‹ L'évolution mentale chez les animauxChapitre 50 sur 65 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

L'INSTINCT (suITE),

Examen des théories d'autres auteurs sur l'évolution de l'instinct, et Résumé général de ia théorie proposée et soutenue dans le présent livre.

Il n’y a pas lieu de tenir compte de ce qu'a pu dire Mill sur l'instinct ; il ignorait, en effet, les faits les plus généraux de l’hé- | rédité psychologique. On peut en dire autant, quoique à un moindre degré, de Bain. Herbert Spencer et son commentateur Fiske insistent beaucoup sur l'opinion que la sélection naturelle a été d'importance tout à fait secondaire et accessoire en tant que source d'évolution de l'instinct. Lewes ignore virtuellement la sélection naturelle d’une façon complète. Cependant il n’esi pas d'accord avec Spencer, d’autant que Spencer regarde l'instinct comme un « acte réflexe composé » et comme le précurseur de l'intelligence, tandis que — nous l’avons déjà vu —Lewes le regarde

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comme un remplaçant, un substitut de l'intelligence disparue, et pol “ar conséquent comme le successeur de l'intelligence. Ainsi, rie tandis que Lewes maintient que tous les instincts ont dû être leu: originellement intelligents, Spencer maintient qu'aucun instinct mer n'a nécessairement dù être intelligent, à aucune époque (1). Nous mer verrons plus loin ce que pense Darwin sur ce point. dose L’attitude de M. Spencer est empreinte d’une logique sévère. par

Aussi me sera-t-il aisé de définir les points sur lesquels je suis en exen désaccord avec lui. Son argument est que les actes instinctifs œ@ s naissent des actes réflexes, et qu’à leur tour ces actes instisctifs reme deviennent intelligents. Aussi, dans sa terminologie, les actes Si t instinctifs n’ont-ils jamais dû être intelligents, et un acte intelli- d'ent. gent ne doit-il jamais devenir instinctif. Il est très formel lorsqu'il b slinct dit que, « malgré que, dans ses formes supérieures, l'instinct Moins s'accompagne probablement d'une conscience rudimentaire »,

| (1) Il s’agit ici des instincts vrais existant chez tous les individus d’une espèce: & un Spencer admet le principe de la substitution de l'instinct à l'intelligence chez D ligence les individus, . continu

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de l'instinct : au Contraire, c'est Un résultat de Ja Complexité croisante de l'instinct : « la SUCCession rapide d Changements dans un ganglion, impliquant, Comme elle Je fait, des expériences perpétuelles de 'essemblance et de dissemblance, Constitue la matière brute de la Conscience ; il est impliqué que, aussi vite qu'un instinct se développe, aussi vite Commence àse développer quelque sorte de Conscience».

Bien que nous aÿOns vu, au Chapitre qui précède, que cette Opinion renferme une certaine dose de vérité — ot une véri(é qui à une valeur spéciale en Ce qui concerne le développement de la Conscience — ;] me semble impossible d'arriv explication Complète des Phénomènes de citer beaucoup de faits du genre ‘e ceux q Prouver que beaucoup des instincts Supérieurs n’ont Pu naître que

atelli de sorte ue, s’il fallait Me prononcer, soit Pour l'opinion exagérée de Spencer, qui supprime l'intelligence et même la Conscience, en tant que facteur dans la formation de l'instinct, Soit pour l'opinion également exagérée et diamétralement Opposée de Lewes, qui ignore la sélection naturelle et l’acte réflexe en tant que facteurs dans a même Opération, J'éprouverais moins de difficulté à me prononcer Pour cette dernière, Non seulement beaucoup des instincts supérieurs portent En Cux Ja preuve qu'à une époque Œuelconque de istoi Ï » ON seulement beaucoup de ces mêmes instincts se Montreni actuelle- Ment comme étant Plastiques, grâce à l’adjonction d'une « petite dose de jugement »; Mais encore les exemples d’instinct Choisis par M, Spencer ne sont pas, à strictement parler, du lout, des exemples d'instinct : ils sont pris Comme exemples, parce que te sont les cas les plus simples de ce qu'on appelle ordinairement l'instinct, Ct ainsi les plus rapprochés de l'acte réflexe,

| Si, toutefois, nous nous arrctons à examiner l’un Guelconque

d'entre EUX, nous vuyons que ce sont, non Pas de véritables in-

À Slincts, Mais des cas d'adaptations neuro-musculaires plus ou … Moins Complexes, Ou, selon les mots mêmes de M. Spencer, des

