INTELLIGENTE
question qui nous occupe) montrent-elles tout de suite la vérité et l'erreur de la commune opinion si élégamment formulée par Pope, lorsqu'il dit de l'instinct et de la raison que ce sont des choses « toujours séparées et pourtant toujours proches ».
Je résumerai maintenant les chapitres précédents, relatifs à l'instinct.
Après avoir défini le sens dans lequel j’emploie exclusivement le mot instinct, j'ai donné quelques exemples de la perfection de l'instinct, telle qu’elle se manifeste chez de très jeunes animaux, ou chez des animaux sans expérience individuelle préalable des circonstances auxquelles sont adaptés leurs instincts. J'ai ensuite donné quelques exemples de l’imperfection de l'instinct et montré que cette imperfection peut provenir soit d’une modification dans les conditions du milieu auquel était adapté l'instinct ancestral, soit du fait que l'instinct n’est pas encore complètement développé. J’ai également montré que l’imperfection de l'instinct peut naître de changements internes ou psychologiques, qui euxmêmes dérangent le mécanisme délicat duquel dépend la manifestation parfaite de l'instinct. A ce propos, j'ai cité des exemples montrant que ce trouble de l'instinct est particulièrement sujet à naître quand le cours normal des relations d’un animal avec son milieu a été interrompu pendant quelque temps, et a été repris ensuite. J'ai aussi cité un cas de trouble où il n’y avait pas eu d'interruption, et qui, par suite, peut très bien être regardé comme un cas de folie.
Si les instincts se développent lentement, nous devrions nous attendre à rencontrer des cas où ils ne sont pas encore complètement formés, et, par cela même, imparfaits. Ces cas existent; nous avons cité les exemples des dindonneaux cherchant à attraper les mouches, des poussins ayant à moitié peur des abeilles, des lapins sautillant par-ci par-là au lieu de se sauver des furets, etc., Nous pouvons aussi voir des instincts en cours de développement chez les jeunes enfants apprenant à tenir leur tête en équilibre, à parler, à marcher, etc. En outre, tous les cas d'éducation ou de perfectionnement de l'instinct, soit chez l'individu, soit dans l'espèce, sont autant de témoignages de l’imperfection originelle de l'instinct. Ceci nous amena directement à la question de l'origine des instincts.
Je me suis eftorcé de démontrer que l’origine des instincts peut être ce que j'ai appelé primaire ou secondaire, c’est-à-dire que je
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crois qu'il y a nombre de faits établissant que les instincts peuvent naître soit par la fixation, au moyen de la sélection naturelle, d'habitudes dépourvues de but précis, qui se trouvent être avantageuses : dans ce cas, ces habitudes deviennent des instincts sans que l'intelligence s’en soit jamais mèlée; soit par la transformation d'habitudes, originellement intelligentes, en actes automatiques, grâce à la répétition. Gomme exemple d'instinct primaire, j'ai cité l’incubation; comme exemple d’instincts secondaires, j'ai cité divers cas établissant que « la pratique rend parfait». Nous avons vu qu'a priori les instincts ont dù naître par les procédés indiqués; et nous avons cherché à montrer qu'il en est ainsi, a posteriori, Les preuves a posteriori devaient montrer qu’il y a chez les individus des habitudes dépourvues de but, qu'elles se transmettent héréditairement, qu’elles .arient, que ces variations se transmettent par voie d’hérédité, que la sélection naturelle les développe dans des sens avantageux; elles devaient également établir que les habitudes originellement intelligentes deviennent automatiques grâce à la répétition, qu'’étant ainsi sorties du domaine de l'intelligence elles se transmettent héréditairement sous forme d’insiincts qui peuvent varier, dont les variations peuvent se transmettre par voie d’hérédité et être développées dans des sens avantageux, par la sélection naturelle, comme dans le cas précédent et analogue. Ces diverses propositions furent établies successivement. On démontra que chacun présente des tics particuliers, à un degré variable, et que cela est vrai surtout des idiots, des animaux (par exemple : les chiens qui aboient autour des voitures); on donna aussi des exemples de la différence des dispositions individuelles et idiosyncrasies amenant des associations bizarres. Puis, on démontra que les habitudes automatiques et inutiles, ou fortuites, se transmettent par voie d’hérédité, en citant divers cas d’hérédité de tics chez l’homme et les animaux; en citant les différences de disposition parmi les races insulaires de singes telles que le rapporte Humboldt; en citant la différence des allures du cheval dans les différentes parties du monde; en citant enfin les habitudes étranges et tout à fait inutiles des Culbutants et des pigeons grosse-gorge, etc. En outre, on ne saurait douter que ces habitudes non intelligentes, dépourvues de but, transmises par voie d’hérédité, ne varient : en effet, ainsi que
À cela a été montré ensuite, les habitudes utiles varient; les instincts
complètement formés, même, sont plastiques : à plus forte raison
doit-il en être de même pour les modifications fortuites de l’habitude.
