CHAPITRE XII L'INSTINCT (su1TE
Origine et développement des instincts.
Les instincts doivent probablement leur origine et leur déve-
- Joppement à l’un ou l’autre des deux principes suivants :
I. Le premier mode d'origine « consiste en ce que la sélection naturelle, ou la survivance du plus apte, assure continuellement le mainiien d'actes qui, n'étant cependant jamais intelligents, ont toutefois été de quelque secours aux animaux qui les ont les premiers accomplis. Prenons, par exemple, l'instinct du couvage. Il est impossible que jamais un animal ait gardé ses œufs à une température tiède avec le dessein intelligent d’en faire éclore le contenu : aussi devons-nous simplement supposer que l'instinct de l'incubation à pour origine certaines attentions des animaux à sang chaud pour leurs œufs, analogues à celles que manifestent souvent les animaux à sang froid pour les leurs. Ainsi les crabes el les araignées promènent leurs œufs avec eux pour les protéger : et si, à mesure que les animaux devinrent graduellement des animaux à sang chaud, quelque espèce, dans le même but ou dans un but différent, adopta une coutume analogue, cette coutume de promener avec eux leurs œufs entraînait une cunséquence secondaire : c’est l’échauffement de ceux-ci. En conséquence, comme l'échauffement des œufs diminuait ia durée de l’incubation, les individus qui promenaient le plus leurs œufs et les gardaient le plus avec eux ont dù le mieux réussir à élever leur progéniture. De là suit que l'instinct de l’incubation a pu se développer sans qu'il y ait eu la moindre intervention de l'intelligence (1). »
Il, Le second mode d’origine est le suivant: par suite des effets de l’habitude dans des générations successives, des actes primitivement intelligents deviennent pour ainsi dire stéréotypés sous forme d’instincts permanents. De même qu’au cours de l'existence de l'individu, les actes adaptés, originellement intelligents, peu-
(1) Cité d'après mou propre article sur l’instinct, dans Encyclopædia Britan nica.
pe répétition fréquente, les actes originellement intel-
i74 vent devenir automatiques
de mème dans la vie de l’espèce, ligents, peuvent, par la répétition fréquente et l'hérédité, im-
primer leurs effets sur le système nerveux, de telle manière que ce dernier est préparé, même avant toute expérience individuelle, à accomplir mécaniquement des actes qui, chez les générations précédentes, étaient accompliesintelligemment. Ce mode d’origine des instincts à gté à juste titre appelé lapsing of intelligence (A). (Lewes, in Problems of life and mind.) Dans les pages qui suivent, j'appeller qui naissent par voie de sélection naturelle, sa l'intelligence, et j'appellerai instincts secondaires ceux origine intellectuelle.
Examinons maintenant les rai à regarder ces principes comme 6* stincts. Prenons d’abord les ins brièvement, les suivantes :
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car, avec le temps, l'élément intellectuel disparaît, fait défaut, mais l'acte reste le même), cela est vraisemblable a priori d'après tous les faits montrant l'analogie entre les instincts et les habitudes intelligentes. Pour ne citer que quelques-uns de ces faits dans la démonstration actuelle, je ne saurais mieux faire que de citer d’après les manuscrits de M. Darwin : ces exemples montreront combien profonde et minutieuse est l’analogie entre l'habitude et l'instinct. « Si l’on répète quelque chose par cœur, ou si l’on joue un air, chacun sent que s’il est interrompu, il est aisé de repartir d’un point de départ un peu antérieur au point où l'on est arrivé, mais très malaisé de reprendre le fil de sa pensée ou le cours de l'acte exécuté à un point au-delà de ce dernier, P. Huber a décrit une chenille, qui se fait, en s’y reprenant à diverses reprises, un cocon très compliqué pour ses métamorphoses, et il a vu que si l’on prend une chenille ayant construit son cocon jusqu’à, par exemple, la sixième période de sa construction, et si on la place dans un cocon qui n’est construit que jusqu'à la troi- | sième période, la chenille ne paraît pas embarrassée ; elle recommence les quatrième, cinquième et sixième périodes de construction, Mais si une chenille, prise