(1) J'ai traduit l'expression anglaise /apsed intelligence par différentes ex

k. pressions * Subslitution de l’automatisme à l'intelligence ; défaillance de l’'intel. D ligence, En réalité, la Première, plus longue, est blus ex

Plicite : il s’agit de la

CoOnlinuation des eflets de l'intelligence, malgré la disparition de celle-ci, (Trad.)

cas « d'acte réflexe compliqué». Et le fait qu'il définit ou «décrit» l'instinct comme étant un acte réflexe compliqué, ne donne pas de preuves de l'exactitude de sa doctrine. Appeler une bêche une massue, et puis prétendre que, parce que c'est une massue, cela ne peut pas être une bèche, est chose futile. Toute la question git dans la validité de la définition. C’est justement parce que nous ne pouvons pas tirer une ligne entre l'acte réflexe simple et l'acte réflexe complexe, de façon à dire que l’un est mécanique et l'autre instinctif, que j'ai tiré la ligne au niveau de la conscience, et que j'ai appelé réflexes tous les actes en dessous de ce niveau, si complexes qu'ils puissent être, et que j'ai réservé l’épithète d'instinctif pour tous les actes habituels, si simples qu'ils puissent être, dans lequel existe l'élément conscience,

Et, en agissant ainsi, je suis assuré que non seulement je mets de la clarté dans notre classification, mais que je suis le sens vaguement convenu du mot énstinct, tel qu'il est habituellement employé. Personne ne prend l’éternuement ni les mouvements provoqués par le chatouillement pour des exemples d'actes instinctifs ; pourtant ce sont des réflexes compliqués dont la complexité atteint un niveau difficilement atteint ; en tous cas, ils sont beaucoup plus complexes que n'importe lesquelles adaptations non psychiques que M. Spencer cile comme exemples de l'instinct.

Ces exemples se rapportent à des polypes et à des animaux à yeux rudimentaires, et les réactions manifestées par ces animaux. lors de l'application des excitations, ne me semblent en aucune façon, ainsi que je l’ai déjà dit, mériter le nom d’insfénctives. Par exemple, M. Spencer montre comment il est possible que, sans la survivance du plus apte et sans adaptations intelligentes, « des états psychiques, étant habituellement unis, doivent, par la répétition à travers des générations innombrables, devenir à tel point cohérents, que l'impression visuelle spéciale provoquera aussitil les actes musculaires au moyen desquels la proie est enlacée. Eventuellement, la vue d’un petit objet provoquera les divers mor vemen!: jécessaires pour la capture de la proie ». Mais, même dans ce cas qui est le plus complexe de ceux que suppose M. Spercer, s'il n’y a jamais eu et s’il n’y a pas de conscience, l’adaptation complexe ne peut en aucune façon se distinguer d’un acte

réflexe. Quand j'ai vu des méduses s’accumuler dans un rayo1h de soleil passant au travers d’un réservoir obscur, et que j'ai " qu’elles agissaient ainsi pour suivre les crustacés dont elles #

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nourrissent et qui recherchent toujours le soleil, je décrivis ce cas comme étant un cas d'acte réflexe, dont le développement avait sans doute été beaucoup favorisé par la sélection naturelle ; et je regardais encore comme une erreur de langage le fait de l'appeler un cas d’instinet. Car, d'une part, ces cas ne sont pas, à beaucoup près, aussi complexes, en ce qui concerne le mécanisme neuromusculaire qu'ils impliquent, que le sont beaucoup ou la plupart des actes réflexes manifestés par les animaux supérieurs; et, d’autre part, si nous devions les appeler #ns/incts, nous devrions appliquer le même nom à tous les autres cas d'acte réflexe; mais, comme je l'ai également dif, « ceci est une tout autre affaire», et n'a rien à faire avec la définition de ce qu'est l'instinct. Et, cerlainement, l'instinct est quelque chose de plus que l’acte réflexe : (il y a, dans l'instinct, l'élément mental ».

