‹ L'évolution mentale chez l'homme [microforme]Chapitre 53 sur 67 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite)

Dans le chapitre qui précède, nous nous sommes occupés de la philologie de l'acte prédicatif, et dans celui-ci, je me propose de considérer la philologie de la conception. Naturellement la distinction n'est pas de celles que l’on peut faire d’une facon très tranchée, parce que, comme je l'ai montré tout au long dans mon chapitre sur le Langage, tout concept incorpore un jugement, et par suite, tout terme dénominatif est une proposition condensée. Néanmoins, comme mes adversaires ont tellement insisté sur l'acte prédicatif complet ou formel, distingué de la conception, j'ai cru qu'il valait mieux, autant que possible, tenir séparées ces deux parties de notre sujet. C'est pourquoi, ayant maintenant écarté toutes les objections qui peuvent être élevées en s'appuyant sur l'acte prédicatif formel, je veux achever en éclairant, au moyen de la philologie, l’origine du jugement matériel, ou le passage de la dénotation réceptuelle à Ja dénomination conceptuelle, telle qu'il s’est présenté dans l’évolution préhistorique de la race.

On se rappellera que dans mon analyse du développement de l'acte prédicatif, j'ai beaucoup plus insisté dans le dernier chapitre que dans les précédents sur ce que j'ai appelé le protoplasme de l'acte prédicatif, tel qu'il se présente sous la forme non encore différenciée du mot-phrase. En traitant de la psychologie de cet acte dans mon chapitre sur le Langage, je me suis contenté, dans mon analyse, d'indiquer comment les propositions naissantes ou préconceptuelles des jeunes enfants s’établissent par la simple apposition de termes dénotatifs, cette apposition étant due à l’association sensitive sous la direction de la « logique des événements ».Mais quand j'en suis venu à la philologie de l'acte prédicatif, il a été évident qu'il existe une phase antérieure à celle

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sensitive.Nous venons de le voir en effet, les philologues ont prouvé qu'avant même qu'il n'y ait eu des termes dénotatifs signifiant des objets, qualités, actes, états ou relations, il y a eu du te phrases qui combinaient en une masse vague les significations par la suite attribuées aux substantifs, adjectifs, verbes prépositions, eic., et la conséquence en est que la seule sorte d'appoaition qui ait pu entrer en jeu pour indiquer le sens particulier que devait avoir un mot de ce genre dans les cas particuliers était l'apposition de gestes significatifs. J'avais deux julagie pour ajourner ainsi l'étude de ce qui est incontestablement la première phase dans l'art de produire les signes articulés. Il m'a tout d’abord paru qu'il me serait plus facile de bien faire comprendre an lecteur le sujet que je lui exposais si je eh men sais par une phase de l'acte prédicatif qu'il lui était très facile de comprendre, que si je l'amenais immédiatement en pré sence d’une phase originelle qui est loin d'être aussi aisément compréhensible. En dehors de ce désir de procéder du fait-fanilier au fait moins commun, j'avais, en second lieu, une ps et meilleure raison pour ne point traiter de l’origine db signe articulé tant que je ne considérais que la Dasohotogiedin Suibt Cette raison est que dans le développement du inst tel ss se manifeste chez le jeune enfant, qui, AA pi une le seul document dont nous puissions tirer parti cidre l'étude du sujet au p'unt de vue psychologique, la phase originelle dont il s'agit semble n'être ni aussi marquée, ni aussi importénte ‘ relativement d'une aussi longue durée qu'elle l'a Hé das le développement du langage dans la race. Pour me servir de MAUEE biologiques, cette phase qui est la plus ancienne dans l'évolution du langage a été considérablement raccourcie dune l'ontogénie de l'homme, comparée à ce qu'elle semble avoir été dans sa phylogénie. Il en résulte que nous nous ferions une idée peu adéquaie de son importance si nous voulions L'évaluer par la simple analyse psychologique de ce qu'elle se trouve être maintenant dans l’histoire de l'individu.

ILest parfaitement vrai, comme Max Müller le dit, que « si u

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il y a une tendance marquée à observer les distinctions qui appartiennent aux différentes parties du langage. Les premiers mots qu'aient prononcé mes jeunes enfants, ont toujours été des noms, ou des noms propres tels que étoile, maman, papa, Llda, etc. et, bien que plus tard quelques-uns de ces mots aient pu prendre les fonctions d'adjectifs par le fait d’eure employés en apposition avec d'autres noms subséquemment acquis, tels que maman ba, pour brebis et Ilda ba, pour agneau, ni les noms, ni les adjectifs n'ont été employés comme verbes. Nousavons montré précédemment que l'emploi des adjectifs s'acquiert presque aussitôt que celui des substantifs. Et bien que la pauvreté du vocabulaire de l'enfant l'oblige souvent à employer des adjectifs comme substantifs, des substantifs comme adjectifs, et tous deux comme propositions -rudimentaires, il subsiste cependant une distinction entre eux en tant que mots-objets et mots-qualités. Pareillement, bien que des mots indiquant l’action et la condition soient souvent mis dans la position de mots indiquant des objets et des qualités, il est évident que l'idée essentielle qui s’y attache est celle qui appartient en propre au verbe. Naturellement les mêmes remarques s'appliquent aux mots indiquant la relation, tels que up (en haut).

Prenons par exemple les cas de prédication préconceptuelle qui ont été précédemment cités d'après M. Sully, et que j'ai rapportés plus haut (p. 201). Dans tous ces cas, il est évident que l'enfant manifeste une perception véritable des différentes fonctions qui appartiennent aux différentes parties du langage ; et à ne suivre que l'analyse psychologique, il n’y aurait rien pour montrer que le fait d'attribuer à une partie du langage les fonctions qui appartiennent à une autre, fait qui est si fréquent à cet àge, est dû à autre chose qu'aux exigences de l'expression, alors qu'il existe à peine quelques mots pour la transmission de toute signification quelconque. C'est pourquoi, sur le terrain de l'analyse psychologique seule, je ne vois pas que nous ayons le droit de conclure de ces faits que l'enfant n’apprécie point la différence de fonttions des différentes parties du langage, pas plus que nous n'àvions le droit de conclure qu'un adulte ne possède point cette

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LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 325

là un abus grammatical des mots, mais c'est une nécessité absolue quand le vocabulaire est restreint, comme nous le savons bien quand nous cherchons à nous exprimer dans une langue étrangère dont nous n'avons qu'une connaissance insuffisante. Et, naturellement, plus le vocabulaire est restreint, plus la nécessité est grande, de telle sorte qu’elle est maxima au moment où l'enfant commence à sortir de l'enfance. C’est pourquoi, <omme je viens de le dire, d’après l'analyse psychologique, je ne crois pas que nous serions autorisés à conclure que l'enfant qui «commence à parler n'apprécie pas ce que nous appelons les parties du langage; et c’est à cause de l'incertitude qui existe icientre la nécessité et l'incapacité, que j'ai ajourné jusqu'ici mon itude des mots-phrases, afin de les examiner à la lumière qu'a projetée sur eux la science de la philologie comparée.