Enfin, nous avons montré que lorsqu'elles se produisent dans
un sens favorable, les variations sont fixées par la sélection naturelle, qui s’en empare ; ceci n’est pas moins certain que ce qui précède : nul de ceux qui croient à la sélection naturelle en tant que principe jouant un rôle dans l’évolution des organes, ne doutera de son rôle à l'égard de l'instinct. C'est ainsi seulement que nous pouvons expliquer les instincts de beaucoup d’animaux inférieurs (tels que les larves de phryganes), et certains instincts d'animaux plus élevés (l'instinct incubateur entre autres). Puis, nous occupant des instincts secondaires, il a été d’abord établi que les adaptations intelligentes, iorsqu'’elles sont souvent répétées, deviennent automatiques chez l’incividu, puis qu’elles se transmettent par voie d’hérédité, jusqu’à ce qu’elles soient des habitudes automatiques dans la race. Le premier fait est connu de tout le monde; le dernier a été établi par des exemples, tels que ceux de l'hérédité de l'écriture, des aptitudes de famille pour certains genres d'occupation, des caractéristiques psychologiques inhérentes à la race chez l'homme, de la bonne éducation, du sens de la modestie. Chez les animaux, le même principe se manifeste sous diverses formes : telle l'habitude héréditaire de mendier, chez les chiens et même les chats; telle l'absence de « bouche» chez les chevaux de Norwège; telle l'antipathie marquée du chien du docteur Huggins pour les bouchers. Nous avons cité encore : les animaux sauvages manifestant une terreur spéciale à l'égard de leurs ennemis particuliers, terreur ayant disparu à l'égard de l’homme chez les animaux domestiques (notamment le lapin el le canard, chez lesquels la sélection n’a vraisemblablement dù jouer aucun rôle dans l’oblitération de la sauvagerie naturelle): les animaux vivant dans les îles ne manifestant aucune peur de l'homme pendant plusieurs génératio: s consécutivement à son arrivée parmi eux, puis acquérant une peur instinctive à son égard, et même apprenant à quelle distance ils peuvent se considérer en sûreté par rapport aux armes à feu; nous avons enfin cité le changement d'’instincts de la bécasse, et le fusionnement des instincts consécutivement aux croisements.
Ces exemples choisis ayant pleinement démontré que les instincts peuvent naître grâce à la sélection naturelle seule, où grâce à la défaillance de l'intelligence seule, la discussion a con
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tinué pour montrer que les instincts ne naissent pas nécessairement par l’un ou l'autre, seul, de ces deux modes d'origine; au contraire, lorsqu'il y a coopération des deux modes, l'influence exercée sur le dev:'oppement des instincts est plus grande que celle qui est exercée par l'une ou l’autre isolément. Car, d’une part, les tendances héréditaires ou actes habituels qui, étant utiles, bien que n'étant jamais intelligents, furent fixés originellement par la sélection naturelle, peuvent fournir matière à des perfectionnements ultérieurs, ou être mis à meilleur profit par l’intelligence ; inversement , des adaptations originellement dues à la défaillance de l'intelligence peuvent être sensiblement perfectionnées ou mises à meilleur profit par la sélection naturelle. Pour ne prendre que ce dernier cas, si, comme nous l’avons vu, les actes intelligents peuvent, grâce à la répétition, devenir automatiques sous forme d’instincts secondaires, s’ils peuvent alors varier, et si leurs variations peuvent ètre fixées dans des sens avanlageux par la sélection naturelle, combien ne peut-on pas attribuer une influence plus grande à la sélection naturelle dans le développement ultérieur d'un instinct, si les variations de cet instinct ne sont pas totalement fortuites, et si elles naissent en tant qu’adaptations intelligentes de l’expérience ancestrale aux exigences reconnues de l’expérience individuelle ? Évidemment, la sélection naturelle doit, dans ce cas, opérer avec beaucoup plus de profit que lorsqu'elle travaille seule à la formation des instincts primaires, où il ne lui est fourni que des variations fortuites, au lieu de variations qui, déterminées par l'intelligence, sont adaptées dès le début. Non moins évidemment, le principe de la défaillance de l'intelligence doit opérer avec beaucoup plus de profit lorsqu'il est associé à la sélection naturelle que lorsqu'il travaille seul à la formation des instincts secondaires; car, dans ce cas, la sélection naturelle doit toujours tendre à favoriser la meilleure des adaptations intelligentes, et, en les rendant héréditaires, elle doit tendre à les rendre plus rapidement automatiques ou instinctives. Il n’y a pas d'importance extrème, en ce qui concerne les insincts d’origine mixte, de déterminer, dans les cas particuliers, quel est celui des deux principes — sélection naturelle ou défaillance de l'intelligence — qui a eu la priorité historique, même si
À ces deux principes ne sont pas combinés dès le début; le fait qu'il
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importe de démontrer, c’est que même un instinct complètement formé peut, sous l'influence de l'intelligence, se montrer variable
et plastique. J'ai donc démontré la plasticité de beaucoup d'instincts existants, m'appuyant principalement sur l'instinct qui pousse les abeilles à construire des ‘cellules, et sur les instincts incubateurs et maternels des animaux à sang chaud; choisissant ces instincts pour en faire une étude spéciale, parce que leur origine doit remonter très loin, et que l’hérédité est si puissante dans le fait de leur transmission.
