‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 48 sur 65 · RENE CO EE PRES · texte numérisé non relu

RENE CO EE PRES

(1) Stuorn, Ueber Racen, etc., p. 82.

(2) Cette phrase est une citation, sans irenvoi au texte, trouvée dans une lettre de M. Shaw à Darwin.

(3) Lettre LVII.

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à l'homme, n’ont jamais été ni cultivés ni réprimés. Tel est, par exemple, le cas pour l'instinct d’enfouir les excréments, de se rouler dans la poussière, de tourner en rond pour faire son lit, de cacher sa nourriture, ete. (1).

Comme preuve de l’influence positive de la domestication sur la psychologie du chien, j'attirerai d'abord l’attention sur ce qui me paraît être un cas des plus suggestifs. Une des particularités distinctives de la psychologie du chien, c'est l'intensité avec laquelle se développent chez lui les idées de possession et de propriété, idées qui ont été développées dans l'intelligence canine par l’homme, La plupart des carnassiers à l’état sauvage ont l’idée que la propriété appartient à celui qui s'en empare, et la manière dont certains animaux de proie carnassiers s'emparent de régions | plus ou moins déterminées pour en faire leur champ de chasse

implique une notion du même genre en voie de formation (2). L'homme a utilisé et développé le germe fourni par la nature | dans le cas du chien, et maintenant, l'idée de défendre la pro-

; priété de son maître est devenue réellement instinctive chez cet { animal. Sans y ètre dressés, et même malgré un dressage con-

} traire, beaucoup de chiens aboient et courent après les étrangers passant devant les portes ou grilles qui ferment la propriété de leur maître. On pourrait citer des exemples sans nombre montrant combien les chiens veillent avec soin sur la propriété confiée à leur garde; mais le fait est trop bien connu pour qu'il y aitlieu de lui consacrer ici grand espace. Je citerai cependant une ou deux observations faites par moi-même sur un terrier que j'ai élevé dès le plus jeune âge ; je suis parfaitement assuré que, chez lui, l’idée de protéger la propriété est innée et instinctive, et non pas le résultat d'une éducation individuelle. J'ai vu ce chien accompagner un âne qui avait sur le dos des paniers remplis de pommes. Bien que le chien ne sût pas qu'il était observé, il ac-

compagna l’âne tout le long d’une longue côte dans le but de

(1) La Malle dit que ce n’est qu’à l’âge de dix ou douze mois que les chiens commencent à cacher Le superflu de leur nourrilure. Si cela est exact, cela indiquerait que l'instinct dont il s’agit n’a été acquis que tardivement dans l’histoire de la race sauvage, et qu’il n’est, par conséquent, probablement pas aussi bien fixé que les instincts de sauvagerie, de férgcité, que l'instinct d’attaquer la volaille, ete., qui ont été si complètement déracinés par l'influence de l’homme. (2) Les otaries, à l’époque de la reproduction, se choisissent également sur le rivage des emplacements où ils logent leurs femelles, et desquels ils interdisent l'accès aux autres otaries ; cependant il semble y avoir accord tacite pour per-

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garder les pommes. Car chaque fois que l’âne tournait la tête pour prendre une pomme dans les paniers, le terrier sautait et lui aboyait au nez, et sa vigilance fut telle que, malgré que son compagnon fût très désireux de goûter au fruit, ce dernier ne put attraper une seule ponime durant la demi-heure qu'ils passèrent ensemble. J'ai vu aussi ce même terrier protéger de la viande contre d’autres terriers habitant la même maison que lui, et avec lesquels il vivait en excellents termes. Plus singulièrement encore, je l’ai vu s'emparer de manchettes à moi appartenant, portées par un ami, à qui je les avais prêtées temporairement : il les reconnaissait comme m'appartenant, sans doute grâce à son odorat qui était excellent.