Si nous étudions la matière dans ces condilions, il semble, comme nous l'avons déjà fait remarquer, que la condition protoplasmique du langage, antérieure à sa différenciation en parties du langage, a relativement duré beaucoup plus longtemps dans h race que dans l'individu. En outre, elle semble avoir eu relatäivement plus d'importance pour le développement ultérieur du langage. Alors comment expliquer cette différence ? L’explition me semble être assez simple. L'enfant de nos jours naît dans un milieu de langage parlé, préexistant, et longtemps avant de pouvoir lui-même imiter les mots qu'il entend, il est apte à en comprendre un grand nombre. Par conséquent, tandis qu'il est encore littéralement un enfant, l'emploi des formes grammaticales s’imprime sans cesse sur son esprit; il n’est donc point surprenant que lorsqu'il commence à employer des signes äticulés, il'se trouve déjà connaître quelque peu leurs différentes significations en tant que noms d’objets, qualités, actes, ais et relations. En réalité, l'enfant ne connaît ces signes qu’en lnt que noms d'objets, qualités, etc., et la seule chose qui puisse fonner, c'est le vague de ses connaissances en matière de listinction grammaticale.

Mais combien le cas a dû être différent en ce qui concerne lhomme primitif! L'enfant d'aujourd'hui trouve une grammaire 1jà créée à son usage, une grammaire qu'il ne peut manquer d'apprendre en apprenant les noms dénotatifs. Mais l'enfant

d'alors, c'est-à-dire l'adulte primitif, se trouvait dans la nécessité d'élaborer lentement sa grammaire en même temps que ses noms dénotatifs, et, comme nous l'avons déjà vu, il n'y pouvait parvenir qu'en s'aidant de la mimique et des gestes. Par conséquent, tandis que l'acquisition des noms et des formes du langage par l'homme primitif a dû principalement dépendre de la mimique et du geste, cette même acquisition par l'enfant demeure non seulement indépendante de ceux-ci, mais aussi leur fait une opposition active. La grammaire déjà constituée a été substituée au geste par l’évolution, au geste dont elle est née originellement; et, par conséquent, aussitôt que l'enfant d'aujourd'hui commence à parler, les gestes et les signes sont sans retard éliminés par les formes grammaticales. Mais dans l'histoire de la race, gestes et signes ont été les ascendants des formes grammaticales, el plus leur prigéniture s’est accrue, nlus la variété des fonctions incombaot aux parents a dû être considérable. En d'autres termes, durant l'enfance de la race, le développement du langage articulé a dû non seulement dépendre du langage des signes, mais réagir sur celui-ci, en augmentant le nombre, là complexité et la finesse de ces signes, jusqu’au moment où les formes grammaticales ont atteint un développement suffisant pour que : emploi des gestes et des signes devint graduellement inutile, À ce momsat, naturellement, le geste disparut devant sa propre progériture. Les relations entre les signes visuels et les signes auditifs se renversèrent graduellement, et, comme nous le voyons maintenant chez chacun de nos enfants, le langage articulé a supplanté son ancêtre informe.

Nous pouvons maintenant étudier la relation psychologique exacte des mots-phrases avec les mots dénotatifs et réceptuellement connotatifs. On se rappellera que j’ai partout parlé des motsphrases commne représentant un ordre d'idéation plus primilil encore que ne le sont les noins dénotatifs et, a fortiori, les noms réceptuellement connotatifs. D'autre part, dans des chapitres | antérieurs, j'ai montré que ces deux dernières catégories de

mots se présentent chez les enfants qui commencent à parler, et se rencontrent même à un niveau psychologique inférieur. chez les oiseaux parleurs. Il y a ici une ambiguïté apparente qui veut être éclaircie, On peut demander avec raison s'il se à

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peut imaginer un langage parlé plus primitif que les premiers mois qui sont prononcés par l'enfant où même le perroquet. S'il n’est rien de plus primitif, comment puis-je me mettre d’accord avec les philologues qui admettent l'existence d'une période plus primitive encore dans l'évolution conceptuelle, période correspondant aux mots-phrases ?

En deux mots, je répondrai à ces questions en disant que chez l'enfant et l'oiseau parleur les mots dénotatifs et connotatifs et les mots-phrases sont également primitifs. S'il en est qui doivent avoir quelque antériorité, ce sont les noms dénotatifs. adopte cet avis parce que l'enfant et le perroquet vivent tous deux dans un milieu où le langage parlé s’est déjà développé ; ils n'ont donc, comme je l'ai déjà dit, qu'à apprendre les noms dénotatifs par association spéciale, tandis que l'homme primitif s'est vu dans la nécessité de façonner ces mots aux dépens des matériaux jusque-là inarticulés de sa propre psychologie, et ceci, comme nous l'avons déjà vu, il n’a pu le faire qu'au moyen de ces associations de sons et de gestes qui ont dû primitivement servir à la communication de faits d'un ordre prédicatif préconteptuel, En l'absence de tous sons déjà donnés, et par conséquent, convenus pour servir de noms dénotatifs, l’homme primitif s'est trouvé dans l'impossibilité d'assigner arbitrairement des noms de ce genre : il n’y a rien ici de parallèle au cas du jeune enfant qui les acquiert réceptuellement. Pour que l'homme primitif eût pu assigner des noms, il faudrait qu'il eût eu l’occasion de formuler des énoncés préconceptuels relativement aux objets, qualités, etc., dont les noms se seraient par la suite développés hors de ces énoncés ou mots-phrases. Assurément Adam a donné desnoms aux animaux, mais Adam possédait déjà la pensée tonceptuelle, et se trouvait psychologiquement en mesure d'apprécier l'importance de ce qu'il faisait. Mais l'homine pré-adaüique dont nous nous occupons maintenant ne peut avoirinventé lks noms pour eux-mêmes, s’il n'était déjà capable de réfléchir aux noms en tant que noms, s'il n'était déjà en possession de celte pensée conceptuelle, qui, comme nous l'avons maintehant si souvent vu, dépend, pour sa genèse, des noms mêmes. Même avec toutes nos facultés pleinement développées de pensée tonceptuelle, nous ne pouvons nommer un objet quand nous

