‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 36 sur 65 · CARPE TE · texte numérisé non relu

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tiques de différentes races, et qu’ainsi on ne peut les distinguer des véritables instincts. Le fait qu’une habitude héréditaire et inutile s’est étendue au point de devenir le trait caractéristique d'une race ou d’une variété est très important pour le sujet qui nous occupe. N’eussions-nous que ces exemples, c'en serait cependant assez pour montrer que des habitudes inutiles peuvent devenir héréditaires, et ceci à un point qui rend impossible de les distinguer des véritables instincts (1).

A l’appendice on trouvera plusieurs cas instructifs du même genre tels que celui du pigeon d’Abyssinie, qui, lorsqu'on tire dessus, « plonge vers la terre au point de presque toucher le chasseur, puis s'élève à une hauteur immense (2) »; du biscacha, qui, «presque invariablement rassemble toutes sortes de détritus, ossements, pierres, fumier desséché, etc., près de son terrier »; des guanacos, « qui ont l'habitude de revenir (comme les mouches) au même endroit pour y déposer leurs excréments » ; de chevaux, chiens et hyrax, manifestant une tendance aussi inutile et analogue ; des poules gloussant sur leurs œufs, etc., etc. Je pense donc qu’il ne manque pas de preuves pour appuyer la prop sition d'après laquelle des habitudes irrationnelles ou inutiles peuvent être transmises et acquise: nar hérédité et deveni: ainsi des caractéristiques de races ou instinc:s dépourvus de but.

Venons-en aux propositions III et IV, d’après lesquelles les habitudes peuvent varier, et, lorsqu'elles le font, les variations peuvent devenir héréditaires. Ce sont là des vérités dont la preuve a été donnée. Les allures du cheval, dans les différentes parties du monde, sont autant de caractéristiques de race de l’animal ; les culbutants de terre présentent une variation héréditaire par rapport aux culbutants de l’air, et, si l’on empêche les culbatants de se livrer à leurs exercices, ils les oublient ; il en est de même pour ces habitudes que pour les véritables instincts, ainsi que nous le verrons bientôt. Les différentes dispositions d’une même espèce de singes, dans des îles différentes, prouvent que la disposition ancestrale a dû varier dans la progéniture et qu’elle a continué à se transmettre

(1) 11 y a quelques années, les ratels qui étaient enfermés dans une cage au Jardin zoologique prirent l'habitude, en apparence inutile, de culbuter perpétuellement. Si leur progéniture devait être exposée pendant un certain nombre de générations aux mêmes conditions vitales, il se développerait probablement chez elles un instinct culbutant véritable, analogue à celui des pigeons culbutants. (2) J'ai souvent observé la même tendance chez le vanneau.

héréditairement, dans ses divers états, selon les diverses lignes de descendance.

La nature tout exclusive du fait à établir rend difficile de trouver beaucoup d'exemples de variétés héréditaires d'habitudes inutiles ; mais il n’est pas très important que j'en‘cite de très nombreux exemples. Il y a des preuves nombreuses établissant que les habitudes non intelligentes et dépourvues de but sont héréditaires ; c'est là le point essentiel, car il est certain que de telles habitudes, devenues héréditaires, peuvent et doivent varier, étant donné, comme nous le verrons bientôt, que tel est le cas mème pour les habitudes utiles et intelligentes. Si ces dernières sont sujettes à varier dans le cours de leur transmission héréditaire, a fortiori doit-il en être de même pour les premières, d'autant plus que celles-ci naissent d'une façon analogue aux «jeux » fortuits d’orgauisation, et qu’ensuite aucun frein n’est imposé à leur variabilité, soit par l'intelligence, soit par la sélection.

De même, la proposition V ne demande pas qu'il soit beaucoup dit pour donner des preuves à l’appui de sa vérité. Si, parmi un certain nombre d’habitudes dépourvues de but, toutes plus ou moins héréditaires et plus ou moins variables, quelqu'une se trouve être, dès le début ou par suite de variations, telle qu'elle devient accidentellement utile à l'animal, alors nous devons croire que la sélection naturelle fixera cette habitude ou ses variations utiles. La preuve qu'un tel processus a eu lieu se trouve dans le fait qu'il existe plusieurs instincts, celui de l'incubation par exempie, auquel il a déjà été fait allusion, que l’on ne peut imaginer avoir été développé autrement. Que cet instinct ait ou non débuté par des habitudes ayant pour but la protection des œufs, il est certain qu'il ne peut avoir eu, à son début, le but intelligent d'en amener le développement; il n’est pas moins certain qu'avant

d’avoir atteint son degré actuel de perfection il a dû passer par À

plusieurs phases de variations, dont un petit nombre seulement ont été dues à un dessein intelligent des oiseaux. Une autre preuve s’en trouve, ainsi que je l'ai déjà fait remarquer, dans ce fait que beaucoup d'’instincts sont manifestés par des animaux trop bas placés dans l'échelle zoologique pour que nous puissions supposer que ces instincts sont dus à l'intelligence. Pour n’en citer qu’un exemple, la larve des phryganes vit dans l’eau et se construit un

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celui-ci trop lourd, c’est-à-dire plus lourd que l’eau, elle choisit un morceau de feuille ou de paille au fond du ruisseau pour l’ajouter à l’élui; inversement, si l’étui est trop léger et manifeste une tendance à flotter, elle ajoute un petit gravier pour servir de lest (1).

