CHAPITRE XIX
Je commencerai ce chapitre, en définissant, d'après ce que j'ai
dit dans l’/ntelligence des animaux, le sens dans lequel j'entends employer ce mot raison, afin qu'il ne puisse y avoir de malen- f tendu sur ce point. d « La raison est la faculté impliquée dans l'adaptation volontaire d des moyens à la fin. Elle implique donc la connaissance con- “ e
sciente des relations existant entre les moyens employés et le but atteint, et peut s'exercer dans l'adaptation à des circonstances d
( nouvelles pour l'expérience de l’individu comme pour celle de Le l'espèce. » cc ; En d’autres termes, «elle suppose la faculté de percevoir les le analogies ou les raisons : dans ce sens, elle est l'équivalent du :
f mot ratriocination, ou de la faculté d’induire à la suite de la perception d’une équivalence de relations. Ce dernier sens est le seul qui soit strictement légitime, et c’est dans ce sens que j’emploierai ce terme, au cours de tout le présent livre. Mais la faculté de peser les relations, de tirer des inférences et aussi de prévoir les probabilités, est susceptible de degrés très nombreux ».
Ce chapitre aura pour but de retracer l’histoire de la genès probable de cette faculté, et pour rendre la discussion plus claire, | je désire qu’on se rappelle que je réserve les termes raison tl dér ratiocination pour désigner la faculté décrite plus haut. Je me servirai du mot énférence pour désigner les antécédents mentaur moins développés d’où — je le montrerai — est, selon moi, sorlie la Raison. Sans doute, tout acte de raison est aussi un acte dir férence, mais nous verrons qu’il est absolument nécessaire de réserver quelque terme signifiant indifféremment les phases l& plus inférteures et les plus élevées de toute cette classe de pro cessus mentaux dont le faîte est représenté par le calcul symbr lique. Le mot #nférence est le meilleur que je puisse trouver; sera donc entendu que tel que je l’entends, tandis que les aclë de raison sont tous également des actes d’inférence, tous les act
d’inférence ne sont pas nécessairement des actes de raison,
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Geci dit sur la terminologie, j'en viens au sujet de ce chapitre. J'aidéjà, dansles chapitres précédents, essayé de montrer qu'il est vraisemblable que la conscience naît de l’acte réflexe (ou que l'élément mental s'attache aux processus adaptifsnerveux), quand ce dernier devient à tel point complexe, ou se rapporte à des circonstances extérieures, à tel point variables et inconstantes que le centre nerveux devient le siège d’un tourbillon relatif de forces moléculaires. Chaque fois que cette phase est atteinte et qu’un centre nerveux commence à devenir conscient de son propre fonctionnement, nous passons, en vertu de ma définition, du domaine de l'acte réflexe à celui de l'instinct, l'instinct, étant dans ma terminologie, l'acte réflexe où se trouve l'élément conscience (consciosité). Mais, comme au cours de leur évolution, les formes inférieures de la vie sont progressivement obligées d'adapter leurs actes à des circonstances de complexité, d'inconstance et de variabilité toujours plus grandes, ou à des circonstances de plus en plus rarement rencontrées, il s'ensuit que les instincts organisés dont ils sont doués doivent, en quelques points, ne plus être adéquats; il faut une plus grande souplesse dans la faculté de l'adaptation responsive, et si cette souplesse est possible, étant données ies conditions de l’action ganglionnaire, les individus qui l’atteignent sont les plus aptes à survivre, et, de cette façon, le perfectionnement deviendra général dans l'espèce. Nous savons que cet accroissement de flexibilité est possible, étant données les conditions de l’activité ganglionnaire, et, vu du côté subjectif, cet accroissement de flexibilité nous est connu comme étant la faculté appelée raison. 11 nous faut considérer ici en quoi consiste cette faculté.
En parlant de la genèse de la perception, j'ai indiqué que cette faculté présente des degrés très variables de perfectionnement. Ces degrés dépendent beaucoup, ou même principalement, du degré de complexité des objets ou des relations perçus. Quand une perception atteint un certain degré de perfectionnement, de telle sorte qu'elle est capable de prendre connaissance de la relation existant entre les relations, elle commence à devenir raison ou ratiocination. Inversement, dans les sphères les plus élevées de développement, la ratiocination est simplement un processus très complexe de perception, c’est-à-dire une perception de l'équivalence de raisons perçues, qui sont elles-même des percepla plus ou moins perfectionnés formés de percepta plus simples,
se rapprochant plus des données immédiates de la sensation. Ainsi, d’une façon générale, la ratiocination peut être regardée comme le développement maximum de la perception. Nulle part, en effet, nous ne pouvons tracer une ligne de démarcation et dire que l’une diffère de l'autre. En d’autres termes, une perception est toujours essentiellement ce que les logiciens appellent une conclusion, qu’elle se rappporte au plus simple souvenir d'une sensation passée ou au produit le plus élevé de la pensée abstraite, Car, si l’on analyse le produit le plus élevé de la pensée abstraite, on voit que les éléments ultimes consistent toujours en matériaux fournis directement par les sens, et chaque étape dans la construc. tion symbolique des idées repose sur un des actes de perception qui ont lieu aux étages inférieurs. 11 est vrai que ces actes de per. ception se rapportent ici aux symboles des idées, qui peuvent elles-mêmes être fort éloignées des souvenirs simples et immédiats des sensations passées ; mais comme nous ne pouvons nulle part tracer une ligne de démarcation entre un ordre de perceptions et un autre, nous devons reconnaître que, pour cette faculté, il n'y a nulle part de différences de genre, bien qu’il y ait partout des différences de degré; autrement dit, lesprocessus intellectuels, qui atteignent leur forme la plus élevée dans le raisonnement symbolique, sont partout des processus de connaissance, et le mot perception est le nom générique de ces processus.