nous trouvons avec des hommies dont nous ighorons le langage, sans opérer quelque: prédication relativement à: cet objet au moyen de gestes ou d’autres signes. C’est pourquoi, sans qu'il soit besoin de discuter plus longuement, il est évident, non seulement, comme nous l'avons déjà montré, qu'il n'y a point de parallélisme exact entre l'ontogéuie et la phylogénie, et que nous trouvons là l'explication du fait que les mots-phrases ont eu une importance beaucoup plus considérable pour l'homme primitif que pour l'enfant actuel, mais encore et, par conséquent, que c’est mal poser la question quand on demande'si les motsphrases sont plus primitifs que les mots dénotatifs, si l’on ne spécifie en même temps si la question s'applique à l'individu ou à la race. Pour l'individu moderne, on ne peut dire que les motsphrases soient antérieurs, historiquement ou psychologiquement, aux mots dénotatifs, ou même aux mots réceptuellement connotatifs de faible extension. Bien plus, nous avons vu que les principes essentiels de la forme grammaticale peuvent être acquis par l'enfant en même temps que des mots de toute sorte, et que les oiseaux parleurs eux-mêmes peuvent distinguer parmi les noms ceux qui indiquent les objets et les qualités de ceux qui désignent les états et les actions.

Nous voyons, de la sorte, que pour l'être vivant au milieu du langage parlé, et, pourrait-on presque dire, quel que soit son degré d'intelligence, la compréhension — et s’il possède la faculté d'articulation imitatrice, l'acquisition — de noms dénotatifs, en tant que signes ou marques d'objets, qualités, etc. correspondants est évidemment un acte antérieur à l'emploi d’un mot-phrase; mais, en l'absence d’un milieu pré-formé de ce genre, les motsphrases sont plus primitifs que les noms dénotatifs. Néanmoins, il est important de noter à quel degré inférieur d’idéation réceptuelle il est possible d'apprendre un nor dénotatif par association spéciale, parce que ce fait prouve qu’aussitôt que l’humanité est arrivée à læpériode où elle a. commencé à fabriquer les mots-phrases, elle a dû se trouver déjà bien au-dessus du niveau psychologique requis pour l'acquisition de noms dénotatifs, si seulement ces mots s'étaient déjà trouvé exister. Par conséquent, nous pouvons bien comprendre comment des mots de ce genre auraient bientôt pris existence par l'emploi habituel de mots-

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phrasesen relation avécdes objets, qualités, états, actes, etc. particuliers; par des associations spéciales de ce genre, les motsphrases auraient rapidement. dégénéré en de simples signes sémiotiques. Combien de temps cette génèse de: mots relativement vides hors des mots primordialement pleins a-t-elle pu prendre, il nous serait impossible de le dire actuellement ; mais le: fait important pour nous, c’est que durant tout ce temps, quel qu'il ait pu être, l'esprit de l’homme primitif se trouvait déjà à un niveau psychologique de beaucoup supérieur à celui qui est requis pour la compréhension d’un nom dénotatif (1).

Jai terminé maintenant avec la première catégorie des considérations qui se présentent à nous quand nous examinons les résultats de notre analyse psychologique à la clarté des recherches philologiques. J'en viens maintenant à une seconde catégorie plus importante encore.

Le fait que les mots-phrasesont joué un rôle si important dans l'origine du langage, et que, pour ce faire, ils ontessentiellement dépendu de la coopération des gestes qui les accompagnaient, de telle sorte que dans.le « complexus résultant, formé d’un son et d'un geste, le son n'avait point de signification séparé du geste »; ce fait bien établi peut projeter quelque lumière supplémentaire sur une question qui a été déjà étudiée, la question de savoir dans quelle mesure les mots primitifs ont été abstraits ou concrets, particuliers ou généraux, et, par suite, réceptuels ou conceptuels. D'après Max Müller, « la science du langage a prouvé d’une façon irréfutable que la pensée humaine, au sens propre du mot, — c’est-à-dire le langage humain, — n'a

(1) Ici il m’est facile de substituer l'accord à ce que l’on a toujours considéré comme ue coutradictiou entre les opinions de M. Whitney, et celles d'autres philologues, au sujet des mots-phrases. Adoptant en partie les vues de Schleicher — qui adopte la doctrine plus formellement encore — il considère le mot comme ayant l'antériorité historique sur la phrase, Ceci est naturellement en contradiction avec la doctrine d'après laquelle la phrase a précédé le mot, doctrine qui, nous l'avons vu, est mainteuant acceptée de la plupart dés philologues. Mais, en somme, cette dernière théorie revient à ceci que les mots ont été des phrases avant d’être des noms, c'est-à-dire ont été prédicatifs avant d’être nominatifs, et, telle que je la comprends, les objections faites par Whitney à cette théorie reposent en réalité sur des raisons psychologiques. S'il en.est: ainsi, les considérations qui précèdent montrent qu’il a parfaitement raison. L'homme primitif était, au point de vue intellectuel, pleinement en état d'acquérir l'usage de mots en tant que noms, et, au point de vue psychologique, c'est seulement uu accident du milieu social qui l’empècha de ce faire.

