CHAPITRE XV
L'INSTINCT (suiTeE).
Domestication.
D'après la nature même du sujet, nous ne saurions nous attendre à rencontrer parmi les animaux sauvages de bien nombreux exemples de l'acquisition d’instincts nouveaux sous l'œil de l’homme : en effet, les conditions de leur existence demeurent, en règle générale, assez uniformément les mêmes durant les périodes que peut étudier l'observation humaine. D'autre part, heureusement, dès une époque antérieure au début de la période historique, l’humanité, en s’occupant de la domestication des animaux, a fait ce que nous pouvons considérer comme une gigantesque expérience sur la matière. Etant donné que les animaux choisis dans ce but sont nés et ont été élevés par les soins de l’homme pendant une série de générations innombrables, et que, dans certains cas, les membres de certaines races sont constamment choisis et élevés pour accomplir certaines sortes de travail, nous devons nous attendre — si les instincts naissent par des procédés secondaires, combinés avec les procédés primaires — à ren: contrer des faits établissant non seulement l’affaiblissement des instincts naturels, mais aussi la création d'instincts nouveaux et spéciaux. Car il est évident que l’éducation et la sélection artificielles pratiquées par l'homme sont des influences analogues — de nature, mais non de degré — à celles de l’éducation et de la sélection naturelles, à l'influence combinée desquelles notre théorie attribue la genèse des instincts. Ainsi que je l’ai dit, nous pourrions nous attendre à rencontrer chez nos animaux domestiques quelque preuve de la formation d’instincts que nous pouvons appeler artificiels ou, pour employer les termes de Darwin, domestiques. En effet, ces preuves existent.
Examinons d'abord le cas de l’affaiblissement ou de la perle des instincts naturels : j'ai déjà à ce propos fait allusion à l'exemple frappant que nous fournit la domesticité héréditaire (1) des ani-
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Le plus remarquable de ces exemples est peut-être celui que nous fournit le chat, d'autant plus que le plus proche allié de cet animal, le chat sauvage, est le moins domesticable des animaux, et cela de la façon la plus obstinée. Mais l'exemple du chien est à peine moins remarquable à cet égard, étant donné que la férocité et la méfiance sont des caractères si constants dans la psychologie de toutes les races sauvages. Probablement aussi, s’il existait un animal qui fût réellement le cheval sauvage, nous le trouverions ressembler par son caractère au zèbre, au couaggu ou à l'âne sauvage : ce dernier n’est toutefois pas aussi intraitable que les précédents ; néanmoins, il diffère énormément, au point de vue du caractère, de notre âne, dont la patience est devenue proverbiale. Pareillement, comme le fait remarquer Handcock, « à l’état sauvage, les vaches possèdent une finesse de la vue et de l’odorat, un esprit de férocité dans la défense de leurs petits, qui disparaissent lorsque, par la domestication, nous les avons réduites à un état où ces premières qualités ne leur seraient d'aucune valeur, et où la dernière serait dangereuse pour elles-mêmes et pour les autres», Cette considération amène Handcock à faire cette remarque ingénieuse : « En somme, il semble établi en principe que là où il n’y a pas place pour l'exercice de l'instinct pur, soit par le fait de l'intervention de l’homme, soit pour une autre raison, l'instinct dépérira comme tous les sens naturels (4). »
Voilà pour prouver que la sauvagerie inslinctive est déracinée de toutes les espèces qui ont été suffisamment longtemps exposées à l'influence de la domestication. Je citerai maintenant quelques faits pour montrer que la faculté que possède la domestication de réduire ou détruire les tendances innées des animaux sauvages
donne pas le sens exact en français, Un animal fame est un animal non sauvage, apprivoisé; nous n'avons pas de substantif qui rende cette idée, (Trad.) (1) Zoological Journal, p. 320,
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s'exerce sur des phénomènes psychologiques plus spéciaux encore, Darwin dit (1): « Tous les loups, renards, chacals et les animaux du genre chat, lorsqu'on les garde à l’état domestique, sont très ardents à attaquer la volaille, les moutons et les pores : cette tendance s'est trouvée incurable chez des chiens venus en Europe à un âge très tendre, rapportés de la Terre de Feu ou d'Australie, où les sauvages ne gardent pas ces animaux à l'état domestique (2). » D'autre part, combien n'est-il pas rare qu'il faille apprendre à nos chiens civilisés, même tout jeunes, à ne pas attaquer les poules, les moutons et les pores ? Sans doute, ils attaquent bien parfois, et alors on les fouette : si cela ne les guérit pas, on les détruit ; aussi l'habitude et un certain degré de sélection ont dû probablement coopérer pour civiliser héréditairement nos chiens. D'autre part, les jeunes poulets ont perdu par habitude cette peur du chien et du chat, qui était sans doute originellement instinctive chez eux ; car le capitaine Hutton m'apprend que les jeunes poussins de l'espèce mère, le Gallus bankiva, lorsqu'on les fait élever en Inde par une poule, sont d’abord très sauvages. Il en est de même pour les jeunes faisans élevés en Angleterre par une poule. Ce n’est pas que les poulets aient perdu toute crainte : ils ont perdu celle des chiens et des chats; car, si la mère pousse je cri d'alarme, les petits (surtout si ce sont des dindonneaux) se sauveront de sous elle, et se cacheront dans les buissons voisins. » Le manuscrit ajoute : «Les pigeons ne se gardent pas autant à l'état domestique que les poulets, et tout éleveur de pigeons sait combien il est difficile de les protéger contre leur ennemi incorrigible,
le chat. »
(1) Origine des espèces.