dans un cocon construit par exemple jusqu’à la troisième période, est placée dans un cocon achevé jusqu’à la neuvième période, de telle sorte que la plus grande partie de sa besogne est déjà faite, loin de sentir l'avaniage de cette situation, la chenille est très embarrassée ; elle revoit tout 4 le travail déjà fait, et recommence à partir de la troisième période, 4 c'est-à-dire de la période où elle en était dans la construction de | son cocon. De même, l'abeille semble obligée de suivre un ordre A invariable de travail dans la confection de ses rayons. M. Fabre cite @ un autre exemple curieux montrant comment un acte instinctif en @suit toujours un autre. Un sphex creuse un tunnel, s'envole et Mcherche une proie qu'il apporte, paralysée par son dard, jusqu’à orifice de son tunnel, mais, avant d'y introduire sa proie, il y entre seul pour voir si tout est bien. Pendant que le sphex était dans son lunnel, M. Fabre éloigna un peu la proie; quand le sphex ressortit, il ne tarda pas à retrouver sa proie, et l’apporta de nouveau usqu’à l’orifice; mais alors il sentit de nouveau le besoin d’aller érifier encore l'état du tunnel, vérifié à l'instant même, et aussi souvent que M. Fabreretira la proie, aussi souvent toute l’opéraion fut recommencée, de sorte que le malheureux sphex vérifia N'état de son tunnel quarante fois de suite, Quand M. Fabre enleva
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définitivement la proie, le sphex, au lieu de chercher une proie nouvelle, et de se servir de son tunnel achevé, sé sentit obligé de suivre la routine de son instinct, et, avant de creuser un nouveau tunnel, il boucha complètement l’ancien, comme si tout était bien, malgré qu’il fût entièrement inutile, ne renfermant pas de proie pour les larves (1).
D'un autre côté, nous voyons peut-être les relations de l'habitude et de l'instinct, surtout en ce que ce dernier acquiert une grande puissance, s’il est exercé seulement une ou deux fois pendant un court espace de temps : ainsi, l'on affirme que si un enfant ou un veau n’a jamais pris la mamelle, il est plus aisé de l'élever au biberon que s’il l'a prise ne füt-ce qu’une fois (2). En outre, Kirby (3) rapporte qu'une larve « ayant vécu quelque temps d’une sorte de piante, mourra plutôt que de manger d’une autre espèce, qu’elle eût pourtant parfaitement acceptée si elle y eût été accontumée dès le début. »
Voilà donc quelques-unes des raisons a priori pour croire que les instincts ont dû naître de l’une ou l’autre de ces deux sources : sélection naturelle ou substitution de l’automatisme à l'intelligence : il nous reste à prouver a posteriori que c’est bien ainsi qu'ils sont nés. Qu'il me soit permis d’abord de montrer com-
ment doit s'établir cette preuve.
La preuve que les instincts ont un mode d’origine primaire
doit établir :
1° Qu'il y a chez les individus des habitudes non intelligentes dépourvues d'adaptation ;
2° Que ces habitudes peuvent être transmises par hérédité ;
3° Que ces habitudes peuvent varier ;
4° Que les variations de ces habitudes peuvent être transmises par hérédité ;
ÿ° Que, si ces variations sont acquises par voie héréditaire, nous avons le droit, étant donné tout ce que nous savons à l’égard du cas analogue des organes, de conclure qu'elles peuvent se fixer et s'intensifier grâce à la sélection naturelle, dans un sens favorable
et utile.
(1) Ann. des sc. nat., he sér., t. VI, p.148. Pour les abeilles, voir Kirby el Spence, Entomology, vol. Ier, p. 497; pour les chenilles, voir Mém. Soc. phys. de Genève. t. VIT, p. 154.
(2) Zoonomia, p. 140.
(8) Introd. to Entomology, vol. Ier, p. 394.
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Pour prouver que les instincts ont une origine secondaire, il faut montrer :
6° Que les adaptations intelligentes, lorsqu'elles sont fréquemment répétées par l'individu, deviennent automatiques, soit au point de ne plus nécessiter la pensée consciente, du tout, soit, en tant qu'habitudes adaptées et conscientes, au point de ne pas nécessiter le même degré d'effort conscient que primitivement ;
7° Que les actes automatiques et les habiludes conscientes peuvent se transmettre par voie d’hérédité.
Instincts primaires.