cret. Les racines, les éléments aux dépens desquels le langage à été construit, sont abstraites ; jamais elles ne sont concrètes ; et c'est par la prédication de ces concepts abstraits relativement à tel ou tel objet, c’est en les localisant ici ou là, c'est en somme en appliquant la catégorie de l'ousia,ou substance, aux racines, que les premières bases de notre langage et de notre pensée ont été jetées » (1). Ici, tout d'abord, nous avons une contradiction évidente. Quand on dit que les racines dont il s’agit présentaient déjà des concepts abstraits, il estcontradictoire d'ajouter queles premières bases du langage et de la pensé” ont été fournies par l'application de la catégorie de substance äu x racines. En effet, si ces racines présentaient déjà des concepts abstraits, elles présentaient déjà le caractère distinctif de la pensée humaine dont les bases devaient, par conséquent, avoir été jetées à quelque période antérieure dans l'histoire de l'humanité. Mais, e. dehors de cette contradiction inhérente, nous trouvons ici énoncées une fois de pius, et d’une façon très formelle, les deux erreurs radicales que j'ai précédemment signalées, et qui partout viennent diminuer la valeur philosophique de l'œuvre de Max Müller. La première consiste à admettre tacitement que les racines du langage aryen représententles élémenisoriginels dulangagearticulé. La seconde dérive de la première, et consiste à admettre que la science du langage a irréfutablement démontré que la pensée humaine a marché de l’abstrait au concret, ou, en d’autres termes, qu'elle a pris naissance à la façon de Minerve, pleinement pourvue de la sagesse conceptuelle donnée par les dieux. En soutenant cette théorie, M. Max Müller n’est pas seulement en opposition directe avec ious ses confrères en philologie, mais. comme nous l'avons déjà vu, ilest souvent et nécessairement en contradiction flagrante avec lui-même (2). En outre, comme nous l'avons également vu, son hypothèse relative à la nature originelle des racines aryennes, hypothèse sur laquelle repose toute sà doctrine, est insoutenable, et il n'est véritablement pas besoin du verdict de tous les philologues de profession pour la condamner. Ce que la science du langage prouve «d'une façon irréfutable ». c'est, non point que ces racines du langage aryen sont les élé-

(1) Science of Thought, p. 432-433.

(2) Voir plus haut, p. 281-282, note.

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(2) Comme fattache à ce qu'en psycho lhéliquement néralisées , | pp, 277-280,

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Mais le point que je désire maintenant mettre en avant est le suivant. Nous avons déjà vu que l'origine des affirmations malheureuses de la philologie de M. Max Müller semble se trouver dans certaines idées spéciales qui lui sont propres en

matière de psychologie. Il adopte en effet l'hypothèse d'après:

l quelle il ne peut y avoir de mots qui, par le simple fait qu'ils existent, n’impliquent des concepts; il ne voit point suffisamment qu'il peut exister une faculté de donner des noms en tant que signes, sans l'existence G@e la faculté de penser ces signes en lant que noms. Il en résulte qu'il n’a point suffisamment marqué la distinction qui me paraît si évidente et si nécessaire d'après la psychologie comparée, la distinction des noms en tant que signes purement dénotatifs dus à l'association préconceptuelle, elen tant qüe jugements dénominatifs dus à la pensée concepluelle, Par suite, il n'a point fait la distinction entre les idées génér des et celles que j'ai nommées génériques, entre l’idée qui est générale parce qu'elle découle de la synthèse intentionnelle des résultats d'une analyse précédente, et l'idée qui est géntralisée parce qu'elle n’est point encore différenciée (2) par une

(1) Ursprung der Sprache, p. 65.

2) Gomme je l'ai montré dans jun chapitre précédent, une curieuse ambiguïté Sattache à ce mot en biologie; ilsignifie ce qui n'est point encore différencié, tandis qu'en psychologie, et ailleurs, une généralisation signifie l'ensemble des choses synlhéliquement intégrées. Mais, comme les psychologues ne parlent jamais d'idées « gé* CAR », j'emploie ici le mot dans le sens biologique, Voir aussi plus haut, pp, 217-280.

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analyse volontaire, et représente simplement l'absence de la pensée conceptuelle. Lorsqu'il commença à parler, mon enfant avait une idée généralisée de similitude entre les objets brillants de toute sorte, et mar suite il les. appelait tous du même nom dénotatif: éoile. L'astronome a une idée générale qui correspond à sa dénomination éfoile, mais elle a été atteinte après une longue évolution mentale où l'analyse conceptuelle a: travaillé à la classification conceptuelle en des sens nombreux:et variés : elle représente donc l’antithèse psychologique de l'idée généralisée qui est due aux associations purement sensitives de la pensée préconceptuelle. Les idées générales se trouvent donc dans la sphère de l'esprit, aux antipodes mêmes des idées génériques.

Nous avons déjà traité ce point. Si jy reviens, c’est pour montrer que la doctrine philologique des mots-phrases, que Max Müller, avec d’autres philologues, accepte pleinement, projette sur le sujet beaucoup plus de lumière encore.

De tous ceux qui ont écrit sur les modes primitifs du langage tels qu’ils sont représentés chez les sauvages existants, nul n'est en droit de s'exprimer avec autant d'autorité que Bleek. Un des résultats de ses études personnelles prolongées de la matière à été de lui faire adopter l'opinion que les mots originels avaient «un caractère, non point abstrait ou général, raais exclusivement concret ou individuel ». Il veut dire par là que les idées primitives étaient de la catégorie que j'ai nommée générique. Hi dit, en effet, que si l'on avait formé un mot en imitant le cri du coucou, par exemple, ie nom n'eut certainement pas pu avoir sa signification limitée au nom de cet oiseau; celle-ci se fût étendue de façon à embrasser « toute la situation telle qu'elle entrait dans la conscience de celui qui parlait. » C'est-àdire, que ce nom fût devenu le nom générique du récept tout entier de oiseau, cri, vol, etc., comme pour nos enfants, le mot ba signifie mouton, bélement, acte de brouter, etc. Mais ce processus, par lequel les perceptions jusque-là non différenciées d’« une situation tout entière telle qu'elle entre dans la conscience de celui qui parle, » sont comprises dans un même terme dénotalif, est exactement le processus opposé à celui par lequel un terme dénominatif vient unifier, par un acte de généralisation, les concepts préalablement bien différenciés entrelesquels,

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LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 33 par la suite, quelque analogie se découvre. Par conséquent, l'absence des parties du langage, dans la langue primitive, est due à un ordre d'idéation générique, tandis que les associations de parties du langage dans les langues où celles-ci-existent sont dues à un ordre d’idéation généralisateur.Ou, comme le dit Bleek, en parlant de l’état relativement peu différencié des langues de l'Afrique du Sud, « nous ne rencontrons point ici le principe qui prévaut dans l'anglais moderne où un mot, sans subir de modifications de formes, peut néanmoins appartenir à différentes parties du langage. En anglais, en effet, les parties du langage, bien que ne différant point loujours par le son, sont toujours faciles à distinguer comme concept, tandis que dans l’autre cas il n'y avait encore aucune conscience d'une différence quelconque, ni là forme, ni la position n'ayant jusque-là attiré l'attention sur quoi que ce soit de ce genre. Les formes n'avaient point encore fait leur apparence, en effet, et une position déterminée [c’est-àdire l'expression du sens par la syntaxe] comme dans le chinois, par exemple, ne pouvait prendre naissance que dans une langue déjà très avancée au point de vue de sa constitution intime » (1).