Très proche de cette idée innée consistant à vouloir protéger la propriété de son maître est l’idée qu'a le chien que lui-même constitue une partie de cette propriété ; il conçoit l'idée que iuimême est une propriété. Cette idée est également innée; je l’ai remarqué dans le cas d’un très jeune terre-neuve qui me fut donné, pouvant à peine marcher, mais qui, néanmoins, me suivit aussitôt à travers des rues assez encombrées. Pourtant, ce retit chien peut à peine m'avoir distingué des autres personnes qu'il rencontrait, il ne peut m'avoir suivi qu’à cause de son idée instinctive qu'il était ma propriélé, et à cause de sa crainte de se perdre. Cette idée abstraite de propriété est bien développée chez beaucoup de chiens, sinon tous ; aussi n'est-il pas rare de voir que si un maître confie son chien à la garde d'un ami jusque-là inconnu au chien, ce dernier se sentira tout à fait en sûreté auprès d'une personne qu'il a vue comme étant l'ami de son maître. Pour un temps, il est vassal d’un autre suzerain, et l'ami de son maitre est pour lui non un étranger, mais un suzerain par procuration. Il n'est pas impossible, ce me semble, que l'instinct apparemment acquis de l’aboiement ne soit un rejeton, pour ainsi dire, de cet instinct acquis de la propriété et de l’instinct de se protéger soimême en tant que propriété, en attirant l'attention du maître sur la proximité d'étrangers ou d’ennemis.

M. Darwin a beaucoup insisté sur des « instincts domestiques » autres et plus spéciaux, qui sont peut-être plus intéressants encore que ceux qui ont été cités plus haut, par le fait qu'ils ont

meltre le passage de la mer vers l'intérieur, entre les frontières de deux instal-

lations, Si un otarie se trompe et passe trop'près du centre de l'installation, il est sûr d'avoir des coups de dent. (Trad.)

été intentionnellement développés dans le chien par une éducation continuelle et par la sélection; je veux parler des instincts du chien de berger, du chien d'arrêt et du chien rapporteur. I] fait une allusion rapide à ces cas dans l'Origine des espèces, mais il y insiste beaucoup plus dans son manuscrit non condensé, auquel j'emprunte la citation qui suit :

« Voyez les différentes races de chiens, et voyez quelles différentes tendances se transmettent par héritage ; beaucoup d’entre elles, étant entièrement inutiles à l'animal, ne peuvent venir de leurs ancêtres sauvages, unique ou multiple. J’ai parlé à plusieurs bergers écossais intelligents ; ils sont unanimes pour me dire que parfois un jeune chien de berger, sans aucune éducation, se met à courir naturellement autour du troupeau, et qu'il est aisé d'enseigner ceci à tout chien de race pure; et, bien qu'ils éprouvent un grand plaisir à exercer ainsi leur pugnacité innée, ils ne tracassent pas les moutons comme le ferait un chien sauvage quelconque de même taille, Voyez encore le chien retriever, qui se met si naturellement à rapporter n’importe quel objet à son maitre. Le révérend W.-D. Fox me fait savoir qu’il apprit en une seule matinée, à un :ipporteur âgé de six mois, à chercher et à porter convenablement; la seconde matinée, il lui apprit à revenir sur ses pas pour chercher un objet laissé intentionnellement en arrière, et non vu par le chien. Pourtant je sais, pour en avoir fait

l'expérience, combien il est difficile d'enseigner cette habitude, aux terriers du moins.

Examinons un autre cas, souvent cité cependant : celui du pointer. Je suis moi-même allé en chasse avec un jeune chien qui sortait pour la première fois; sa tendance innée se manifestait d’une façon comique ; il s’arrêtait non seulement sur la piste du gibier, mais devant les moutons, les pierres blanches, et quand il cut découvert un nid de rossignol, il nous fallut positivement le porter; il empêchait les autres chiens d’avancer..…. Le muti:ine des pointers est d'autant plus remarquable que tous ceux qui ont étudié cette race sont d'accord pour la ranger dans la catégorie des chiens de chasse, qui, pourtant, donnent très vo: lontiers de la voix. Mais la tendance qu'ont les jeunes pornters

à faire arrèêler les autres chiens (1), ou à se mettre en arrêt

sans sentir le gibier, uniquement parce que les aütres chiens se

(1) « Au sujet de la tendance héréditaire à reculer, voir St, John: Wild sport of the Highlands, 1816, p. 116; col. Hutchinson sur Dog Breaking, 1850, p. 144;

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mettent en arrêt, est peut-être le point le plus singulier dans leurs tendances innées.