En outre, s’il nous fallait classer ces cas, et tous les autres encore, d'acte réflexe compliqué, sous la désignation : énstenct, il ne resterait plus de catégorie où placer les cas d’instinct véritable, c'est-à-dire les cas où la conscience est nécessaire pour l’exécution d’un acte qui, sans la présence de la conscience, serait, avec raison, classé comme acte réflexe. Si nous le voulons naturellement, nous pouvons ignorer entièrement la distinction qu'impose la présence de la conscience dans l'exécution d’un acte, et ainsi classer tous les actes réflexes et tous les actes instinctifs dans une même catégorie, sous une même dénomination; mais ce n'est pas là ce que prétend faire M. Spencer. Il établit une distinction entre l'acte réflexe et l'instinct; mais il ne se fonde pas sur l'élément conscience pour l'établir; il en résulte que, tandis qu'aucune dislinction réelle n'est établie entre les deux (car l’acte réflexe compliqué n’est rien de plus qu’un perfectionnement de mécanisme par rapport à l’acte réflexe simple), il laisse de côté la grande distinction qui existe réellement. Prenons un exemple. L'acte d'offrir la mamelle aux jeunes, chez les mammifères, doit ètre regardé comme véritablement instinctif, Pourquoi? Je réponds : D'abord, parce que l’animal qui exécute cet acte en est conscient. Si, d'autre part, le jeune qui prend la mamelle est trop jeune (comme dans le cas du kangourou) pour qu’on puisse raisonnablement supposer qu'il est conscient lorsqu'il joue son rôle dans le processus, je dirai que l'acte du jeune doit être regardé comme étant réflexe. Mais M. Spencer classerait ces deux actes sous la désignation commune d’instinetifs. Admettons cela : que dirons-

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nous alors du cas qui suit, relatif aux polypes ? Mac Ready décrit une espèce de méduse qui porte ses larves au côté interne de sca corps, en forme de cloche. La bouche et l'estomac de la méduse pendent comme le battant d’une cloche et contiennent les liquides nutritifs. Mac Ready a remarqué que ce battant de cloche s'incline alternativement d’un côté, puis de l’autre, de la cloche, de façon à alimenter les larves fixées sur ces côtés; elles plongent leurs longues trompes dans les fluides nutritifs que contient cet organe de l’organisme maternel. Si ce cas se présentait chez quelques-uns des animaux supérieurs où nous pussions supposer qu'il existe quelque conscience intelligente de la production de cet acte, on le regarderait probablement comme un cas d'instinet, Mais, comme ce cas se produit chez un animal bas placé dans l'échelle zoologique, comme l’est la méduse, nous ne sommes pas autorisés à conclure à la perception intelligente du processus ; à mon avis, donc, il nous faut classer le fait non parmi les actes instinctifs, mais parmi les réflexes, et le regarder comme ayant, à l'exemple des autres cas d’acte réflexe compliqué, été favorisé dans son développement par la sélection naturelle. Mais, d’après la théorie de Spencer, ce cas devrait être classé parmi les cas d'’instinct et regardé comme ne différant en rien, au point de vue psychologique, de l'acte de donner la mamelle, tel qu'il existe chez les mammifères, Assurément, il est plus philosophique, dans la confection d’une classification psychologique,‘de reconnaitre la grande distinction qu'établit, entre deux cas tels que ceux que nous venons de citer, la présence d’un élément psychique; et, s’il en est ainsi, la distinction formulée de la façon la plus simple est celle que j'ai déjà proposée : savoir que, tandis que l’excitant d’un acte réflexe est tout au plus une sensation, l’excitant d’un acte instinctif est au moins une perception.

