‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 15 sur 65 · IX · texte numérisé non relu

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Si nous examinons l'audition chez les articulés, nous trouvons le type le plus simple de l'organe auditif, chez les vers, où il se montre sous forme d’une vésicule globulaire fermée, renfermant un liquide où est suspendu un otolithe (3). Chez quelques crustacés tels que l’écrevisse et le homard, l’organe auditif est plus compliqué, et «si, en jouant du violon, nous produisons des notes de hauteur différente, pendant que l’on observe l'organe auditif au microscope, on voit qu’à chaque note un seul filament auditif se met en vibration, et que ce filament n’est pas le même pour deux notes (4). » Chez les insectes, il existe certainement des organes auditifs, du moins chez quelques espèces, bien que les expériences de sir John Lubbock démontrent que les fourmis sont sourdes. Ce n’est pas seulement la morphologie qui prouve que certains insectes ont le sens de l’ouïe, mais c’est aussi la physiologie : ce n'est qu’en admettant qu'ils ont ce sens que l’on peut s'expliquer la stridulation et d’autres sons sexuels produits par certains insectes : Brunelli a vu que lorsqu'il séparait une sauterelle femelle du mâle, par un intervalle de plusieurs mètres, le mâle commençait par produire sa stridulation afin d’avertir la femelle de la direction où il se trouvait ; la femelle ne tardait pas à arriver (5).

(1) Voir Vers de terre, p. 19-45, éd. angl,

(2) Der Thierische Wille, p. 191.

(3) Les lombries sont dépourvus d'organes auditifs, et sourds, bion que très sensibles aux vibrations transmises à travers les corps solides. Loc, cit,, p. 26.

() Haeckel, loc, cit., trad. angl., p. 325.

(5) Houzeau, Facultés mentales des animaux, À, Ler, p. 60.

J'ai moi-même publié des observations prouvant l'existence de l’ouïe chez les lépidoptères (1).

Si nous considérons le côté morphologique de la question, il est très curieux que, chez les articulés, les organes de l’ouïe se rencontrent parmi les membres d’un même groupe, dans des parties totalement différentes et très distantes du corps. Ainsi, chez le homard et l'écrevisse, ces organes sont situés dans la tête à la base des antennules, tandis que chez la mysis on les trouve à la queue: Chez les orthoptères, ces organes se trouvent tantôt dans les tibias de la première paire, tantôt sur les côtés du thorax. Chez d'autres insectes, ils sont probablement logés dans les antennes, Ces faits démontrent que, chez les articulés, les différentes sortes d'organes auditifs ont dù prendre naissance indépendamment, au lieu d’avoir été acquis par héritage d’un commun ancêtre du groupe : il est curieux que tel ait été le cas pour des animaux aussi peu éloignés les uns des autres que le sont le crabe, l'écrevisse et le homard (2).

Sans aucun doute, le sens de l’odorat est bien développé, tout au moins chez un assez grand nombre d'articulés ; cependant, sauf dans quelques cas, nous ne sommes pas encore en état de déterminer où sont les organes de ce sens. Ainsi iles faits que j'ai cités dans l'/ntelligence des animaux, d'après sir E. Tennent, au sujet des habitudes des sangsues de terre de Ceylan, prouvent que ces animaux doivent être doués d’un odorat d’une délicatesse étonnante, puisqu'ils sentent l’homme et le cl:val à une très grande distance. Chez les lombrics, l’odorat est faible : il ne s'exerce que sur certaines odeurs (3), semble-t-il. Sir John Lubbock a établi par des expériences directes que les fourmis sentent les odeurs, et qu’elles semblent le faire par l'intermédiaire de leurs antennes. La même remarque s'applique aux abeilles, et le fait général que beaucoup d’insectes sont doués d’odorat est prouvé par le fait général que tant de plantes à fleurs, dont la fécondation dépend des visites des insectes, émettent des odeurs pour attirer ceux-ci. Les crustacés ont évidemment l’odorat : la rapidité avec laquelle ils découvrent leur nourriture le prouve assez. J’ai pu récemment localiser les organes

(1) Voir Nature, vol. XV, p. 177.

(2) Des faits analogues ont été observés pour l'œil chez les Vers et, comme

nous le verrons aussi, chez les mollusques,

(3) Darwin, loc. cit, p. 30,

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olfactifs des crabes et des homards au moyen d’une série d’expériences encore inédites et qui seraient trop loñgues à rapporter ici en détail. Je me bornerai à dire que ces organes sont placés dans les petites antennes, dont le bout s’est curieusement modifié en vue d'accomplir la fonction olfactive. C'est-à-dire que l’article terminal se meut dans un plan vertical et soutient l’appareil olfactif qui exécute un mouvement incessant de va-et-vient dans le sens vertical, de façon à être mis en contact soudain avec toute parcelle odoriférante qui peut être suspendue dans l’eau, tout comme nous flairons en aspirant de fréquentes et petites bouffées d'air, Quiconque visite un aquarium observe aisément ces mouvements sur un crabe ou un homard en bon étal.