Et d’ailleurs, si nous étudions la question, nous ne voyons pas qu'il pût en être autrement. Nul ne soutiendra que les mots- Phrases des jeunes enfants manifestent les plus hautes élaboralions de la pensée conceptuelle parce qu'ils représentent le plus haut degré de généralité que les sons articulés puissent exprimer. Si donc’on ne peut adopter cette hypothèse pour l'enfant, quelle raison y aurait-il pour qu'on la proposät à l'égard de l'homme primitif? Quelle raison y aurait-il pour admettre que le langage originel a dû exprimer des idées générales et abstraites simplement parce que la structure du langage est d'autant moins p?rfectionnée que nous considérons celui-ci à une phase plus recule. IL est évident que la contradiction vient d'une confusion que l'on fait entre les idées génériques et les idées générales, ou entre l'extension due au vague originel, et celle qui est laborieuseent acquise par la précision ultérieure. Une amibe est morphobgiquement plus « généralisée » qu’un vertébré, mais pour cette Maison même, elle est moins perfectionnée comme organisme. La

(l) Ursprung der Sprache, pp. 69-10.

> : as tn

philologie des mots-phrases nous ramène donc à un état d'idéa- d'appc tion où les facultés de pensée conceptuelle étaient encore à cet cer un état naissant qui correspond à ce que j'ai nommé leur phase chant préconceptuelle, une phase que l’on peut étudier, relativement seux, abrégée, chez l'enfant, Avant l'apparition de la conscience. trop al

On n'en peut douter, durant cette période d'évolution mentale, fait l’h: les mots-phrases sont nés chez la race comme ils naissent mainte- cupé à ( nant chez l'individu, la seule différence consistant en ce qu'à positioi cette époque. il fallait les inventer au lieu de les apprendre. tera pe Cette différence aurait probablement donné une plus grande son ex]

auteur !

le subst

gage ge

importance au principe de l'onomatopée (1), et à coup sûr une bien plus grande importance à la coopération des gestes qu'elle n’en a actuellement dans le cas, à d’autres égards analogue, du

jeune enfant. Mais dans les deux cas, il me paraît certain que RN absolun les mots-phrases ont dû devoir leur origine à des perceptions cudgel variées, réceptuelles et préconceptuelles, d'objets, de qualités, d'expres d'actes, d'états et de relations, ou de plusieurs de ces catégo- et l'instr ries réunies, telles qu'elles ont pu se trouver fusionnées dans comme 1 les perceptions, jusque-là impropres à la différencialion, de sont des l’homme primitif. Dico que Il me faut maintenant revenir au résultat de notre enquëte Il en est antérieure concernant «la syntaxe du langage gesticulé ». La comme

la simple comme «d seulemen ME Ditre prés grand no

comparaison montrera que dans tous les traits essentiels, la construction de ce mode de communication, le plus primitif et le plus clair, présente une ressemblance frappante avec celle des formes les plus anciennes du langage articulé telles que nous les montrent la philologie et le langage des enfants (2). Comme

nous l'avons vu, «le langage gesticulé n’a point de grammaire pro- distinction prement dite. Le même signe signifie «promenade, tu marches, dues que marchant, promeneur ». Les adjectifs et les verbes ne sont pol geste.

facilement distingués par les sourds-muets. En fait, notre sys- Je prier: tème compliqué de parties du langage ne peut guère s'appliquer j'ai déjà pa

l'une faco Points sui absence du Ma donné lype polys lrappé, un]

au langage gesticulé. Pour ne citer encore qu’un des nonrbreux exemples précédemment donnés à l'effet de montrer l'ordre

(1) Bleek accepte entièrement cette opinion.

(2) Voir aussi la fin du Chapitre vi où l'on verra que les enfants cités par le dorteur Hale avaient adopté la syntaxe du langage gesticulé dans leur langage art culé spontanément inventé.

n état d'idéaencore à cel \é leur phase relativement science.

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LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 335

d'apposition primitif par lequel le langage gesticulé sert à énoncer un attribut, la phrase « je serais puni si j'étais paresseux et méchant » se formulerait « moi paresseux, méchant, non ; paresseux, méchant, moi puni, oui ». Et encore faire est une idée trop abstraite pour le sourd-muet. Pour montrer que le tailleur fait l'habit, ou le menuisier la table, il représentera le tailleur oc: eupé à coudre, et le menuisier occupé à scier et à raboter. Une proposition telle que «la pluie rend la terre fertile » ne se présentera point à son esprit: pluie tomber, plantes pousser, voilà son expression pittoresque, c’est-à-dire réceptuelle. Le même auteur fait remarquer que l'absence de toute distinction entre le substantif, l'adjectif et le verbe, qui existe dans tout le langage gesticulé, se rencontre encore en chinois, et n'est point absolument inconnue même en anglais. « To butter bread, to cudgel a man, to où machinery, to pepper a dish » et nombre d'expressions de ce genre présentent le même mot comme l'acte et l'instrument à la fois, et ce mot est un substantif considéré comme la racine ou l'élément brut d'un verbe. Ces expressions sont des concrétismes, des mots-images, des mols-gestes, aussi bien que le signe unique du sourd-muet pour beurre et beurrer. IL'en est de même pour le substantif adjectif dans des mots comme : fron-slone, feather-grass, chestnut-horse, etc. 1ci la simple apposition des mots fait de l'un l'attribution de l’autre comme c'est le cas dans le langage gesticulé. Et ce n'est pas seulement en chinois, mais, comme cela a été montré au chapitre précédent, ce mode de construction est habituel dans un grand nombre de langues sauvages. Dans tous ces cas les distinctions entre les parties du langage ne peuvent être rendues que par la syntaxe, et cette syntaxe est la syntaxe du veste,