A mon avis donc, la théorie de M. Spencer sur la formation des instincts est sérieusement en défaut, en ce qu’elle ne distingue pas le trait le plus essentiel de l'instinct ; en outre, elle ne reconnait pas le principe important de la défaillance de l'intelligence ; elle n'explique donc pas l'existence même de toute cette classe d'instincts que j'ai appelés prünaires. Aïnsi, il dit expressément, au sujet de l'instinct, que, «tout en tenant la survivance du plus apte pour une cause coopérante, je crois que, dans les cas de ce genre, ce n’est pas la cause principale (1) ». Or il se trouve que

(1) Principles of psychology, vol. 1er, p. 423,

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les cas dont il parle sont coux des instincts artificiels des porrters, retrievers et autres animaux domestiques; d'où il suit que, par « survivance du plus apte », nous devons comprendre la sélection artificielle (qui est ici l'analogue de la sélection naturelle parmi les animaux sauvages), et, par conséquent, la remarque est particulièrement malheureuse, étant donné le sujet à propos duquel elle est faite, puisqu'il est parfaitement certain que, n'eût été la sélection la plus attentive et la plus soutenue, pratiquée par l'homme, jamais nos pointers et retrievers n'auraient existé.

Mais, même en ce qui concerne les instincts des animaux sauvages, le jugement dont il s’agit me parait au moins aussi passible d’objections.

Comment, par exemple, expliquer par un processus quelconque « d’équilibration directe » l'instinct qui pousse à couver, à faire des cellules, ou à tisser un cocon, pour ne point parler de tous les autres instincts primaires que j'ai étudiés, et pour ne pas répéter ici toutes les preuves que j'ai données de la variabilité et de l'hérédité des habitudes acquises ?

Pourtant, ayant montré aussi clairement que je le puis, qu’à mon avis, M. Spencer attribue beaucoup trop peu d'influence de la sélection naturelle dans la formation des instincts, et aussi qu'il a commis une erreur plus grave encore en ignorant entièrement l'influence de la défaillance de l'intelligence, je montrerai que son argument a une certaine utilité en ce qu’il met en lumière une autre considération que, pour éviter la confusion, j'ai jusqu'ici supprimée. Son argument, rapidement résumé, est que les instincts peuvent naître indépendamment de la sélection naturelle et de la défaillance de l'intelligence, par « l’équilibration directe » seule : il les suppose naître immédiatement de l'acte réflexe. Malgré que nous ayons vu que, si tel est le cas, on ne devrait pas les appeler instincts, à moins qu'ils ne présentent un élément mental, cependant il faut les appeler énséincts, si, comme il le suppose aussi, la complexité croissante d’un processus réflexe atteint son faîte en amenant le développement d'un tel élément. Nous avons déjà vu, en traitant de la naissance de la conscience, que c’est probablement de cette façon qu'est né l'élément mental; et s’il en est ainsi, l'argument de M. Spencer présente un troisième mode selon lequel il est possible que beaucoup des instincts plus simples — ceux des animaux les plus inférieurs — se soient développés. Ge troisième mode, on le

remarquera, est l’opposé de celui que nous avons appelé défaillance de l'intelligence : c'est un mode qui s'élève ou aboutit à la conscience (lorsque, pour la première fois, l’action cesse d’être réflexe et devient instinctive), au lieu de descendre et de dégénérer dans l'inconscience. Qu'un tel processus puisse se produire, c’est, je crois, une chose très probable «a priori, bien que, par suite de la nature du fait, il soit impossible d’en obtenir la preuve ; car, s'il se produit, cela ne peut être que chez les animaux les plus inférieurs, où nous ne pouvons avoir la preuve de l’existence de la conscience, même si elle commence à exister. Aussi, comme le processus ne peut se rapporter qu’à la genèse d'actes occupant la frontière douteuse qui sépare le réflexe de l'instinctif, il n’y a pas lieu de s'occuper de ce troisième mode possible de la genèse des instincts rudimentaires, par rapport à l’origine des instincts en général, bien que le sujet, comme nous l’avons vu, soit de grande importance à l'égard de l’origine de la conscience.

