive continue à être appréciable (2). Mais supposons, pour donner un exemple, que l'une d'elles ait subi une extension; que serait-il arrivé ? Si ma (béler) avait été métaphoriquement employé pour désigner le cri de l'enfant, et s'il avait été de plus Len plus habituellement employé avec cette nouvelle signification, dors qu'il l'était de moins en moins avec son sens originel, il eùt pu prendre la place de n'importe quelle racine telle que hi (craindre), is (aimer), et dans toute la descendance verbale qui eùt pû naître ultérieurement de ce mot pris dans son sens conventionnel, on n’eût pu rencontrer aucune trace de son origine initative, pas plus qu'on ne peut découvrir cette origine dans le mot coin-coin employé par l'enfant cité ci-dessus pour désigner une pièce de monnaie.

Différentes autres considérations de même ordre pourraient itre invoquées, mais, pour ne mentionner que quelques-unes des plus importantes, Steinthal fait remarquer que les sons onowatopéiques diffèrent considérablement, même parmi les tilférentes races existantes, de telle sorte que les mots onomabpéiques d’une race ne donnent point l'impression d'un son initatif à l'esprit d'hommes d'une autre race (3). Pareillement

l) Science of Thought, p. 317-318.

(2) Ou bien, comme le dit Heyse, beaucoup d'onvmatopées ne sont point « d’an- ‘iennes racines fécondes du langage, mais des inventions modernes qui demeurent kolées dans le langage, et ne sont point propres à devenir le point de départ de lmilles de mots, parce que leur signification est trop limitée et spéciale pour qu'elles soient susceptibles d'applications multiples ». (Sysfem, p. 92, cité par Farrar, Chapters on Language, p. 152, qui montre également que les mots d'ori- Sie onomatopéique ne sont point invariablement stériles. Quand cette origine n’est point suffisamment reculée pour avoir été totalement obsecurcie par une vaste exten- Son connotative, il demeure possible de suivre sa descendance à travers les exten- Sons moins considérables.)

(3) Ce n'en demeure pas moins un fait physiologique important que les sons ont lue Valeur onomatopéique, et que maintenant encore nous apprécions cette Yaleur, Mais ce sentiment n’est pas assez assuré pour servir de preuve scientifique, Parce qu'il est différent dans les différentes races. Les langucs mongoliques ont, Pour désigner les phénomènes naturels, beaucoup d'onomatopées que nous ne com-

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M. Sayce fait remarquer que « il n’est point nécessaire que l'imitation des sons naturels soit exacte ; elle ne peut jamais l'être, et tout ce qu'il faut, c’est que limitation puisse être reconnue pa ceux auxquels on s'adresse. Le même son naturel peut donc frapper l'oreille de personnes différentes d’une facon très différente, et être représenté dans le langage articulé d'une facon étrangement variable » (1). Un autre très bon exemple du même fait est fourni par les différents noms du criquet dans les différentes langues. Après en avoir cité une quantité, l'archidiacre

Farrar fait remarquer qu’ « ils sont tous imitatifs ; et pourtant |

quelle variété n°v a-t-il point dans la fantaisie de l'imiiation? Comment expliquer ceci ? simplement par le fait auquel ilestsi 4 souvent nécessaire de se reporter, que les mots ne sont point de simples imitations, mais des échos subjectifs,et des reproductions, des répercussions qui ont été modifiées de structure et d'idée, et qui, en outre, au cours du temps, ont été considérablement estompées et désintégrées » (2). Mais le meilleur exemple, peut-être, qui ait été donné de ce fait est fourni par les différents mots qui dans les différentes langues, servent à désigner le tonnerre. Grimm (3) et Pott (4) ont tous deux traité ce point. Tandis que dans presque toutes les langues, le principe imitatif est plus où moins clairement appréciable, les sons résultants présentent la plus grande diversité (5). A cet égard, je puis encore invoquer une considération. Dans son {ntroduction to the Science of Lanquage,M.Sayce soutient, pour plusieurs raisons, que quand l'articulation se présenta pour la première fois, le sens des sons arli-

prenons point, Il n’y a pas à s'en étonner, ni à y voir une preuve contre l'unité psychique de l'espèce humaine. L'impression est souvent déterminée par «les asñociations d'idées ; mais telles associations se firent chez les Caucasiques et telles autrés chez les Mungoliques. (Zeits. b. Volkerpsych. u. Sprachwissen, 1867, p. 16.)