Je prierai le lecteur de se reporter à l'ensemble du passage où j'aidéjà parlé de la syntaxe du geste (chap. vi, p. 4114-20), en notant l'une façon spéciale les points que je viens de signaler, et aussi les points suivants : l'absence invariable de la copule, et la fréquente absence du verbe (comme : «pomme, père, moi » pour : «mon père m'a donné une pomme »; la ressemblance des phrases avec le lype polysynthétique ou non-analytique (comme : « je, Tom, frappé, un bâton », pour : « Tom me frappa avec un bâton ») : le

procédé par lequel la syntaxe, ou l'ordre d'apposition, sert à distinguer les significations prédicative, attributive et possessive, et par conséquent distingue les substantifs des adjectifs : l'importance de la mimique faciale associée au geste (comme lorsqu'un regard interrogateur convertit une affirmation en question) ; les moyens très instructifs par lesquels les mots indiquant les relations, et particulièrementies pronoms, sont rendus dans les gestes indicatifs ; la manière non moins instructive par laquelle une idée générale est rendue au moyen d'une somme d'idées particulières (comme : « avez-vous eu de la soupe, avezvous eu de la bouillie ? etc.» pour : «qu'avez-vous eu pour dîner ?»\; et enfin l’origine réceptuelle ou sensitive de tous les gestessignes qui servent à exprimer des idées de quelque abstraction (comme l'acte de frapper la main pour signifier dur, etc.). Nous pouvons donc partout retrouver une similitude fondamentale entre la forme relativement peu développée de la pensée conceptuelle, telle qu’elle se manifeste dans le geste, et celle que la philologie nous a montrée être caractéristique du langage primitif. Naturellement, dans les deux cas, la pensée conceptuelle est présente ; l'idéation est humaine bien que relativement dépourvue de maturité ; mais le point important à remarquer, c'est la similitude singulièrement étroite existant entre les différentes formes de la structure du langage, entre la parole gesticulée et le langage primitif. Nul ne peut, ce me semble, ne poin! remarquer le caractère idéographique du langage gesticulé: caracière qui le rapproche plus des modes de communication purement réceptuels que nous avons étudiés chez les animaux inférieurs que cela n’est le cas pour nos formes prédicalives pleinement développées. Ce me semble donc être un phénomène très suggestif que de voir les formes et les vestiges les plus anciens du langage parlé qui nous soient connus (bien qu'étant loin d'être originels) suivre de si près le modèle qui nous est encore fourni par la gesticulation idéographique des sourds-muets. La syntaxe qui s'y présente, — c'est-à-dire la st en ordre, telle qu’elle exprime le mode de groupement idéationnel, — ressemble de si près à la syntaxe du langage gesticul' que leur commune source psychologique nous apparaît aussitôt. C'est à cause de cette ressemblance de structure entre le langagt

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Au ; il con: la théc vons & dents, l'articu Par cor gage ar dont il ment à äune d colonel Cuié, «€ séquent qu'une 1 pour exp l'ail pu e M'avait st vir de cle bremiers Prochaie les signes tOmmunid taractéris de l'ouïe »

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ntre le langaët

LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 337

articulé et le langage parlé primitif que je me suis tant attaché à étudier le premier ; et si je ne m'arrête pas maintenant plus longuement sur la signification de l'analogie, c'est seulement parce que cette dernière est trop évidente pour qu'il y ait lieu d'y insister autrement.

Au sujet de cette analogie, il est toutefois un point sur lequel il convient de dire quelques mots. S'il y a quelque vérité dans la théorie de l’évolution appliquée à l'esprit humain, nous pouvons être assurés, d'après ce qui a été dit dans les chapitres précédents, que l’intonation, le geste et la mimique faciale ont précédé l'articulation en tant que moyen d'expression préconceptuelle. Par conséquent l’analogie de structure qui existe entre le langage articulé existant et les vestiges du langage articulé primitif dont il est maintenant question est probablemen t due, non seulement à une similitude de conditions psychologiques, mais encore àune descendance directe. Ou encore, comme le dit fort bien le colonel Mallery en parlant de l'origine probable du langage articuié, « comme le geste était alors la chose essentielle, etle son conséquent ou concomitant la chose accidentelle, il est probable qu'une représentation ou imitation du geste a dù être employée pour exprimer l’idée, avant que le son, associé avec cette action, n'ait pu en être séparé. L'onomatopée visuelle des gestes, qui alors n'avait subi qu’une légère corruption artificielle, pouvait donc servir de clef à l’'onomatopée vocale. On ajoute encore que dans les premiers temps, alors que les sons des seuls mots existants se rapprochaient étroitement des objets, et des idées dérivées de ceux-ci, les signes étaient d'autant plus abondants pour les besoins de tommunication, par rapport à la parole, que la vue saisit des aractéristiques plus distinctes des objets que ne le fait le sens de l'ouïe » (4).

Les conclusions générales qui précèdent, relatives à la genèse de l'idéation conceptuelle hors de l'idéation préconceptuelle, re- (oiventune confirmation frappante d’un autre ordre de recherches bhilologiques. L'évolutioniste supposerait, pour des raisons pré-

(1) Sign-Language, elt. p. 284%. À la page 352, l’auteur établit une comparaison dés plus intéressantes entre les langages gesticulé et articulé qui sont tous deux tployés par les Iudiens de l'Amérique du Nord ; il montre que dans les deux fs la syntaxe est identique.