Si nous voyions une espèce quelconque de loup, à l'état de nature, courir tout autour d’un troupeau de cerfs, et le conduire où cela lui plait, et une autre espèce de loup, au lieu de poursuivre sa proie, demeurer muet et immobile sur la piste pendant plus d'une demi-heure, avec les autres loups du troupeau, adoptant la même altitude statuesque, et approchant avec précaution, nous qualifierions cette manière d'agir d’inslinctive.

Les principales caractéristiques de l'instinct semblent se rencontrer chez le pointer. On ne peut pas supposer qu'un jeune chien sait pourquoi il se met en arrêt, pas plus que ne peut savoir le papillon pourquoi il dépose ses œufs sur un chou... Il me semble que le fait que l'arrêt est inutile au chien, et est utile à l'homme seul, ne fait pas de différence; car l'habitude a été acquise grâce à la sélection actilicielle et à l'éducation, pour le bien de l’homme, au lieu que les instincts ordinaires s’acquièrent par la sélection naturelle et l'éducation, exclusivement pour le bien de l'animal. Le jeune chien d'arrêt se met en arrèt souvent sans éducation, sans imitation, ni expérience; cependant, sans doute, comme nous avons vu que cela existe parfois pour les véritables instincts, il profite souvent de ces secours. En outre, chaque race de chien se plait à suivre ses tendances innées.

La distinction la plus importante entre le fait de se mettre en arrêt, etc., et un véritable instinct consiste en ce que le premier acte est moins strictement héréditaire, et varie considérablement quant à son degré de perfection innée ; mais on eùt pu s'attendre exactement à cela, car les caractères mentaux et physiques sont moins fidèles chez les animaux domestiques que chez les animaux à l'état de nature, d'autant plus que leurs conditions d'existence sont moins constantes, et que la sélection et l'éducation par l'homme sont beaucoup moins uniformes, et ont duré pendant une période incompareblement plus courte que dans le cas où la nalure à opéré. »

Bien que le fait bien connu de jeunes chiens d’arrèt se mettant instinctivement en arrêt n'ait pas besoin d'être plus amplement confirmé, je citerai un court passage extrait d'un travail de

Blaine, Encyel. of rural Sports, p.791. Outre leur tendance à se mettre en arrêt,

les pointers ont une manière héréditaire particulière de sectionner leur terrain d'opérations, »

M. Andrew Knight sur les /nstincts héréditaires (1), parce qu'il

montre, comme dans le cas de la « reculade », jusqu'à quelie minutie peut parfois aller la science transmise héréditairement.

« On sait très bien que de très jeunes pointers, de race lente et indolente, se ‘mettront en arrêt devant des perdrix sans avoir

reçu d'éducation préalable, et sans s’y être exercés. J’en menai un, une fois, à un endroit où j'avais récemment vu se poser une nichée de jeunes perdrix (c'était en août), et je jetai au milieu de celles-ci un morceau de pain pour amener le chien à quitter mes trousses, chose qu'il ne faisait volontiers en aucun temps, si ce n'était pour chercher de quoi manger. En arrivant au milieu des perdrix et en les sentant, ses yeux devinrent fixes, ses muscles rigides, et il resta tremblant d’anxiété pendant plusieurs minutes. Je fis alors s'envoler les oiseaux ; il en manifesta beaucoup de symptômes de peur, et pas un de satisfaction. Un jeune épagneul eût, dans les mêmes circonstances, manifesté beaucoup de joie et de plaisir ; je ne doute pas que le jeune chien d'arrêt n’en eût fait autant si ses ancêtres n'avaient pas été battus pour avoir levé des perdrix d’une façon incorrecte, »

Je cite d’après le même travail les cas suivants plus ou moins analogues.

