‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 16 sur 65 · SES · texte numérisé non relu

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‘ précier avec finesse les différences de hauteur du son. Chez beau- | coup d'oiseaux, la délicatesse d'appréciation de la hauteur, aussi

. bien que du timbre des sons, est si remarquable que l'on peut * se demander si l’ouie de l’homme même est plus parfaite à ce

point de vue. Je a’ai pas à m'arrêter à considérer la difficulté anatomique, à expliquer le fait. Je suis disposé à penser que le sens de l’ouïe chez les oiseaux, chez quelques espèces du moins, est également très délicat à l'égard de l'intensité du son. Je pense ainsi pour avoir observé les courlis enfoncer leurs longs becs jusqu'à la racine, dans le sable uni des grèves, après retrait de la mer, afin d'attraper les vers cachés dans le sable. Or, dans ces » circonstances, le ver ne peut donner d’autres indications du point “où il se trouve qu’au sens de l’ouïe de l'oiseau. De même, je pense que la grive commune se guide vers le ver caché dans le

sol par le sens de l’ouïe; ce sont les mœurs particulières à cet

oiseau, lorsqu'il est à la recherche de sa nourriture, et que j'ai décrites ailleurs, qui me font penser ainsi (4). Le sens de l’odorat des oiseaux l'emporte sur celui des reptiles,

“ mais ne peut se comparer à celui des mammifères; la vieille opi-

1 nion d’après laquelle les vautours trouveraient leur nourriture à Li de l’odorat a été amplement réfutée (2). Le sens du goût

“est assez obtus chez les oiseaux, comparé à ce qu'il est chez les “mammifères; il en est de même pour le sens du toucher. La (tribu des perroquets est la seule chez qui le toucher soit exercé + par des organes bien combinés; il y faut joindre les canards et

d’autres espèces qui cherchent leur nourriture dans la boue, et

… chez lesquelles le bec est spécialement modifié par suite du mode … d'existence.

Si nous envisageons l'ensemble des mammifères, nous devons

dire que, à l'exception du sens de la vue, qui atteint sa plus haute

perfection chez les oiseaux, tous les sens spéciaux sont plus déve-

X loppés que dans toute autre classe. Ceci est particulièrement le “cas pour les sens de l'odorat, du goût et du toucher.

Le sens de l’odorat atteint sa plus grande perfection chez les

“carnivores et ruminants; d'autre part, il manque chez quelques

«cétacés. Toute personne habituée à la chasse au cerf doit s'être

h étonnée des précautions qu'il faut prendre pour empêcher le gibier

(1) Nature, vol. XV, p. 177 et 292, Voir aussi, au mème endroit, mes vbser- : vations sur la manière dont se nourrit le courlis, (2) Voir {Intelligence des animaux,

de passer sous le vent du chasseur; pour un novice, ces précautions semblent impliquer une exagération superstitieuse de la puissance de l’olfaction ; ce n’est que lorsqu'il a vu lui-même le cerf le sentir à une distance presque incroyable qu'il se rend aux précautions prises par les gardes, sans manifester le mépris qu'il leur témoignait auparavant.

Mais, chez les carnassiers, le sens de l’odorat est encore plus extraordinairement développé, sans doute à cause de son utilité dans la poursuite de la proie.

J'ai fait une expérience avec un terrier à moi appartenant, qui montre, mieux que tout ce que j'ai pu lire, le développement presque surnaturel de l’odorat chez le chien. Un jour de fête, alors que la grande allée de Æegent’s Park regorgeait de promeneurs de toute catégorie, se promenant en tous sens, j'emmenai mon terrier, que je savais doué d’un odorat excellent, capable de me suivre à la piste pendant des milles. A un certain moment, son attention fut attirée par un autre chien; je fis alors un cerlain nombre de zigzags d’un côté à l’autre de l'allée, puis je m'assis, et je surveillai le terrier, Celui-ci, s'apercevant que je n'avais pas continué dans la direction où il m'avait laissé lorsqu'il me quitta, revint à l'endroit où il m'avait vu pour la dernière fois, et là, retrouvant ma piste, la suivit dans tous les zigzags que j'avais décrits, jusqu’à ce qu'il arrivât à moi. Or, pour ce faire, il avait eu à distinguer ma piste d'au moins cent autres pistes également fraîches, et de plusieurs milliers de pistes plus anciennes, traversant la mienne sous tous les angles possibles.

L’odorat étant à tel point perfectionné chez les chiens, on a, à juste raison, observé que le monde extérieur doit être, pour ces animaux, tout différent de ce qu'il peut être pour nous: les idées qu'ils en ont reposent en effet, en grande partie, sur un sens nouveau. À ce sujet, j'ai remarqué que les hypothèses sur celte question semblent être inutiles, le sens de l’odorat du chien ne paraissant pas être simplement une amplification du nôtre propre. Si tel était le cas, en effet, il semblerait incroyable que des chiens de chasse dressés d'une facon parfaite, et possédant le nez le plus fin, fussent précisément ceux qui prennent le plus de plaisir à se rouler dans des choses malpropres, qui donnent une odeur capable de provoquer une sensation douloureuse de nos narines.