Romaxes, Évol, ment.

existantes, que « les premiers signes du langage ont dû dénoter les actes et qualités physiques qui étaient directement apprtciables par les sens, et ceci pour deux raisons: d'abord parce que seuls, ceux-ci peuvent être directement signifiés, el d'autre part parce que c'étaient les seuls aussi dont les êtres humains encore non développés pouvaient s'occuper ou faire emploi » (1). En d'autres termes, si, comme nous le supposons, le langage a pris son origine dans des signes purement dénotatifs qui sont graduellement devenus de plus en plus connotatifs, et aussi de plus en plus prédicatifs, il est évident que les dénotations originelles n'ont dù se rapporter qu'à des objets ou des actes, états et qualités, de signification purement réceptuelle, c'est-àdire « à ces actes et qualités physiques qui sont directement perceptibles par les sens », et il estnon moins évident que l'extension conunotative de ces noms dénotatifs a dû, pendant ie période des plus longues, être limitée à notre connaissance préconceptuelle des analogies les plus évidentes, c'est-à-dire des analogies qui s'imposent nécessairement à la perception purement sensitive par la force de l'association directe.

S'il en est ainsi, qu'est-ce que l’évolutioniste serait en droit de compter trouver dans le langage tel qu'il existe maintenant? Évidemment, il s'attendrait à trouver des traces plus ou moins nettes, dans la constitution fondamentale de toutes les langues, de ce que l’on a appelé la « métaphore fondamentale », c'està-dire une extension intellectuelle de termes qui, originellement, n'avaient qu'une signification sensitive. Et c'est là exactement ce que nous trouvons. « Toute l'histoire du langage, jusqu'au présent jour, est remplie d'exemples de l'emploi de termes et de phrases physiques pour l'expression de conceptions et de relations non

physiques. À peine pouvons-nous écrire une ligne sans fournir des exemples de cette sorte de développement linguistique. Le

(4) Whitney, Encyclop. Bril., loc. cil., p. 770. Il est intéressant de noter que l'importance psychologique de ce principe a été clairement énoncée par Locke: « Nous pouvons nous rapprocher un peu de l’origine de toutes nos notions el connaissances si nous remarquons combien est grande la dépendance de nos mots par rapport aux idées sensibles communes ; et si nous remarquons comment ceux qui désignent des actes et des idées tout à fait en dehors de la sphère sensitive, naissent de ces idées sensibles communes, passent de là à des significations plus abs truses et représentent enfin des idées qui sortent de la connaissance de nos sens.” (Human Understanding, X, 1, 5.)

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(1) Whi p. 39; Gar Melapher Heyse ; Sys pp. 67, 133 ceux qui s consiste en est fait d'i ot depuis Poels.) « revèt cette de cette en de sons nat déguisées, d éléments p du langage Vainement elle point u (2) Scien (3) Sciend (4) Logos

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LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 339

fait est si général que nous ne nous considérons jamais comme ayant reconstitué l'histoire d'un mot intellectuel où moral tant que nous ne l'avons pas suivi jusqu’à son origine physique » (1). Pour moi, ce noyau réceptuel de tous nos termes conceptuels fournit les preuves les plus convaincantes, non seulement de la priorité historique du premier, mais aussi de ce que M. Max Müller nomme « leur inévitable nécessité » au développement des derniers (2). En d’autres termes, les faits paraissent établir d'une façon concluante que la connotation conceptuelle (ou dénomination) a toujours eu, e{ n'a pu qu'avoir un noyau réceptuel (dénotation) autour duquel elle s'est développée. L'analyse psychologique nous à déjà montré la priorité psychologique du récept, et maintenant les recherches psychologiques corroborent de la facon la plus frappante cette analyse, en découvrant réellement le récept à la base de tout concept. Comment mes adversaires répondront-ils à ce fait important et général ? Je ne le sais. Il ne suffit certainement pas, avec Max Müller (3), Noiré (4), et ceux qui pensent comme eux, de répondre que le développement de la pensée conceptuelle n'eût pas été possible autrement, car c'est simplement réitérer pour des raisons a priori la conclusion que j'ai atteinte « posteriori. Et plus la priorité historique de Ja dénotation peut être « priori démonirée nécessaire à la genèse subséquente de la dénomination,

(1) Whitney, Encyclop. Bril., p.770. Voir aussi Nodier, Notions de Linguistique, p. 39; Garnett, Esvays, p.89 ; Grimm, Gesch. d.d. Sprache, p. 56 et suiv. ; Pott, Melaphern vom Leben, ete. ; Zeilschr. fur Vergl. Sprachf. Jahrq, M, fascicule 2 ; Heyse; System, p. 97 ; et Farrar, Origin of Language, 130; Chapters on Language, pp. 67, 133, 204-246. Ce dernier cite le passage qui précède, et emprunte encore ceux qui suivent à Emerson et Carlyle : « De même que le calcaire du continent consiste en une quantité infinie de coquilles d'animalcules , de mème le langage est fait d'images et de tropes qui, maintenant employées dans leur sens dérivé, ont depuis longtemps cessé de nous rappeler leur origine poétique. » (Essays on the Poels.) « Le langage est l’incorporation de la pensée. J'ai dit que l'imagination revèt cette enveloppe, et cela n'est-il pas ? Les métaphores sont la substance mème de cette enveloppe. Étudiez le langage. Si l’on excepte quelques éléments primitifs de sons naturels, qu'est-ce done, si ce n’est un amas de métaphores évidentes ou déguisées, coulantes encore et imogées, ou bien incolores et figées ? Si ces mêmes éléments primitifs représentent ïes parties osseuses dans l'enveloppe chornue du langage, les métaphores en sont les muscles, les tissus et les téguments vivants. Vainement chercheriez-vous un style sans métaphores : votre a{{entlion mème n’estelle point une {ension ? » (Sarlor Resartus, chap. x.)

(2) Science of Thought, p. 329.

(3) Science of Language, p. 123.