« Un jeune terrier, dont les parents avaient été beaucoup employés à détruire des putois, et un jeune épagneul, dont les ancêtres avaient, pendant de longues générations, été occupés à chercher des bécasses, furent élevés ensemble, sans que le terrier eût été jamais à même de voir un putois ou animal analogue quelconque, et sans que l’épagneul eût jamais vu ni une bécasse ni un gibier quelconque. Le terrier manifesta, en sentant un putois, une colère violente ; en le voyant, il l’attaqua aussitôt avec autant de furie que l’eussent fait ses parents. L'épagneul, au contraire, regarda tout cela avec indifférence; mais la première fois qu'il vit une bécasse, il la poursuivit avec une joie exultante, joie que son compagnon le terrier ne partagea aucunement... Dans plusieurs cas, des chiens jeunes et inexpérimentés ont paru presque aussi experts à lever les bécasses que l’étaient leurs parents, remplis d'expérience.

Par les temps de gelée, les bécasses, on le sait, vont chercher leur nourriture dans les sources et les ruisseaux non congelés; je

(4) Phil, Trans., 1837, p. 367.

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m'aperçus que mes vieux chiens savaient à peu près aussi bien que moi le degré de froid nécessaire pour’ amener les bécasses à rechercher les endroits précités, et ce savoir se trouva m'’être très désagréable, car je ne pouvais les retenir. Je laissai donc au chenil les vieux chiens expérimentés, et ne pris que mes jeunes chiens totalement dépourvus d'expérience ; mais, à mon étonnement, quelques-uns d’entre eux, dans plusieurs circonstances, se maintinrent avec autant de persistance sur les terrains non gelés que l'eussent fait leurs parents. Quand je remarquai ceci pour la première fois, je soupçonnai que des bécasses avaient pu passer sur le Lerrain non gelé pendant la nuit précédente, mais je ne pus découvrir (comme je l'aurais fait, à ce que je pense, si tel eût été le cas) de traces de leur passage ; ne pouvant en trouver, je conclus que les jeunes chiens étaient guidés par des sentiments et des tendances analogues à ceux de leurs parents. »

Dans un autre passage de son travail, cet auteur fait la remarque suivante : « On peut douter, avec raison, ce me semble, qu’il eût jamais été connu un chien ayant les habitudes et tendances de l’'épagneul springing, si l'on n'avait pas acquis l’art de tirer les oiseaux au vol. »

Enfin, au sujet des instincts artificiels et extrêmement spéciaux équivalant en fait à une mémoire héréditaire des plus minutieuses, je rappellerai une remarque faite par le professeur Hermann, d'après laquelle les chiens de chasse, lorsqu’on les mène pour la première fois à la chasse, semblent, alors qu'ils n’ont aucune expérience individuelle, anticiper les effets du fusil en tant qu'instrument à descendre les oiseaux (1).

Si suggestive que puisse être la formation, par l’homme, des inslincts canins aussi spéciaux que ceux que nous venons d'étudier, nous ne trouvons cependant dans ces cas que de très petits détails des modifications prôduites par l’homme dans la psychologie du chien, En fait, il est aussi vrai que l’homme a, dans un sens, créé la remarquable structure du grey-hound ou du bouledogue qu'il a fixé les instincts non moins remarquables du pointer où du retriever; mais nous nous ferions une très insuffisante idée de la profonde influence qu'a exercée l'homme en pétrissant l'intelligence de cet animal, si nous nous bornions à étudier des cas spéciaux tels que ceux-ci.