Le sens de l’ouïe est très développé dans la classe des mammifères : c’est un fait digne de remarque que c'est la seule classe

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pourvue d'oreilles mobiles. Comme le fait remarquer Paley, chez

les animaux de proie, l'oreille externe est généralement dirigée

en avant, Landis que chez les proies habituelles de ces animaux, l'oreille peut être dirigée en arrière,

Sauf le singe chantant (4ylobates agilis), il ne semble pas qu'il y ait d’autres mammifères capables d'apprécier comme l'homme la hauteur du son, avec quelque délicatesse. Toutefois, j'ai entendu un terrier qui avait l'habitude d'accompagner une chanson par ses hurlements, faire suivre les notes prolongées de la voix humaine de notes qui tâchaient d’être à l'unisson avec celles-ci : le docteur Huggins, qui a l’oreille fine, me dit que son grand mastiff

: Kepler avait coutume d’essayer la même chose lorsqu'un orgue « de Barbarie jouait des notes prolongées.

Le sens du goût est plus développé chez les mammifères que dans n'importe quelle autre classe : on peut en dire autant du tact. D'une façon générale, les prince; aux organes de ce dernier sens sont le museau, les lèvres et la langue, on rencontre aussi des poils tactiles, en général.

Chez les rongeurs, parmi les mustélidés, et chez tous les primates, les mains sont le principal organe tactile. Il semblerait que l’extrème modification subie par ces membres chez les cheiroptères s’est accompagnée d’un développement extraordinaire de ia sensibilité tactile, Dans l’expérience célèbre de Spallanzani (souvent répétée depuis, et confirmée par d’autres observateurs), on x vu que lorsqu'une chauve-souris a été aveuglée, et que ses oreilles ont été bouchées avec du coton, elle n’en continue pas moins à voler sans difficulté, semble-t-il, puisqu'elle évite tous | les obstacles, même ceux qui consistent en de minces ficelles # tendues à travers la chambre où elle vole. La seule explication À de ce fait surprenant se trouve dans le fait que l’expansion membraneuse de l'aile, richement innervée, est pourvue de la sensi- * bilité au contact, ou à la température, ou de l’une et de l’autre, % au point que l'animal est informé de la proximité d'un obstacle 4 avant que le contact ne se soit effectué, soit par l'accroissement de la résistance de l'air, à mesure que l'aile se rapproche d'un corps quelconque ; soit par la différence des échanges de chaleur qui se font entre l'aile et l'obstacle d’une part, et entre l'aile et - l'air ambiant, de l’autre. Quand nous marchons à tâtons dans } une chambre obscure, nous-mêmes nous sentons un corps solide …. de dimensions considérables, un mur, par exemple, avant de le

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toucher réellement, au moyen de la peau du visage, ainsi que je l'ai observé. Probablement donc, c’est grâce à un développement extrême de cette faculté que les chauves-souris, à vol nocturne, arrivent à éviter des obstacles aussi faibles qu’une ficelle tendue. Mais lorsque nous pensons à la rapidité et à la netteté avec lesquelles il faut que la sensation soit provoquée, nous devons conclure que le sens du tact est ici à une phase de développement au moins équivalente, sinon supérieure à la phase où se trouvent la vue chez le vautour, ou l’odorat chez le chien. En fait, Haeckel et d’autres ont émis l'hypothèse que les faits précédents appellent peut-être la supposition de l'existence d’un sens supplémentaire, encore inconnu, différent de tous ceux que nous possédons nousmêmes. Je pense qu'il vaut mieux ne pas s'engager dans une hypothèse aussi obscure, si nous n'y sommes pas contraints ; aussi, ne m'en occuperai-je pas. Aussi ne suivrai-je pas Haeckel dans son hypothèse que la faculté possédée par certains animaux, de se diriger à coup sûr vers leur nid ou habitation, est due à quelque sens nouveau et inexplicable : je traiterai cette question au chapitre réserté à l'instinct.

Ayant rapidement passé en revue les facultés sensitives spéciales telles qu'elles se présentent dans les différentes classes du règne animal, je terminerai ce chapitre par l'examen de quelques principes généraux relatifs à la sensation.

Le sens musculaire, les sensations de faim, soif, satiété, et autres sensations générales analogues ne nous arrêteront pas; bien que leur origine soit quelque peu obscure, nous savons du moins qu’elles dépendent d’adaptations nerveuses ; et considérant de quelle importance elles sont pour les animaux, nous concluons qu’elles se sont développées conformément aux principes généraux de l’évolution neuro-musculaire déjà examinés aux chapitres précédents. Je désire plutôt étudier ici le mécanisme de certains sens plus spéciaux, au point de vue de ces mêmes principes généraux.