(4) Introduction, 1, p.108. 11 montre que « Bilbit, glut-glut, et puls représentent différentes tentatives pour imiter le même son. »

(2) Chapters on Language, p. 154.

(3) Uber Namen des Donners, 1855.

(4) Zeitschrift de Steinthal,

(5) M, Max Müller a soutenu que dans les langues indo-européennes, les mots ik apparence onomatopéiques signifiant tonnerre dérivent de la racine {an (étendre, et n'ont pas par conséquent une origine imitative, Mais Farrar a répondu d une façon satisfaisante à cette objection, même en ce qui concelne ce cas en particulier, en montrant que même s'ils n'étaient point originellement onomatopéiques, (' mots ultérieurement « le sont devenus parce qu'on a senti la nécessité qu'ils fussent aiusi », (Origin vf Language, p. 82.) Voir aussi Chapters on Language, P. 178-182; Heyse, System, p. 93, et Wundt, Vorlesungen, II, 396.

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eulés dépendait probablement en grande partie des gestes qui les acccinpagnaient. Par conséquent, les mots-racines originels ne à supposer que quelques-uns d’entre eux soient avisés jusqu à nous, et que leur origine ait été imitative, ont dû voir depuis longtemps obscurcir leur origine imitative, parce que leur taleur imilative a pu en grande partie dépendre de gestes concomitants appropriés. 1 Tenant compte de toutes ces considérations, je ne puis regarder les preuves purement négatives invoquées contre l'orisine onomatopéique des sons articulés, comme ayant la moindre valeur. Même si nous avions quelque raison pour supposer que l'analyse philologique est arrivée aux origines réelles du here “ticulé, nous ne serions point encore en droit de nt En ri sonnablement contre leur origine imitative, simplement tabs que dans nos conditions vitales et psychiques très modifiées il ne feus est point possible actuellement de découvrir l’imitation En fait, toutefois, les preuves dont nous disposons ne sou point toutes négatives ; au contraire, il y a un ensemble écrasant de preuves positives et indubitables de l'origine imitative de laucoup de mots dans toutes les langues, principalement parmi telles qui sont parlées par les sauvages, et qui, à en juger par leur structure générale, sont relativement peu déreldopéés Les preuves étant trop nombreuses pour que je les cite ici il ts | fut me contenter de renvoyer à l'excellent et très éétiati) résumé qui en a été donné par l'archidiacre Farrar dans ses Origin of Language, et Chapters cn Language (1). Les remarques qui précèdent, et qui ont trait au côté négatif de la 0 ont simpiement pour but de montrer que l'onomatopée idüenirer dans la c itic ‘igi M hart beaucoup AL ru ce ne L ù e prouver Maintenant les philologues, bien qu'il leur ait été possible de prouver combien important a été le rôle de l'élément dont il Sagit. Ge qui peut étonner, seulement, c'est qu'étant données tant : causes qui ont concouru à 6bscurcir et à détruire la significa- “ne des mots, cette signification puisse lans toutes les langues, même les plus

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conventionnelles, dans la proportion considérable où l'on peut retracer celle-ci.

L'hostilité que M. Max Müller a témoignée de la théorie onomatopéique de l’origine du langage est d’autant plus remarquable que dans son dernier ouvrage il a adopté avec enthousiasme une partie spéciale de cette théorie qui a été mise en avant par M. Noiré. Cette théorie, c'est que les signes articulés ont pris leur origine dans les sons qui sont émis par des assemblées d'hommes occupés à une même besogne. Quand les matelots rament, quand les soldats marchent, quand les manœuvres tirent ou soulèvent ensemble, etc., il y a toujours une tendance à faire entendre des sons appropriés, que la nature du travail divise généralement en périodes rythmiques. « Ces bruits, ces cris, ces chantonnements, ou ces chants, sont une sorte de réaction naturelle contre la perturbation interne déterminée par l'effort musculaire, ce sont les vibrations presque involontaires de la voix qui correspondent aux mouvements plus ou moins réguliers de tout notre corps. » L'hypothèse est donc que les sons ainsi naturellement produits, et différents avec les différentes occupations, ont dû, tôt ou tard, être employés conventionnellement pour désigner ces différentes occupations, et s'ils ont été ainsi employés habiiuellement ils ont dû virtuellement devenir identiques à des mots, d'autant que non seulement ils étaient immédiatement intelligibles pour les autres, mais que, chose plus importante, par le simple fait d’être ainsi employés d'une facon conventionnelle, ces noms ont dû transformer ce qui jusque-là n'avait été qu'une appréciation réceptuelle d'un acte, en une désignation préconetptuelle de celui-ci. ;