(1) Handbuch der Physiologie, t, 11, part. 11, p. 282, 283,

Si nous mettons la psychologie de « l'ami de l’homme » en opposition avec celle des races sauvages, nous voyons tout de suite,non seulement que l’animal a perdu nombre de ses instincts naturels et acquis nombre d'instincts artificiels, mais aussi qu’il à acquis, comme le fait remarquer sir J. Sebright, un «amour instinctif de l’homme ». L'affection, la fidélité et la docilité du chien sont choses trop proverbiales pour qu'il soit nécessaire d’en donner la démonstration expresse. Il nous suffit de remarquer que ces qualités, si différentes de tout ce qui existe chez le loup, le renard, le chacal et le chien sauvage, ne peuvent être attribuées qu’à un contact prolongé avec ses maîtres, les hommes, et à une sélection constamment exercée par eux; aussi, tel que se trouve actuellement modelé le chien domestique, ses qualités d’origine artificielle l'amènent à témoigner envers l’homme une affection et une fidélité plus grandes qu’envers sa propre espèce. Il n’est pas inutile, à ce propos, de faire remarquer que, chez les animaux sauvages, on trouve assez souvent une tendance à s'associer avec des individus d'espèce différente, bien que cette association ne leur procure «ucun bénéfice réel : dans cette tendance accidentelle ct inutile, nous pouvons découvrir le germe qui, chez le chien, s'est développé au point où nous le voyons — justifiant ainsi amplement la remarque d’un vieil auteur cité par Darwin : « Le chien est la seule chose sur terre qui nous aime mieux qu'il ne s’aime lui-même. »

Non seulement l'affection, le fidélité et la docilité, mais aussi toutes les qualités émotionneiles du chien qui sont utiles à l’homme, ont été développées per celui-ci au degré extraordinaire où nous les voyons. Il serait superflu de citer ou même de rappeler les exemples montrant quel degré élevé de développement la sympathie a atteint. Cette sympathie, combinée avec l'affection intelligente d'où elle tire son origine, donne naissance au désir de l’approbation et à la crainte du blâme, qui, déveioppés comme ils le sont, ue se distinguent en aucune façon des mêmes sentiments tels qu'ils sont manifestés par l'homme même. J'aurai à revenir sur ce sujet quand, dans mon prochain ouvrage, j'aurai à parler de la genèse de la conscience.

D'un autre côté, comme l'a montré M. Grant Allen, le senliment de la dépendance manifesté par le chien est très instructif,

« Le chien primitif, qui était un loup ou quelque chose de très analogue, ne peut pas avoir eu un sentiment artificiel de ce genre.

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C'était un animal indépendant, ne comptant que sur lui-même... Mais, au moins dès l'époque des kyôkken-müddings du l'anemark, peut-être même des milliers d'années plus tôt, l’homme avait appris à domestiquer le chien.» Par conséquent, comme résultat de l'éducation continue, de la sélection et du dressage, malgré que, « parmi quelques chiens, ceux de Constantinople, par exemple, l'instinct ait pu s’éteindre par la désuétude.…., quand un chien est élevé dès son jeune âge sous la coupe d’un maître, l’instinct est pleinement et entièrement développé, et, s’il se trouve dépourvu de maître, tous ses sentiments naturels et toutes ses affections sont déçus et contrecarrés » (1).

De fait, les effets combinés d’un long dressage et d’une éducation continuellement poursuivie sont si puissants qu'ils peuvent vaincre les instincts naturels et les désirs les plus solidement enracinés : par exemple, tel chien mourra de faim plutôt que de voler; on cite même des cas où l'instinct maternel a été vaincu par le désir de servir le maître. Pour ne citer qu’un exemple de ce fait surprenant, j'extrais ce qui suit du Shepherd's Calendar du poète Hogg :

Une collie (chienne de berger) appartenait à un individu nommé Steele, qui avait l'habitude de confier son troupeau à cet animal, sans le surveiller du tout. Un jour, dit Hogg, « soit que Steele fût resté en arrière, soit qu'il eût pris un autre chemin — je ne sais — en arrivant chez lui à une heure tardive dans la soirée, il fut étonné d’apprendre que son fidèle animal n'avait pas encore fait son apparition avec son troupeau. Lui et son fils, ou son domestique, se préparèrent aussitôt à partir par différents chemins pour les chercher; mais, en descendant dans la rue, ils virent arriver la chienne-avec le troupeau au complet, et, chose étonnante, elle portait un jeune chien à la bouche. Elle avait été prise des douleurs dans les collines, et comment la pauvre bête s’y prit pour conduire son troupeau dans l’état d' souffrance où elle se trouvait est chose impossible à savoir, car nul ne la vit durant tout le chemin : elle n’était entourée que de moutons. Son maître eut un tressaillement de cœur lorsqu'il vit ce qu’elle avait souffert el fait, mais elle, ne doutant de rien, nullement abattue, après avoir déposé le petit en lieu sûr, repartit à toute vitesse pour les

collines et rapporta chacun de ses petits, l’un après l’autre, jus-

(1) Evolutionist abroad, p. 182 et seq.