Considérons d’abord le sens de la terpérature. Il est bien évident que chez nous, el au moins chez tous les animaux supérieurs, les sensations thermiques ne peuvent être provoquées que par les terminaisons nerveuses de la peau et des parties voisines des muqueuses : si les fibres nerveuses sont excitées par le froid ou le chaud en deçà des terminaisons spéciales, comme sur une plaie vive, la sensation produite est simplement une sensation de

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tout entiers qui aboutissent à ces terminaisons, sont spécialement consacrés aux impressions thermiques. Ces impressions ne sont pas absolues lorsqu'elles arrivent à se produire, elles sont rela: tives et dépendent de la température de la partie du corps où elles se produisent ; plu. la différence est grande entre la température de cette dernière et celle du corps étranger, plus l'impression est vive. En outre, plus la surface impressionnée est considérable, plus l'impression est vive : si la main tout entière est plongée dans l'eau à 102 degrés Réaumur, la température de cette eau sera à tort jugée supérieure à celle d’une autre eau à » 104 degrés Réaumur, mais dans laquelle un seul doigt sera plongé: à de même la main tout entière apprécie des différences plus légères “ que n’en peut apprécier un doigt isolé. D’après Weber, la main » gauche est beaucoup plus sensible à la température que ne l'est la droite, et il est certain que les parties différentes du corps présentent une sensibilité très différente à ce genre d’excitations. à Plus le changement de température est subit, plus l’effet sensitif ; est considérable. Nous n'avons pas les moyens de vérifier si ces à faits sont les mèmes chez les invertébrés, ou même chez les ver- “1ébrés à sang froid, mais nous ne saurions douter qu'ils ne soient “exacts pour tous les vertébrés à sang chaud. L Évidemment, des précautions ont été prises pour permettre à “ces êtres d'apprécier les changements locaux de température produits çà et là sur la surface générale du corps (l’état de bien- “être ou de malaise qui survient lorsque le corps est maintenu à sa température normale ou non, est tout autre chose et n'a “rien à voir avec le mécanisme spécial que nous étudions en ce moment) : il y a donc lieu de rechercher les causes probables “ide l'origine et du développement de cette sensibilité particu- “ière.

# Au premier abord, nous semblons nous heurter à une difficulté que je m'étonne de ne jamais voir citer par les adversaires de la “théorie évolutionniste. Dans la nature, les seules différences de % empérature qui se produisent normalement dans les objets avec Mesquels les animaux puissent venir en contact sont celles qui 'étendent entre la glace et la chaleur des objets chauffés par le soleil des tropiques, et même aucun animal n’a eu l'occasion J éprouver des changements de température aussi variés que ceux

que nous venons de citer (1); car, dans les régions polaires, il n’y a pas de soleil tropical; sous les tropiques, il n'y a pas de glace, et dans les zones tempérées la chaleur solaire est modérée. Depuis l'invention du feu, découvert par l’homme, le sens thermique est devenu très utile à diverses espères d'animaux pour l'examen de leur nourriture, etc.; à cet égard, ce sens est presque indispensable à l’homme lui-même; mais, si l'on considère lès antécédents de ces animaux et aussi ceux de l’homme même, il peut, au premier abord, sembler étrange que des adaptations aussi minutieuses aient été développées, et, comme je lai dit, je m'étonne qu'aucun adversaire de l’évolution n'ait indiqué le fait. On pourrait prétendre que nous sommes ici en présence d’un rouage compliqué du mécanisme organique construit en prévision de l'emploi du feu pour la cuisson des aliments et les bains tièdes. Mais je pense qu’on peut expliquer la chose en se basant sur des principes évolutionnistes, si nous remarquons que l'usage du sens de la température n'est pas limité au seul examen des aliments. Nous savons que les différences de la température des ‘diverses parties de la surface du corps, générales ou locales, modifient considérablement les conditions de la circulation dans la partie ou les parties impressionnées : il a donc toujours dû être utile aux animaux d’être pourvus d’un appareil sensitif à la surface du corps, destiné à les informer tout de suite de ces différences. Le développement de cet appareil selon certaines lignes spéciales (grâce auquel certaines parties du corps deviennent plus sensibles que d’autres aux modifications thermiques) s'expliquent aisément par les effets de l'exercice et de l'habitude. Ainsi, par exemple, le fait que les lèvres de l’homme, bien que pourvues d’une peau si délicate et si sensible aux impressions tactiles, sont néanmoins susceptibles de supporter une élévation subite de 1 température, qui serait douloureuse si elle se produisait sur la peau du visage, doit être considéré comme signifiant que l'habitude a accoutumé les nerfs des lèvres à supporter une élévation soudaine de la température, et ceci a dù certainement se faire depuis l'invention de l'art de cuire les aliments.

M. Grant Allen envisage le sujet à un point de vue plus général et dit : « Pour l'animal, la chaleur, c’est la vie; le froid, c'est la (1) Sauf peut-être en Islande, à cause des geysers ; dans les régions antarcti-

ques, au voisinage des volcans l’Erebus et la L'erreur, qui certainement donnent naissance à des sources chaudes, et dans d'autres régions analogues, (Trad.)

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