(2) Dans les manuscrits, je trouve sur ce point des détails circonstanciés; j'en
extrais la citation suivante : « Ce fut le cas notamment pour un chien d’Australie, né à bord, et que sir J. Sebright essaya d’apprivoiser pendant un an, mais qui, « lorsqu'on le menait près de moutons ou de volailles, devenait tout à « fait furieux », Le capitaine Fitz-Roy dit encore que pas un seul des nombreux chiens obtenus des indigènes de la Terre de Feu et de la Patagonie, et amenés en Angleterre, ne pouvait être aisément empêché d'attaquer d'une façon incessante et déraisonnable les animaux de basse-cour, les porcs, etc. (Col. H. Smith, Dogs, 1840, p. 214 ; sir J,. Sebright, sur l’/nstinct, p. 12. Voir aussi Essay on nat. Hist. de Waterton, p. 197, au sujet de l’extrème sauvagerie des jeunes faisans à la vue d’un chien.) » Il y a aussi dans les manuscrits une lettre de sir J, Wilson, entretenant M. Darwin d’un dingo apprivoisé qui, toutes les fois qu'on le laissait en liberté, persistait à tuer les poules et les canards qu'il ren-
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Comme autre fait établissant que les instincts peuvent se perdre, ou, comme le dit Handcock, « languir » sous l'influence de la domestication, il suffit de montrer la disparition de l'instinct de l'incubation chez la poule d'Espagne; l’affaiblissement de l'insuüinct maternel chez les vaches de certaines parties de l'Allemagne, où, pendant des centaines de générations, cela a été la coutume d'enlever les veaux à leur mère aussitôt après leur naissance (1). Le même auteur ajoute que, dans les pays où cela à longtemps élé la coutume d'échanger les agneaux, les brebis laisseront prendre la mamelle à des agneaux étrangers, chose que ne feraient pas d'autres brebis. Enfin, d'après M. 3. Shaw, « là où le chien n’est apprécié que comme aliment, comme dans la Polynésie et la Chine, on le décrit comme étant un animal très stupide » (2), et White dit, dans sa Natural History of Seiborne (3), que ces chiens ont perdu quelques-uns des instincts que nous devons regarder comme les plus prissants qu’ils aient, car, « malgré que ce soient des animaux si strictement carnivores, ayant été pendant de si nombreuses générations nourris d'aliments végétaux, ils ont perdu leur goût instinctif pour la viande ».
Voilà pour ce que nous pouvons appeler l'énfluence négative de la domestication, sur sa faculté de détruire les instincts naturels. Nous en venons maintenant au côté plus frappant et plus suggestif du sujet, c’est-à-dire à l'influence positive de la domestiation, à sa faculté de développer de nouveaux instincts non naturels à l'espèce, mais produits par l’éducation accumulée à travers les générations successives, combinée avec la sélection. Je me bornerai à examiner ici l'espèce domestique chez laquelle ces effets ont été le plus nets, savoir : le chien. Sans doute, la raison pour laquelle ces effets sont plus nets dans le cas du chien est que l'utilité de cet animal pour l'homme a toujours principalement dépendu de son intelligence, de sorte que l'homme a dans ce cas constamment dirigé les influences de la domestication de facon à former cette intelligence. Car, à ce propos, il est intéressant de noter que les seuls traits de la psychologie primilive du chien qui soient certainement restés intacts, malgré le contact de l’homme, sont ceux qui, n'étant ni utiles ni nuisibles
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