Le sens du goût se rencontre certainement, au moins chez quelques articulés (par exemple ceux qui vivent de miel}, et le sens du tact est plus ou moins développé chez tous.

Si nous en venons aux mollusques, nous suivons une série assez uniforme depuis les simples taches oculaires de certains lamellibranches, par les ptéropodes, pour arriver aux yeux mieux organisés des gastéropodes et hétéropodes. Mais, pour arriver aux céphalopodes, il y a un saut considérable dans le développement : l'œil d’un octopus, au point de vue de l’organisation, est égal à celui du poisson, auquel il ressemble beaucoup. Tout en nous rappelant que cette ressemblance, si frappante qu'elle soit, est purement superficielle, il nous faut noter que cet énorme développement de l’œil du mollusque, qui le rapproche de celui du poisson d’une façon si étrange, est en relation évidente avec le non moins considérable développement du système neuro-musculaire de l'animal, qui, à ce point de vue, ressemble plus à un poisson qu'aux autres mollusques. Ce cas rappelle le développement également considérable atteint par l'œil de l’annélide nageante citée plus haut.

Si nous envisageons la classe des mollusques, nous remarquons pour l'œil la même variabilité de position que pour l'oreille des articulés. Ainsi, tandis que les céphalopodes et gastéropodes ont l'œil situé dans la tête, il y a, chez quelques espèces de ce dernier groupe, des yeux supplémentaires situés sur le dos, et qui diffèrent beaucoup par leur structure des yeux de la tête. Chez les lamellibranches les yeux se trouvent en grand nombre sur le bord du manteau. Le sens de l’audition existe généralement chez tous les mollusques, et les organes de l'ouïe se perfectionnent manifeste-

ment à mesure que nous nous élevons dans l’échelle de ces animaux, comme nous l’avons déjà vu pour les organes de la vision. Ainsi, parmi les mollusques inférieurs, les organes de l’ouïe consistent en une paire de petites vésicules attachées aux nerfs auditifs et remplies d’un liquide où est suspendu l'otolithe. Chez les céphalopodes toutefois, bien que le plan général de l’organe reste le même, nous trouvons une disposition qui le rapproche de l’organe auditif du poisson : la vésicule est enchâssée dans le cartilage de la tête,elle est plus grande et elle est analogue à l'organe auditif des vertébrés. La majorité des mollusques sont doués de l’odorat : cela est évident par la facilité avec laquelle ils trouvent leur nourriture; l’octopus a, paraît-il, une profonde aversion pour certaines odeurs (Marshall). Chez les céphalopodes, les organes olfactifs sont représentés probablement par deux petites cavités en arrière de l’œil: chez les autres mollusques, on les croit logés dans les petits tentacules qui avoisinent la bouche.

La fonction tactile s'exerce par ces petits tentacules et aussi par les grands tentacules, aussi bien que par la surface générale, molle et tendre ; mais, chez les céphalopodes, elle s'exerce surtout par les longs bras flexibles qui, je crois, doivent être regardés comme donnant à ces animaux une faculté tactile plus considérable que ne l’a n'importe quel autre animal de mer.

Chez le poisson, la vue est bien développée. Une truite distinguera un ver suspendu dans l’eau trouble, un saumon évitera les obstacles même lorsqu'il nage avec une rapidité considérable ; le Chelmon rostratus vise avec une précision parfaite une mouche, au moyen de son petit projectile aqueux. Les poissons aveugles, qui vivent à l'obscurité, n'ont perdu leurs yeux que par manque d'exercice de ceux-ci; mais, à ce sujet, notons une singulière énigme biologique qui s’observe chez beaucoup de poissons de mer profonde recueillis par le Challenger. Bien que vivant à des profondeurs où aucune lumière ne peut être supposée pénétrer, quelques-uns de ces poissons ont des yeux considérables. On peut imaginer que ces yeux sont destinés à voir les nombreux êtres lumineux (phosphorescents) qui habitent les mers profondes, air.si que le montrent encore les dragages du Challenger. Mais si l’on propose cette explication, on peut aussi se demander pourquoi ces êtres sont devenus lumineux ; leur luminosité est un désavantage, puisqu'elle les rend visibles aux poissons, S'il ne s'agit que d'animaux lumineux doués eux-mêmes d’yeux, ce