Il nous reste seulement à indiquer que si des instincts naissent jamais selon ce troisième mode, cela semblerait impliquer, comme l’admet M. Spencer, que « la survivance des plus aptes doit toujours être une cause coopérante ». Je serais, cependant, tenté d'aller plus loin encore, et de dire que la survivance des plus aptes doit, dans cette coopération, avoir plus que l'importance secondaire que lui attribue M. Spencer. Par exemple, pour reprendre l’exemple des méduses recherchant ja lumière, et en supposant que cet acle est devenu vaguement conscient, et a ainsi commencé à être instinctif : quand la tendance à rechercher la lumière s’est d’abord manifestée, et que les individus qui recherchaient la lumière ont été ainsi mis à même de se procurer plus de nourriture que ceux qui ne la recherchaient pas, la sélection naturelle commencerait aussitôt à développer l’association réflexe entre l’excitation lumineuse et le mouvement vers la lu-

mière. Ici, en fait, l'intervention de toute autre cause de nature directement équilibrante semble hors de question, d'autant plus que, à part une intelligence développée, qui fait ex hypothest défaut, il ne saurait y avoir de lien entre l'excitation fournie par la lumière et la capture de la proie dans les régions lumineuses. Ce n'est que par la sélection naturelle qu'un tel lien eût pu être élabli ici; on en peut dire autant de beaucoup ou de ia plupart des actes quasi instinctifs que manifestent les animaux inférieurs, Voilà pour l’opinion d’après laquelle tous les instincts seraient

pelé défaillance utit à la cone d’être réflexe dégénérer dans )duire, c’est, je par suite de la uve ; car,s'il se plus inférieurs, le la conscience, le processus n° ant la frontière Jn’y apas lieu le la genèse des des instincts en u, soit de grande e.

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des dérivés de l’acte réflexe. L'opinion opposée, d’après laquelle tous les instincts seraient des dérivés de l'intelligence, est à peine moins susceptible d’objections. C'est, je l’ai dit, l'opinion que professe Lewes, et, je puis l'ajouter, le duc d’Argyil, qui semble n'avoir jamais lu la doctrine de Darwin sur le développement des instincts grâce à la sélection naturelle (1).

Quelles que puissent être les opinions individuelles, il est assez clair, ainsi que je l’ai indiqué au début de cette discussion, qu’en assignant à tous les instincts une origine intelligente, on essaye vainement de rendre valide pour un fait une explication qui est satisfaisante pour un autre.

Reconnaissant donc, grâce aux faits qui précèdent, quels sont les deux principes impliqués dans le développement des instincts, j'exposerai maintenant l'opinion de M. Darwin.

Dans l’Origine des espèces, il écrit ce qui suit : « Si nous supposons qu’un acte habituel puisse se transmettre héréditairement — et l’on peut démontrer que ceci arrive parfois — la ressemblance entre ce qui était originellement une habitude et un instinct devient si étroite, qu’on ne peut plus fairela distinction, Si Mozart, au lieu de jouer du piano à l'âge de trois ans, après très peu d'exercice, avait joué un air sans exercice préalable, on pourrait dire véritablement qu'il aurait agi instinictivement (2). Mais ce serait une erreur sérieuse que de supposer que la majorité des instincts ont été acquis par l'habitude, au cours d’une génération, puis transmis héréditairement aux générations suivantes. On peut démontrer clairement que les plus étonnants instincts que nous connaissions, notamment ceux de l’abeille et de beaucoup de fourmis, ne peuvent pas avoir été acquis par l'habitude.