Je considère que cette hypothèse, quoi qu’on puisse penser de sa probabilité, n’est évidemment qu'une branche particulière de la théorie onomatopéique générale, Du moment où les non | primitifs ont été des imitations intentionnelles de sons naturels, ilimporte peu, pour les besoins de la théorie onomatopéique, que ces sons aient été produits par les objets naturels, ou par l'homn | lui-même. Et à l'égard des sons naturels qui ont été produits pa' | l'homme, il n'importe aucunement pour la théorie que ces sons aient été uniquement interjectionnels, ou uniquement coopératifs, ou bien tantôt l'un, tantôt l'autre. Si, suivant l'exemple qui a été

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donné par M. Max Müller, il m'est permis de désigner la partie de la théorie onomatopéique formulée par M. Noiré sous le nom de la théorie O-A0 (1), il me paraît impossible de la distinguer par quelque trait essentiel des autres branches de la théorie, c'est-àdire des théories imitative et interjectionnelle. Et pourtant il est devenu un défenseur aussi ardent de la première de ces branches qu'il a été un adversaire acharné des autres (2).

Pour ma part, il me paraît très probable qu'il y a un élément de vérité dans la théorie O-Lo, bien qu'il me paraisse au suprême degré peu vraisemblable que des sons imitatifs de ce genre ont constitué l'unique source du langage originel. Tout au plus, me semble-t-il, peut-on rapporter à cette catégorie d'onomatopées une faible partie du développement originel du langage, Néanmoins, comme je l'ai déjà fait remarquer, il me paraît certain que le principe de l’onomatopée dans toutes ses branches, a été le plus important de tous les principes qui ont joué un rôle dans la première production du langage. C'est dire que je suis entièrement d'accord avec presque toutes les autorités compétentes en matière de philologie, et que je me rattache à l'opinion émise très nettement par M. Whitney dans le passage qui suit:

(1) 0-ho est un des nombreux exemples que l’on peut donner des cris que poussent des hommes nombreux occupés à une même besogne manuelle : celle de tirer sur un ble, par exemple, etc. {Tr'ad.)

(2) IL est probable que l'explication de cet illogisme apparent se trouve dans le fit que la version de la théorie onomatopéique spéciale à Noiré ne s'éloigne point beaucoup de l'hypothèse que Max Muller avait lui-mème précédemment adoptée, Cette hypothèse, originellement proposée par Heyse dans son System der Sprachwissenschaft, est la suivante : de mème que toute substance inorganique dans la nature émet un son particalier quand elle est frappée, le métal en produisant un, le bois un autre, la pierre un autre encore, etc., de mème les différents animaux ont des tendances inhérentes (ou instincts) à émettre des sons distinctifs, Dans le cas de l'homme primitif cette tendance inhérente a été dans la direction du langage articulé. Pour ma part, je ne vois pas que cette théorie explique quoi que ce soit, et, pour cette raison, je suis d'accord avec Geiger qui dit : « Supposer un pouvoir actuellement disparu, de créer le langage, et rattacher en mème temps celui-ci à un élat originel de l’homme, c’est recourir à l’inconcevable, et on est bien près d'avouer qu'il nous est à jamais impossible, — par la nature de la chose, — de découvrir le sens exact des racines originelles, et le processus de la genèse de la parole, Cette Supposition nous ramèneräit à un point de départ mystique, et déjà Herder a combattu L« Esprit de la parole », et dit : « Je n'attribue point à l'homme tout d'un up de nouvelles forces; je ne lui attribue point une aptitude qui lui donne la parole comme une sorte de qualitas occulla arbitraire, » (Ursprung der Sprache, b. 24.) Sayce dit également, avec raison, de cette hypothèse : « Elle repose en réalité su une conception a priori de l'origine du langage, conception qui n'est ni aisément intelligible, ni appuyée par les faits linguistiques... Cette théorie du langage est Widemment mystique. » ({ntroduction to the Science of Language, I, p. 66,67.)

