‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 20 sur 65 · MAUX · texte numérisé non relu

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Je puis ici faire remarquer que je suis d'accord avec M. Ribot, lorsqu'il dit que les phénomènes de la mémoire, qu’elie soit « organique » ou « psychologique », n'ont point d’analogie vraie avec les phénomènes purement physiques, tels que l'effet permanent exercé sur une plaque sensibilisée par une courte exposition à la lumière, ou d’autres phénomènes où des organismes vivants ne sont pas en jeu. Je suis encore d’accord avec lui quand il dit que les phénomènes les plus approchants de la mémoire doivent être cherchés dans les tissus autres que le tissu .nerveux, et qu'ils se rencontrent dans le protoplasma. Ainsi, il cite Hering déclarant que la fibre musculaire « devient proportionnellement plus forte à mesure qu'elle est exercée ». A ceci, je crois, on peut objecter qu'il n'y a pas de preuve de fibres musculaires individuelles devenant plus fortes par l'exercice. Je crois qu’une comparaison meilleure, parce qu’elle soulève moins de difficultés, est fournie par le fait que lorsqu'un courant galvanique constant passe pendant un court laps de temps à travers un faisceau de fibres musculaires dans le sens de leur longueur, et qu'après cela on ouvre le circuit, on voit qu'un changement s’est produit ; l’excitabilité des fibres est altérée en ce qu’elles sont moins excitables au stimulus à l’action duquel on vient de les soumettre ; cela est aisé à vérifier en les excitant à nouveau de la même façon; par contre, elles sont plus excitables par le mème courant, passant en sens opposé à la première direction. Gette mémoire du muscle relative à la direction selon laquelle à passé une excitation galvanique dure une minute ou deux après cessalion du passage du courant (grenouille). J'ai observé ce fait curieux dans le tissu musculaire de divers animaux, depuis les méduses jusqu’au haut de l'échelle animale (1).

Je partage encore l'opinion de M. Ribot lorsqu'il émet l'avis

(1) Voir Concluding Observations on the Locomotor System af Medusæ (Phil. lrans., part. 1, 1880); et Modification of Excitability, ete. (Proc. Roy. Society, nes 171 et211), Voir aussi Journal of Anatomy and Physiology, vol. X. Un autre exemple également probant de ce qu'on peut appeler la mémoire protoplasmique se rencontre dans les faits de la «sommation des excitalions », qui s’observe plus ou imoins dans les Lissus excilables, c’est-à-dire là où le protoplasma vivant est en jeu, Ces faits montrent que si une succession d’excitalions est appliquée au tissu excitable, l'excitation devient de plus en plus rapide, et sa réponse à l'excitation devient de plus en plus énergique : chaque excitation laisse derrière elle un souvenir organique de sa présence.

(Voir sur ce point: C. Richet, Physiologie des muscles et des nerfs, et H. C, de Varigny, Recherches expérimentales sur l’excitabilité cérébrale, etc., 1884.)

que la base physique de la mémoire consiste partiellement en un changement moléculaire permanent (ou impression) produit sur l'élément nerveux affecté par le stimulus dont le souvenir est conservé, et partiellement, dans « l'établissement de connexions stables entre différents groupes d'éléments nerveux ».

Je ne crois pas qu’on puisse trop fortement repousser l’opinion d’après laquelle la première de ces deux conditions physiques suftirait. à elle seule à expliquer tous les faits de la mémoire, el d’après laquelle, par conséquent, un souvenir donné est pour ainsi dire emmagasiné dans une cellule spéciale, en tant qu’impression particulière exercée sur la substance de cette cellule. Au contraire, comme le montre M. Ribot, « chacune de ces unités supposées (souvenirs) se compose d’un nombre considérable d’éléments hétérogènes : c'est une association, un groupe, une fusion, un complexus, une multiplicité... La mémoire suppose non seulement une modification d'éléments nerveux, mais /a formation parmi eux d'associations déterminées pour chaque acte en particulier. Toutefois, nous ne devons pas oublier que ceci est une pure hypothèse, la meilleure sans doute que nous puissions trouver, mais une hypothèse qui ne doit pas êlre regardée comme impliquant que nous savons réellement quelque ghose de définitif au sujet du substratum physique de la mémoire ».

Si profonde que soit, sans aucur doute, notre ignorance à l'égard du substratum physique de la mémoire, je crois que nous avons tout au moins le droit de regarder ce substratum comme étant le même dans la mémoire ganglionnaire ou organique, ct dans la mémoire consciente ou psychique, étant donné le nombre et la précision des analogies existant entre ces deux forr es. La conscience n’est qu’une adjonction, et celte adjonction a lieu lorsque les processus physiques, soit par la rareté de la répétition, soit par la complexité de l’opératior, soit enfin pour d’autres causes, s’accompagnent de ce que j'ai déjà appelé le frottement ganglionnaire. Cette opinion estconfirmée par ce fait général remarqué dans le chapitre sur la « Base physique des facultés mentales», que la mémoire conscier te peut dégénérer en mémoire inconsciente par suite de la répétition, et que des associations primitivement mentales peuvent devenir automatiques.

Ceci dit sur la base physique de la mémoire, nous pouvons examiner maintenant l'évolution de la mémoire envisagée au point de vue psychologique.