qu'à ce que la portée entière fût rassemblée; mais le dernier était mort. »

Il est encore un point — et c'est là un fait très suggestif — par lequel les instincts artificiels ressemblent aux instincts naturels, point plus important que les faits d'oblitération par désuétude, ou d'acquisition par dressage et sélection. Pour le démontrer, il me suffira de citer le passage suivant d'après les manuscrits de Darwin, et dont une partie a été publiée dans les Variations des animaux... « On sait très bien que, quand on croise deux espèces distinctes, les instincts sont singulièrement combinés, et que,

dans les générations successives, ils varient tout comme les formes du corps. ë

«Pour citer un exemple, un chien appartenant à Jenner (Animal I Æ£conomy de Hunter, p. 325) et qui était petit-fils de chacal, était n très aisément effrayé, ne faisait pas attention au sifflet, et se cl glissait dans les champs pour y attraper des souris d’une façon el toute particulière. Je pourrais citer de nombreux exemples de in croisement entre races de chiens ayant des instincts artificiels, à la la suite desquels les instincts se sont très curieusement combinés, fo

comme, par exemple, entre le chien écossais et le chien de berger anglais, le pointer et le setter. En outre, l'effet de ces croisements peut se manifester pendant de très nombreuses générations. Comme exemple, je citerai le courage qu'’acquirent les célèbres greyhounds de lord Orford, à la suite d’un seul croisement avec le bull-dog (Youatt, on the Dog, p. 31). D'autre part, un peu de sang de greyhound donnera à une famille de chiens de berger une tendance à chasser le lièvre, à ce qu'il m'a été affirmé par un berger intelligent. »

Nous en avons fini maintenant avec notre preuve & posterion de notre proposition VII ; c’est aussi la fin de nos considérations sur l’origine et le développement de l'instinct. Nous avons vw en effet que les instincts peuvent naître sous l'influence de la sélection naturelle seule, de la substitution de l'automatisme à l'intelligence seule, ou encore sous l'influence de l’un et l’autre ensemble, En démontrant que les habitudes acquises intelligemment peuvent, comme les habitudes acquises sans intelligence, être transmises héréditairement, nous avons démontré également (comme pour les instincts primaires) que les habitudes peuvent varier dans la sui‘e des générations, que ces variations peuvent se transmettre héréditairement, et que les variations favorables

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peuvent être fixées et même intensifiées par la sélection naturelle ou artificielle. Car ce n’est qu’en accordant toutes ces affirmations qu’il est possible d’expliquer la majorité des faits précédents. Evidemment, l’homme n’eût jamais pu créer les instincts artificiels du chien s’il n'avait pratiquement reconnu les faits de la variabilité et de la transmission héréditaire, reconnaissance qui s'exprime topiquement par la différence énorme de la valeur vénale d’un pointer ou setter de généalogie connue et des mêmes animaux de parenté inconnue. Comme le dit très bien Thompson, « il serait nécessaire de recommencer le dressage à chaque génération, si les changements physiques et mentaux subis par les animaux, pendant le processus continu de la domestication, n'étaient pas si profondément enracinés en eux qu'ils se transmettent des uns aux autres. Ces caractéristiques acquises ont, à chaque génération successive, pris une force nouvelle; elles sont enfin devenues permanentes, » Et, si la sélection artificielle est aussi importante pour ia formation des instincts domestiques, combien la sélection naturelle ne doit-elle pas l’être plus encore pour la formation des instincts naturels?

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