« On n'en peut douter, il y a eu une période fort longue durant laquelle les signes purement imitatifs seuls existaient, puis une période plus longue caractérisée par un mélange de signes imitatifs et de signes traditionnels, ces derniers l'emportant graduellement sur les premiers avant que ne fût atteint le présent état ae choses, où la production de nouveaux signes par imitation n’est que sporadique et extrêmement rare, et où tous les autres signes linguistiques sont traditionnels, leur accroissement dans toute communauté humaine n'étant dù qu’à la variation et à la combinaison, et à des emprunts faits à d’autres communautés (1). »

Mais maintenant, après avoir déclaré aussi nettement que possible mon acceptation de la théorie onomatopéique, il me faut dire que je ne suis point d'accord avec nombre de ses meilleurs défenseurs quand ils prétendert qu'elle est nécessairement la seule théorie qu'on puisse adopter. En d’autres termes, je n'accepte point le dogme d'après lequel le langage n’a pu tirer son origine que d'imitations vocales (2). En effet, et a priori, je ne vois aucune raison adéquate pour l'exclusion arbitraire de la possibilité d’une invention arbitraire. Si les enfants civilisés euxmêmes qui ne sont point sous la discipline de la nécessité se forment un langage à eux dans lequel l'élément onomatopéique est à peine appréciable (voir ci-dessus, p. 136-142), et si des sourds-muets qui n’ont point été instruits forment spontanément des sons articulés qui sont nécessairement dépourvus de toute origine imitative (voir ci-dessus, p. 117-9), je ne vois point comment l’on pourrait considérer comme impossible le fait que l'homme primitif a pu disposer de moyens ds former’ des mols autres que celui qui est fourni par limitation. C'est pourquoi, tout en étant pleinement d'accord avec M. Wundt pour considérer que la question dont il s'agit veut être traitée par la psychologie plutôt que par la philologie (étant donné que le langage ne peut enregistrer les conditions de sa propre genèse, et que tant de causes ont coopéré à oblitérer les onomatopées originelles), je ne puis le suivre quand il déclare que pour des raisons ps}chologiques, on ne peut éviter de conclure que le principe de

(1) Encyclop. Brit., art. Philology, v. 18, p. 769. (2) Voir par exemple Farrar, Chapters on Language, p. 184.

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lonomatopée, au sens le plus large du mot, a dû constituer l'unique origine de l'articulation significatrice (1).

Nous avons déjà vu que méme les êtres les plus imitatifs d'entre ceux qui sont doués de la voix, les oiseaux parleurs, inventent des sons entièrement arbitraires comme noms dénotatifs (voir ci-dessus, pp.132-136),et il serait psychologiquement absurde de supposer qu'ils peuvent être supérieurs à ce que l’homme primitif a dû être, en ce qui concerne la découverte d’expédients vocaux. D'autre part, les sons (clicks) spéciaux aux Hottentots et Bushmen, quelque origine que nous leur puissions supposer, n'ont certainement pu dériver de l’onomatopée ; et il n'est pas moins certain, comme le fait remarquer M. Sayce, qu'ils survivent encore pour montrer combien les sons émis par l'homme alalique pouvaient être adaptés à l'incorporation et à la communication des idées (2). Enfin, d'après le principe général que le développement de l'individu fournit des données pour le développement de la race, c’est un fait des plus significatifs que l’emploi spontané de sons arbitraires (articulés ou non) par l’enfant jusque-là alalique pour dénoter des récepts habituels. Et même après qu'il a commencé à apprendre l'emploi de mots véritables, il fait fréquemment à son vocabulaire des ädditions arbitraires qui ne peuvent aucunement s'expliquer par l’onomatopée ; et ceci a lieu non seulement dans les cas auxquels il a été fait allusion plus haut, et où les enfants sont abandonnés à eux-mêmes, mais même dans le cas où ils se trouvent dans le plus étroit contact avec le langage, celui-ci étant employé par leurs parents. Je pourrais citer beaucoup d'exemples de ce fait, mais il me suffira de renvoyer à celui qui a été déjà donné dans la note de la page 144. Toutefois, quand ces efforts sponlanés ne sont point contrôlés par une fréquentation constante des parents, mais sont développés par le fait que des enfants d'à peu près même âge sont presque toujours laissés ensemble, il se produit la conséquence remarquable dont il a été déjà parlé. Il se produit un langage nouveau inventé, dans la formation duquel le principe onomatopéique ne joue qu’un petit tôle, et qui, par là, demeure totalement inintelligible pour tous } Voir Vorlesungen, I, p. 394-395.

} Introduction to the Science of Language, U, 302, Romanes, Évol, ment.

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