« On admettra généralement que les instincts sont aussi importants que des organes anatomiques pour le bien de chaque espèce, étant données les conditions actuelles d'existence. Dans des con-

(1) Voir Contemporary Review, novembre 1880, où le duc d’Argyll prétend que l'origine de plusieurs instinels est irrémédiablement obscure, parce qu’on ne peut les expliquer par le principe de la défaillance de l'intelligence, et où il n’est pas fait une seule allusion à l'immense champ des possibilités qu'ouvre l'intervention du principe de la sélection naturelle,

(2) On remarquera que par ces phrases : « habitude acquise », « hérédité d'actes habiluels », M. Darwin entend faire allusion au principe de la défaillance de l'intelligence. Il ne faut pas oublier ceci en lisant ces citations, où le mot « habitude » s'applique à des adaptations intelligentes devenues partiellement automatiques chez l'individu.

ditions autres et modifiées, il est au moins possible qu’une légère modification de l'instinct pût être avantageuse à une espèce ; et si l’on peut montrer que les instincts varient tant soit peu, je ne vois pas de difficultés à ce que la sélection naturelle conserve et accumule sans cesse des variations de l'instinct à un degré avantageux quelconque. C’est ainsi, je crois, que les instincts plus complexes et plus étonnants ont pris naissance. De même que des modifications des organes physiques sont créées et accentuées par l'usage ou l’habitude, et sont diminuées ou perdues par l'absence d'exercice, de même, je crois, pour les instincts. Mais je pense que les effets de l'habitude sont, dans beaucoup de cas, d'importance subordonnée et secondaire par rapport aux effets de la sélection naturelle de ce qu’on peut appeler les variations spontanées des instincts : c’est-à-dire les variations provoquées par les mêmes causes inconnues qui produisent une légère déviation des organes physiques. »

Dans la Descendance de l'homme, Darwin reproduit en substance l'argumentation que je viens de citer, et dans ses manuscrits je rencontre le passage suivant que je citerai, parce qu'il sert à formuler son avis d'une facon plus claire encore et plus catégorique :

« Bien que, ainsi que j'ai essayé de le démontrer, il y ait un parallélisme frappant et étroit entre les habitudes et les instincts, et bien que les actes et états d'esprits habituels deviennent héréditaires, et qu'ils puissent, autant que j'en puis juger, être, de la façon la plus appropriée, appelés instinctifs, pourtant, ce serait, à mon avis, une grande erreur que de considérer la majorité des instincts comme acquis par l'habitude et devenus héréditaires. Je crois que la plupart des instincts sont le résultat accumulé, par la sélection naturelle, de modifications légères et avantageuses d’autres instincts : lesquelles modifications sont, à mon avis, dues aux mêmes causes qui produisent des variations dans les organes physiques. En fait — et je suppose qu’on en doutera à peine — quand un acte instinctif est transmis héréditairement, avec une légère modification, cela doit être dù à quelque légère modification de l’organisation du cerveau (Sir B. Brodie, Psychological Enquiries, 1854, p.199). Mais, dans le cas des nombreux instincts qui, à ce que je crois, ne sont pas nés par voie d’hérédité, je ne doute pas qu'ils n'aient été fortifiés et perfectionnés par l'habitude; de la mème manière que nous pouvons choisir

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D’après ces citations, il est évident que M. Darwin reconnaissait clairement la défaillance de l'intelligence et la sélection natwelle comme causes intervenant dans la formation de l'instinct, mais qu'il regardait la sélection naturelle comme la plus importante des deux. Bien que, néanmoins, il ne le dise pas expressément, je ne saurais douter -- en fait, je sais — qu'il reconnaissait pleinement l'importance de l'intelligence en tant que fournissant des variations adaptées (distinguées des variations fortuites) destinées à être reprises par la sélection naturelle et à être utilisées par elle. Envisagée dans ces relations, la sélection naturelle peut être regardée comme une cause importante de la défaillance de l’intelligence, el ces deux principes opérant conjointement doivent être regardés, ce me semble, comme plus puissants que l’un ou l’autre, agissant isolément. Mais si l’on me demandait à laquelle de ces deux causes j'attribue une importance plus grande, je dirais que c'est à la sélection naturelle qu'il faut accorder la prééminence, d'autant que le principe de la défaillance de l'intelligence ne peut évidemment pas avoir eu de part du tout dans la formation des «instincts les plus complexes et les plus étonnants » que nous connaissions, savoir, ceux des hyménoptères sociaux (1). Et ceci, comme nous l'avons vu, est l'opinion de M. Darwin, opinion qui me semble, étant donnés les arguments que j'ai cités, être l’opinion la plus juste : encore laissé-je de côté toute l'autorité qu'il