(#) Logos, p. 258 et suiv.

plus sontconvaincantes nos preuves a posteriori qui établissent qu'en fait tel a été invariablement l’ordre de la succession historique. Si l’idéetion conceptuelle diffère en nature de l'idéation réceplueile, pourquoi cette nécessité de la priorité historique de la dernière ? Pourquoi faut-il que la dénotation précède toujours la dénomination? Pourquoi faut-il que la connotation réceptuelle précède toujours la prédication conceptuelle, si l’une ne procède de l’autre dont elle serait une phase plus avancée et plus élevée ? Il serait tout aussi légitime aux botanistes d'établir une distinction spécifique entre la racine et la fleur d'une même plante, et le psychologue qui, en présence de ces résultats des recherches philologiques, persisterait à établir une différence de nature entre la dénotation réceptuelle des «éléments radicaux », et la pleine floraison de la pensée conceptuelle, agirail exactement comme ce botaniste. Un exemple montrera mieux la force de cet argument que ne le ferait toute discussion abstraite. Mais je procéderai par analyse. Je cite d'après Geiger, le fait bien établi qui suit :

« L'homme a possédé un langage avant de posséder des outils... Si nous étudions les mots qui dénotent un acte qui s'opère au moyen d'un outil, nous verrons invariablement que ce n'est point là sa signification originelle, mais qu'il signifiait autrefois une activité similaire n'utilisant que les organes naturels. Ce fait est universel ; partout l’activité instrumentale dérive son nom d'une activité plus simple, plus ancienne, plus animale, el je ne saurais comment l'expliquer autrement si le nom n'esl plus ancien que l'activité instrumentale qu'il dénote actuellement, si le mot n'est antérieur à l'époque où les hommes contmencèrent à employer les outiis..… Les vestiges de ses plus anciennes conceptions, conservées jusqu'à nous dans le langage. déclarent hautement et distinctement que l’homme s'est développé hors de l'état dans lequel il ne pouvait compter que sur ses organes, un élat où par conséquent il ne différait guère des animaux par ses habitudes, et où, pour ses plaisirs dans l'existence, et pour sa conservation même, il dépendait presque entièrement des chances heureuses qui pouvaient s'offrir à lui » (1).

(1) Geiger, Discours au Congrès inlernalional d'archéologie et d'histoire, Bonn, 1868,

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LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) JM

À cet exemple particulier du principe général de la « métaphore fondamentale » on répondra peut-être: cela est fort intéressant en soi, mais après tout, c'est simplement une forme philologique établissant que les outils sont d'invention plus récente que les mots, que l'homme n'a pas toujours possédé des outils, que ceux-ci ont été graduellement inventés, et que, lorsqu'ils ont été découverts, ils ont été dénommés par une application métaphorique de mots déjà en usage. Soit, il me suffit que nous soyons d'accord dans cette mesure : je n’en demande pas plus, et je continue mon exemple.

A en juger par les publications actuellement nombreuses qui sont hostiles à la doctrine évolutioniste dans son application à l'homme, j'estime que la plupart des écrivains sont aussi impressionnés par les côtés morai et religieux de la psychologie humaine qu'ils le sont par le côté intellectuel. Gomme je lai déjà dit dans la préface, je me réserve d'étudier complètement dans un volume ultérieur ces facultés caractéristiques de l'homme. Ici, je m'occupe seulement de la question de l'origine des facultés de pensée conceptuelle qui, à mon point de vue, doivent être regardées comme la condition nécessaire et antécédente de la possibilité de la conscience et de la religion. Toutefois, et simplement pour donner un exemple se rapportant au point qui nous occupe, j'anticiperai ici quelque peu sur les faits que j'aurai à relater en détail au sujet des preuves que nous possédons relativement à la genèse de la conscience, et je ferai ceci en rapportant ici une autre citation du même philologue, étant donné qu'il est une de ces autorités que nul de mes adversaires ne peut méconnaître.

« Si nous examinons les mots, ces témoignages préhistoriques les plus anciens, nous verrons que toutes les notions morales renferment quelque élément indifférent au point de vue de la morale ». C'est-à-dire qu'ils renferment tous ce que j'ai nommé le «noyau réceptuel » qui exprime quelque processus ou quelque condition physique simple dont le nom a été, par la suite, transféré par «métaphore fondamentale » au «concept moral ». laissant de côté les exemples, continuons ce passage : « Mais pourquoi les choses moralement bonnes et mauvaises n’ont-elles pas leurs propres noms dans le langage ? Pourquoi les connais-

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sons-nous par quelque autre chose qui avait antérieurement sa dénomination? Évidemment parce que le langage date d'une période où le jugement moral et la connaissance du bien et du mal n'avaient point encore fait leur apparition dans l'esprit humain (1). »

Je n'ai point à m'occuper pour le moment de cette conclusion autrement que pour faire remarquer que je ne vois point comment il y peut être répondu si l'accord, relatif au cas exactement analogue des noms des outils, persiste. C'est-à-dire que, si quelqu'un admet que la preuve philologique suffit à prouver l’antériorité des mots par rapport aux outils qu'ils désignent, il faut, pour être logique, admettre aussi que les concepts fondamentaux de la moralité sont d'origine plus récente que les noms qui leur ont été donnés, eten vertu desquels ils sont devenus concepts. Ces noms, tout comme ceux des outils, n'avaient tous, originellement, qu'une signification préconceptuelle servant à dénoter les états ou activités physiques évidents, tels qu'ils étaient immédiatement connaissables par les facultés de perception sensitive et d'association directe. Puis à mesure que le sens moral se développa, et que la signification utilitaire de lo conduite en tant que morale commença à être appréciée, les principes de « métaphore fondamentale » furent appliqués à la dénomination de ces concepts récemment découverts, probablement à la même époque où ces mêmes principes étaient appliqués à la dénomination d'outils nouvellement imaginés.

Ce n'est, ici, qu'un exemple entre un nombre infini d'autres qu'il serait aisé de rapporter, si l’on considère, comme le fait remarquer Whitney, que « nous pouvons à peine écrire une ligne sans donner des exemples de cette sorte de développement linguistique ». Et, quoi que l’on puisse penser (à cette phase peu avancée de notre enquête) au sujet de l’application du principe général dont il s’agit au cas particulier de la conscience, il me paraît absolument certain que tout ce principe général de «métaphore fondamentale » révèle le fait d'un développement intellectuel de la phase préconceptuelle à la phase conceptuelle, et qu'il montre encore que ce développement a représenté la

(1) Geiger, Conférence au Cercle commercial de Francfort-sur-Mein, 1869.

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in, 1860.

LE TÉMOIGNAGE DE LA PHILOLOGIE (Suite) 343

caractéristique universelle des facultés humaines aux époques préhistoriques dont le langage nous a conservé les seules annales existantes (1).

Il subsiste encore une partie du domaine philologique dont il faut nous occuper, et nous y trouvons plus encore la confirmation de toutes les conclusions générales déjà acquises. Jusqu'ici

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