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Nous l'avons déjà fait remarquer, les poissons sont bien pourvus d'organes d’audition et d'odorat, l’'amphioxus étant le seul qui soit privé de l’ouïe ; dans certains cas (squatina) les lobes olfactifs sont énormes par rapport au reste du cerveau. Le sens du toucher s'exerce chez beaucoup d'espèces par l'intermédiaire de tentacules placés au voisinage de la bouche. Les lèvres, ou du moins leur partie molle, et dans quelques espèces, les nageoires pectorales, ont aussi une fonction tactile, et chez certains trigles il y a des appendices digités rattachés à ces dernières, qui servent sans doute à renforcer leur efficacité en tant qu'organes tactiles. Le goût, en tant que distinct de l’odorat, se rencontre-t-il chez les poissons? Cela est douteux, mais il faut nous rappeler, ainsi que nous i’avons déjà remarqué, que chez les animaux aquatiques il n’y a pas de véritable distinction à établir entre ces deux sens. Il n’y à pas, en effet, pour eux, de milieu gazeux, tel que l'air : il ne s’agit donc que de savoir si les terminaisons nerveuses, affectées par les particules en suspension dans l’eau, se trouvent réparties dans quelque partie de la bouche sur laquelle passent les aliments, ou sur quelque autre partie de l'animal. Je dis : sur quelque autre partie de l'animal (et non seulement dans ses fosses nasales), parce que chez certaines espèces l’on rencontre, enfouies dans la peau sur les côtés du corps, une quantité de papilles de forme curieuse que, pour des raisons de morphologie, l’on peut regarder comme présidant aux sens de l’odorat ou, indifféremment, du goût. Haeckel, cependant, se livre à diverses considérations sur ces organes et semble disposé à les regarder comme l'organe d’un sens inconnu.

Le sens de la vue chez les amphibiens et reptiles ne présente rien de particulier à noter, si ce n’est que le cristallin n'est pas aussi réfringent que chez les poissons. La transition d’un œil destiné à voir sous l’eau à un œil destiné à voir dans l'air est curieusement manifestée par un même œil, celui du sprat de Surinam, Cet animal à les yeux placés sur le sommet de la tête, de façon que lorsqu'il arrive à la surface de l’eau, une partie des yeux est à l'air; «la pupille est en partie divisée, et le cristallin comprend également deux parties : aussi suppose-t-on qu’une partie de ce singulier œil est destinée à la vision dans l'air ;

l’autre, à la vision sous l’eau » (1). Les sens de l’ouïe, du goût et de l’odorat, bien que présents chez les amphibiens et reptiles réa. lisent peu ou point de progrès sur les mêmes sens chez les poissons.

Chez les oiseaux, le sens de la vue est proverbial comme finesse et acuité; en fait, il n’y a pas, dans le règne animal, d'exemples d'organes de vision aussi parfaits que ceux que l'on rencontre chez certaines espèces de ce groupe. Soit que nous considérions l’œil du faucon, capable de distinguer à une grande hauteur un animal placé à terre, et présentant la même couleur que le sol qu’il imite, ou l’œil de l’oie ‘solen, capable de distinguer, à une hauteur d’une centaine de pieds dans l'air, un poisson à plusieurs brasses sous l’eau, ou l'œil de l’hirondelle capable d’une accommodaiion si rapide, nous devons conclure que l'organe visuel a atteint sa plus grande perfection chez les oiseaux. A ce sujet, il est intéressant de noter que le mimétisme a atteint son plus haut degré de perfection chez les animaux qui sont la proie des oiseaux. Celte per’. ‘on du mimétisme est s1 étonnante, dans certains cas, qu'e : : -té 5itée comme une difficulté opposée à la théorie de l’évolu …; il semble incroyable qu’une telle perfection «it pu être atteinte par degrés lents, grâce à la sélection naturelle, avant que les espèces présentant cet avantage aïen’ été exterminées par les oiseaux. On peut répondre à cette objection en disant que les organes de la vision des oiseaux n'ont pas dû être de tous temps aussi parfaits qu’ils le sont actuellement, et, par suite, que le degré de mimétisme qui eût pu protéger certains animaux à une époque où les yeux des oiseaux étaient moins développés que maintenant, ne suffirait pas à les protéger aujourd'hui. En d’autres termes, l’évolution des yeux des oiseaux et celle du mimétisme de leur proie doivent être considérées comme ayant marché pari passu, chaque phase dans l’une jouant le rôle de cause par rapport à la phase suivante de l’autre. Le cristallin est aplati chez les oiseaux remarquables pour leur vue perçante, tels que le vautour; il est plus sphérique chez le hibou, à vue basse; il devient de plus en plus sphérique chez les oiseaux aquatiques, selon leur mode de vie aquatique.

Tous les oiseaux entendent; c'est dans cette classe que nous rencontrons les premiers signes d’un organe auditif capable d’ap-

(1) Marshall, Outlines of Physiolagy, vol, Ier, p, 603.

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