L'intelligence peut agir dans la modification de l'instinct, soit en percevant la nécessité d’un dérangement dans les ordres transmis par l’hérédité, soit par limitation intelligente des habitudes d’autres animaux, soit par l'éducation intentionnelle des jeunes par leurs parents. Il à été cité de très nombreux faits à ce sujet. Mais la meilleure preuve de l'extrême modification que peuvent subir les instincts par l'influence combinée de l'intelligence et de la sélection est celle que fournissent les faits de la domestication. Ces faits ont été énæmérés en détail; ils ont montré que la domestication n’a pas seulement une influence négative en déracinant des instincts naturels (par exemple, la perte de ia sauvagerie chez les chiens, chats, chevaux, et chez le bétail; chiens n’attaquant plus les moutons, les cochons, ni la volaille; perte par ces derniers de leur crainte instinctive des chiens, contrairement à l'exemple des faisans; perte de l’instinct incubateur chez la poule d’Espagne ; perte de l'instinct maternel chez les vaches et les brebis, quand, pendant des générations successives, les petits ont été enlevés à la mère dès leur naissance ; perte, chez les chiens de Polynésie, de leur intelligence naturelle et de leur goût naturel pour la chair!‘ elle exerce encore une influence positive en développant de nouveaux instincts. Parmi les chiens, ces instincts nouveaux ou artificiels se manifestent d'une façon frappante chez le pointer, le retriever et le chien de berger ; ils se manifestent d’une façon plus frappante encore, peut-être, par l'affection instinctive qu'ont pour l’homme presque toutes les races, par la fidélité envers l’homme, par le sentiment de la dépendance par rapport à lui, par l'idée innée de protéger la propriété du maître et de se considérer comme partie de cette propriété ; enfin, l'aboiement est un instinct acquis, provenant probablement de cette idée de protéger la propriété du maître. Cette transformation psychologique a été si profonde, chez le chien, que les instincts artificiels sont souvent devenus plus puissants que même le plus puissant des instincts naturels,
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des cas où ce deravec les premiers. Enfin,
lissant a Posleriori les deux doivent être légardés comme cis se sont développés, Un diarelations principes impliqués abli que, Quand un instinct, d’ori- €QU parfait, il Peut varier ou se ramodiliées, et même se fusionner, S instincts, pour produire un nouveau le, où plutôt impossible, de retracer vue l’histoire des instincts acluels, parce que ies Conservent pas à l'état fossite et ne laissent, par Conséquent, Pas de traces de leurs formes transitoires,
élant donnés tous les faits ensemble — ef Surtout ce que nous Pouvons appeler Ja Preuve historique, fournie Par les faits de la domestication — On ne saurait douter raisonnablement que les instincts Puissent avoir, non seulement une racine double — l'une’ dans le Principe de la sélection, et l'autre dans Je principe de la défaillance de l'intelligence — Mais aussi un l'onc plus ou moins 'amifié, dont les branches (si le tronc ne le fait directement) peu- Yent, dans certains Cas, se greffer avec le tronc ou les branches d'autres instincts.
En estimant l'importance comparée des deux grands facteurs dans la formation de l'instinct, nous aVOns eu occasion de différer d'opinion, d’abord avec M. Spencer, qui attribue l'origine de tous les instincts à l'acte réflexe, peu ou point aidé Par la sélection nalurelle : Puis, avec M. Lewes, qui émet l'avis diamétralement OPposé et extrême, que tous les instincts sont des exemples de défaillance de l'intelligence, 1] à été démontré, toutefois, que l’on Pouvait adopter l'opinion de M. Spencer Pour expliquer l'origine d'actes dubitablement instinclifs Manifestés par des animaux
ande importance Pour l’explica- * L'opinion que j'adopte, pour est en substance Ja même qu'a
proposée M. Darwin, et qui, tout en reconnaissant l'intervention des deux facteurs souvent cités : sélection naturelle et défaillance de l'intelligence, isolés ou agissant ensemble, attribue la plus grande part d'importance au premier, surtout si l’on se rappelle que, dans son œuvre d’orgauisation des instincts, l'adaptation intelligente est toujours sous la direction et le contrôle de la sélection naturelle, de telle sorte que sa principale fonction dans le processus de formation consiste probablement à fournir à la sélection naturelle des variations d'’instincls ancestraux qui ne sont pas purement fortuites, mais intenlionnellement adaptées aux
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