(1) On peut démontrer que la défaillance de l'intelligence n’a pu jouer aucun rôle dans la formation des instincls, parce que les « ouvriers », tant chez les abeilles que chez les fourmis, sont stériles. Lewes doit n'avoir jamais réfléchi à ces cas, car ils démontrent que le principe de la défaillance de l'intelligence, seul, est insuffisant. Ils sont également incompatibles avec la théorie de Spencer. Ainsi, par exemple, ce dernier écrit ce qui suit : « Les actes aulomatiques d'une abeille construisant une de ses cellules de cire répondent à des conditions extérieures si constamment constatées et expérimentées, qu’elles sont, pour ainsi dire, rappelées organiquement » (Principles of Psychology, vol. 1er, p. 445). Mais il oublie, comme l’oublia Lewes, que l’insecte qui exécute ces actes automatiques n'avait pas «constamment fait l'expérience de ces conditions extérieures», car il commence à les exécuter avant que lui-même ait eu quelque expérience individuelle dans l'art de bâtir des cellules, et sans que ses parents aient eu jamais quelque expérience ancestrale, Dans toute la série des instincts, M. Spencer n'eût pu choisir un exemple plus malheureux. Nous verrons, dans le chapitre suivant, comment M. Darwin combat cette difficulté et la résout,

faut reconnaître à M. Darwin, dans la discussion du sujet, autorité à laquelle nul ne saurait prétendre.

Résumé général sur l'instinct.

Pour rendre plus claires les relations qu'ont, vis-à-vis les uns des autres, les divers principes impliqués dans la formation de l'instinct, je joins, ci-contre, un diagramme qui représente graphiquement ces relations. Après ce qui a été dit jusqu'ici, il n’est nécessaire, pour expliquer le diagramme, que de noter les points suivants. Les ramuscules qui naissent des branches représentent des instincts; je les ai marqués de façon à bien montrer quels sont les principes qui sont seuls susceptibles de donner naissance à des instincts (d’après ma définition des instincts). Çà et là, j'ai représenté ces rameaux comme marchant ensemble, ce qui symbolise un autre principe, à mon avis, important, savoir, que les instinct :. . rement formés peuvent parfois se fusionner, et ainsi donner ... . .nce à de nouveaux instincts : ceci peut provenir, soit de Curconstances nouvelles, conduisant à une fusion intentionnelle d'’habitudes instinctives, soit d’une imitation originellement consciente des habitudes instinctives d’une espè -9 par une autre. Enfin, j'ai fait réunir les deux arbres à leur sommet afin de schématiser le fait que l’adaptation intelligente et l’adaptation non intelligente, ou que les instincts primaires et secondaires peuvent fusionner ensemble, et dès lors posséder un tronc commun, un même point de départ pour un développement ultérieur.

J'ai figuré une fusion analogue entre les deux parties du diagramme, se produisant en un autre point, entre les instincts primaires el les variations intelligentes des instincts secondaires. Je fais ainsi pour mieux faire ressortir le fait que lorsqu’un instinct non intelligent ou primaire s’est formé, il est tout prêt à s’unir au principe intelligence, et à être fécondé par lui, partout où ce principe est, pour ainsi parler, mobile et non encore fixé ou moulé en qualité d’instinct secondaire. Mais ce qu'il y a de plus important à se rappeler, c’est que les instincts (que l’origine en soit intelligente ou non intelligente) peuvent, à toute époque postérieure à leur complète formation, venir au contact de l'intelligence; aussi les deux moitiés de notre diagramme (qui réunit et symbolise tous les faits et arguments que nous avons pu citer sur là

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