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La première phase de la mémoire véritable ou consciente peut, je pense, être regardée comme consistant dans l'effet secondaire produit sur un nerf sensitif par une excitation, effet qui, Lant qu'il dure, est continuellement transmis au sensorium. Comme exem- 1 ples, je citerai la persistance des impressions sur la rétine, la Î douleur qui suit un coup, etc. (1).

4 La première des phases ultérieures qui me semble pouvoir se “ distinguer de la précédente par une différence nette est celle où une sensation présente est sentie comme étant analogue à une sensation déjà éprouvée. Il peut ne pas y avoir mémoire de la sensation entre les deux moments où celle-ci a eu lieu; il n'est pas nécessaire non plus qu’il y ait association des 1dées. Mais voici ce qui se passe : quand la sensation se reproduit pour la deuxième, la troisième, la quatrième fois, elle est reconnue en tant que sensation analogue à celle qui a été produite la première fois, en tant que sensation non inconnue. Ainsi, par exmple, d’après Sigis mund, qui a étudié avec beaucoup d'attention la psychogenèse des enfants, il paraît que le souvenir du goût sucré du lait est, chez les enfants nouveau-nés, la cause qui leur fait préférer en général les aliments à goût sucré aux autres. Cette préférence dure longtemps après le sevrage, et se prolonge généralement pendant l'enfance ; ce qui nous intéresse dans ce fait, c’est qu’il commence trop tôt dans la vie de l'enfant pour qu’on puisse supposer l’exis- % tence de quelque association des idées et d'un rôle quelconque 4 joué par elle dans cette circonstance. Sigismund dit, en effet, que & le souvenir du goût du lait s'attache immédiatement à la perception, el Preyer, d’après des observations personnelles, déclare qus + la préférence pour les saveurs sucrées, par rapport aux autres sa- © “ours, se révèle dès le premier jour.

+ Une auire phase, distincte de la précédente, est celle où, sans * qu'il y ait encore association des idées, une sensation présente est perçue comme dssemblable d'une sensation passée. Aïnsi, pour en revenir aux observations de Sigismund et de Preyer, il parait, d'après eux, que, lorsque le goût accoutumé du lait s’est bien fixé dans la mémoire par plusieurs actes successifs de teter, à l'enfant, Agé seulement de quelques jours, est en état de distin- « guer le changement de lait. Je trouve encore dans les notes + manuscrites de M. Darwin le fait suivant : « Sir B. Brodie a

(1) Comparez Wundt, Grundzüge der philosophischen Psychologie, p. 791,

affirmé que si un veau ou un enfant n'a jamais été nourri par sa Æ ass0 mère, il est beaucoup plus aisé de l’élever artificiellement que sem s’il a teté, ne fût-ce qu’une fois. » De même Kirby et Spence Gue (d'après Réaumur : Entomologie, vol. 1°, p. 391) disent que les Ÿ div larves «ayant vécu quelque temps d'une plante aiment mieux Ÿ peu mourir que de changer d’aliment en se nourrissant d'une autre, # effet que cependant elles eussent parfaitement acceptée si elles y À men eussent été accoutumées dès le début ». î ne

On remarquera qu'en traitant de ces phases de la mémoire chez 4 Ja vi les très jeunes enfants où l’on ne peut supposer l'existence de | M divic l'association des idées et où celle-ci n’est pas nécessaire pour ex- | sul: pliquer les faits, nous nous irouvons tout de suite en présence de 3 égal

la question de savoir si réellement la mémoire doit être considérée sens

comme due à l'expérience individuelle ou si elle est une faculté tout héréditaire, un instinct. Sur ce point, nous renvoyons à l'antique diffic et très intéressante expérience de Galien, qui répond d’une facon tem définitive à cette question, en ce qui concerne les animaux. Gà- les p lien prit un jeune chevreau nouveau-né et n'ayant pas encorc rien pris la mamelle, et le placa devant une rangée de vases sem- simp blables remplis de produits différents : lait, vin, huile, miel cl rent farine. Le chevreau flaira chaque vase et choisit celui qui con- sens;

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tenait le lait. Ceci prouve indubitablement le fait de la mémoire héréditaire ou de l'instinct chez le chevreau; il doit en être pro-

bablement de même, en partie au moins, chez l'enfant. A l'appui pas de cette hypothèse, je rappellerai les expériences du professeur il n° Kuszmaul, qui vit qu'antérieurement même à l’expérience indi- laiss

viduelle que procure l’acte de prendre le sein, les nouveau-nés manifestent ure préférence pour les saveurs sucrées comparées aux autres saveurs. Si l'on mouille leur langue avec du sucre ou fam des solutions salées, du vinaigre, de la quinine, les enfants nour- À bla} veau-nés font toutes sortes de grimaces, témoignant de la satis- à fam faction lorsqu'on leur donne de la solution sucrée, maïs faisant j liar mine amère aux autres liquides. 3 de Mais, bien que nous admettions sans conteste que la mémoire j du lait est, en tous cas, en grande partie héréditaire, ce n'en est pas moins une sorte de mémoire et qui se présente sans l'association des idées. En d’autres termes, la mémoire héréditaire, ou l'instinct, appartient à ce que j'ai désigné comme étant la deuxième et la troisième phase de la mémoire consciente dans là plus large acception du terme, les phases où, sans qu'il y ail

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