Dans un cas de ce genre, il semble impossible qu'un animal aussi bas placé dans l'échelle zoologique ait jamais pu raisonner, même de la facon la plus concrète, que certaines parcelles ont un poids spécifique plus considérable que d’autres et qu'en ajoutant une parcelle de telle ou telle substance le puids spécifique de l’étui tout entier peut être amené à correspondre à celui de l'eau. Cependant les actes nécessités par cette opération sont évidemment d'un ordre supérieur à celui des réflexes ; ils sont instinctifs et n’ont pu se développer que par voie de sélection naturelle. De même, le professeur Duncan suggère, dans une communication à l’Association britannique, en 1872, que l'instinct de l'Odynerus, — qui construit une antichambre tubulaire et une chambre à provisions remplie de larves paralysées, pour l'usage alimentaire de petits qu'il n’a jamais vus — s'est probablement développé de la même façon. M. Fabre a observé que le Bembex indica dépose un œuf dans une chambre, et que l'embryon se développe très vite. L'insecte rend alors chaque jour visite au petit vivant, lui apportant des larves paralysées. Cet instinct a pu être altéré, chez l'Odynerus, par un retard survenu dans l’époque de l’éclosion : de cette façon une série de victimes a été placée dans la chambre aux provisions, pour obéir à l'instinct primitif, qui se trouve ainsi modifié en un nouvel instinct.

On trouvera à l’Appendice de nombreux autres exemples d’instinct dont l’origine ne peut être attribuée qu’à l'influence pure et simple de la sélection naturelle. Je pense donc qu’il est inutile de citer de plus nombreux exemples, et je terminerai ici mes observalions relatives aux instincts d'ordre primaire,

Instincts secondaires.

J'en viens, maintenant, à la seconde série de propositions. Nous verrons que ics preuves à l'appui de celles-ci reflètent une lumière assez vive sur celles que nous venons d'étudier, et qui tend

(1) A monographic Revision and Synopsis of the Trichoptera of the European Fauna, 1881, par Robert M’ Lachlan, membre de la Société royale de Londres.

encore plus à mettre ces dernières en évidence. Tont. d’abord, il nous faut montrer que « les adaptations intellig .crsqu'elles sont fréquemment mises en jeu par l'individu, ...ennent automatiques, soit au point de ne plus nécessiter du tout l’intervention de la pensée consciente, soit en tant qu'habitudes conscientes adaptées, mais ne nécessitant pas le même degré d'effort conscient qu'au début ».

La dernière partie de cette proposition a été déjà établie au cours d’un chapitre antérieur. Que « la pratique rend parfait », c’est 1à un fait, je l’ai déjà dit, d'observation quotidienne. Que nous considérions un jongleur, un pianiste, un joueur de billard, un enfant apprenant sa leçon, ou un acteur son rôle, en le répétant fréquemment, ou n'importe lequel des mille autres exemples de ce même processus, nous voyons tout de suite qu'il y a du vrai dans la définition cynique de l'homme : «Un faisceau d’habitudes ». Tout naturellement, il en est de même pour les animaux. Le « dressage » d’un animal est essentiellement la même opération que d'élever un enfant, et, comme nous le montrerons bientôt, l'animal, à l’état de nature, développe des habitudes spéciales, en réponse à des besoins locaux.

Le degré auquel l'habitude ou la répétition peut ainsi réussir à prendre la place de l'effort conscient est un thème favori parmi les psychologues ; il en a été donné déjà un ou deux exemples dans le chapitre relatif à la base physique de l’esprit. Je ne reviendrai donc pas sur ce point.

Il reste encore une classe d’habitudes mentales acquises : elle est plus suggestive encore en ce qui concerne l'instinct, d’autant plus que les habitudes sont purement mentales, et non pas associées à des mouvements mécaniquement distincts. Ainsi, comme le remarque le professeur Alison (1), le sentiment de la modestie chez l’homme n'est pas un véritable instinct, parce qu’il n’est ni inné ni présent chez tous les individus de l'espèce ; en fait, il n'existe que chez les races civilisées. Pourtant, bien que ce ne soit qu'une habitude acquise et apprise de l'esprit, la modestie acquiert chez les personnes moralement cultivées une force et une précision égales à celles d’un véritable instinct. Pareillement, bien qu’à un moindre degré, les influences du raffinement et du bon goût, opérant dès l’enfance, sont si puissantes et persistantes

(1) Article « Instinct», Todd’s Cyc. of anat., vol. III, 1839.

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