Examinons les différentes preuves dont l’énumuration vient d'être donnée. Il est aisé de démontrer la première proposition, d'autant plus que le fait énoncé est un fait d'observation quotidienne. Les tics particuliers dans les manières (1) sont en fait si fréquents dans la nursery et dans la salle d’école qu'il faut souvent beaucoup d'efforts de la part des parents ou maîtres pour les déraciner, et, lorsqu'ils ne sont pas déracinés durant l'enfance il y a des chances pour qu'ils persistent durant la vie entière, à moins que la personne même qui les présente ne s'efforce de s’en débarrasser volontairement. Mais, dans le cas où les tics ne sont pas nuisibles, ou suffisamment anormaux pour qu'il soit nécessaire de les corriger, on les laisse persister : c’est ainsi que chacun, pour ainsi dire, présente certaines petites particularités dans sa manière d'agir, que nous reconr 1issons comme caractéris tiques (2).
Telles que nous les rencontrons dans la vie de tous les jours, ces particularités du mouvement sont peu marquées, mais leur 4 signification par rapport à l'instinct s’est imposée à moi, lorsque
(1) Il ne s’agit pas de tics d’origine pathologique, mais seulement d’habitudes
et de façons d’agir particulières. (Trad.) (2) Le docteur Carpenter fait remarquer (Mental Physiology, p. 373) que « le |
tic particulier que peut prendre chaque personne dépend beaucoup de circon-
Slances accidentelles, Ainsi, à l’époque où l'on portait des rubans de montre \
pendant hors du gousset et de grosses grappes de breloques, ces objets étaient
ceux avec lesquels on occupait le plus volontiers la main ». Étant donnée la
relation existant entre ces tics et la formation des instincts primaires, la remarque
às0n importance : elle montre que même des mouvements sans but peuvent être
déterminés et rendus habituels par les conditions du milieu.
je les ai observées, sous une forme beaucoup plus accentuée, telles qu’on les remarque chez les idiots. Cette catégorie d'individus, comme nous le verrons dans mon prochain ouvrage, présente un intérêt tout spécial à l'égard de l’évolution mentale, parce que chez eux nous observons des facultés mentales arrêtées dans leur développement, aussi bien que détournées et faussées dans leur croissance : ils fournissent donc à celui qui fait de la psychologie comparée des matériaux d'étude très suggestifs. Un des faits qui doivent le plus frapper quiconque visite un asile d'idiots pour la première fois, c’est le caractère extraordinaire et la variété des tics inutiles et inconscients qu’il voit de toutes parts autour de lui. Ces tics, souvent ridicules, parfois pénibles, mais le plus souvent dépourvus de but voulu, sont toujours individuels et étonnemment persistants. Généralement parlant, plus un idiot est bas placé dans l'échelle de l’idiotie, plus cette particularité est prononcée, de telle sorte que si l’on voit un patient qui se balance incessamment, ou exécute d’autres « mouvements rythmiques», on peut être à peu près assuré que le cas est grave. Mais, même chez les idiots moiñs fortement atteints, et chez les « faibles d’esprit», des mouvements étranges et habituels des mains, des membres, ou des traits du visage, sont extrêmement communs.
Chez les animaux, on peut observer des faits analogues. A peine deux chiens de chasse se mettent-ils en arrêt de la même façon, bien que chaque chien garde sa manière de faire durant toute sa vie.
Chez presque tous les animaux, il y a de légères mais constantes différences dans les mouvements manifestés par eux lorsqu'on les caresse, lorsqu'on les menace ou lorsqu'ils jouent.
Les faits sont peut-être plus frappants encore, lorsqu'on considère la somme des conditions neuro-musculaires qui amènent les particularités des mouvements que nous désignons sous le nom de dispositions, ou, si elles sont plus accentuées, d'idiosyncra-
sies. Ainsi, beaucoup de chiens développent en eux-mêmes l’habi- !
tude sans but, qui a toute la force d’un instinct ::aissant — et qui, dans la race colle, nous le verrons plus loin, est innée ou transmise par voie héréditaire — d’aboyer autour des voitures. Certains chats font la chasse aux souris avec avidité, au lieu que tels autres ne peuvent jamais être dressés à cette chasse. Tous
ceux qui ont des oiseaux apprivoisés, et même des animaux domes-
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