Mais, ayant montré ainsi qu'à mon avis il n’y a pas de séparation réelle entre la connaïssance à son degré le plus élevé et la connaissance à son degré le plus bas, il me faut montrer maintenant en quels points il est utile, pour les besoins de la description historique, de tracer des lignes de démarcation conventionnelles dans le développement, et de délimiter des phases différentes. Je l'ai déjà fait pour des phases inférieures de ce développement dans mon chapitre sur la perception. J’y ai montré que la première phase consiste simplement à reconnaître l’extériorité d'un objet extérieur ; la deuxième, à reconnaître les qualités élémentaires d’un objet; la troisième, à grouper mentalement ics objets, en se basant sur leurs qualités ou relations perçues; la quatrième, à induire de qualités ou relations perçues des relations et des qualités non perçues, comme lorsqu’en entendant un grognement je conclus à la présence d’un chien dangereux.
Il résulte de ceci que le processus d'inférence qui nous occupera dans ce chapitre n’est jamais dans ses premières phases de déve-
AUX
de la sensation.
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loppement, les moins avancées, naturellement, un processus de comparaison consciente. L'induction sort de la perception, pour ainsi parler, d’une façon immédiate, et n’a pas besoin de passer par un processus de réflexion, comme la ratiocination peut et mêine doit en impliquer un : à cette phase, les raisons sont perques et comparées, l'induction en est tirée, sans qu'il soit besoin de la pensée délibérante. Par exemple, je me dépêche pour prendre le train, et je rencontre un homme dans la rue, se dépèchant dans la direction opposée; nous commençons tous deux à danser d’un côté à l’autre, rapidement, essayant tous deux de passer, et chaque fois que nous agissons ainsi, il est évident que nous avons chacun conclu que l’autre passera du côté opposé; pourtant, ces actes inductifs se succèdent avec tant de rapidité que, non seulement il n’y a pas eu de pensée délibérante dans la question, mais ce n’est que par la réflexion que je puis ultérieu-
. rement conclure que j'ai dû accomplir autant d’actes inductifs
séparés.
Evidemment donc, c’est dans ces phases inférieures de la perception qu’il nous faut chercher le premier germe de la raison. Dans ce but, interrogeons d’abord nos propres perceptions. La mesure considérable dans laquelle l'induction entre dans l’organisation même de nos perceptions les plus habituelles se démontre aisément. Sir David Brewster a remarqué un fait qui a dû être constaté par tout le monde : si l’on regarde à travers une fenêtre sur la vitre de laquelle se trouve une mouche ou un cousin, si les yeux sont accommodés pour la vision à une distance éloi-
gnée, de sorte que l’accommodation n’est pas bonne pour l’in-
secte, l'esprit conclut aussitôt que c’est un oiseau, ou quelque autre objet de dimensions plus grandes, ou à une distance plus grande (1). Ceci montre que, dans le cas de nos perceptions visuelles, l'induction mentale est constamment occupée à travailler, compensant les effets de la distance, en diminuant les dimensions apparentes. Non moins constant doit être le processus mental en question, pour compenser les effets du punclum cæcum de la rétine; car si l’on dirige le regard sur une surface colorée, la partie de la surface qui, à cause du punctum cæcum, n'est pas réellement vue, semble cependant être vue; non seulement elle semble être vue, mais elle semble avoir la même teinte
(1) Letters on natural magie, VI.
quele reste de la surface, quelle que puisse être celle-ci; une induction inconsciente fournit la couleur. M. Sully a consacré une grande partie de son travail sur les « Illusions » à l'examen et à la classification des illusions de la perception, et, dans la majorité des cas cités par lui, il est évident, comme il le remarque, que l'illusion naît par suite de l’«application mentale d’une règle, valide pour le plus grand nombre des cas, à un cas exceplionnel», c’est-à-dire que l'illusion naît d’un raisonnement erroné, Îl me semble donc inutile de consacrer de l’espace à une énumtration d'exemples de ce genre.
La première phase qui se rencontre dans le développement de l'induction est celle où l'inférence naît dans ou avec la perception, comme lorsque nous concluons qu’un cousin est un oiseau, ou que la portion d’une surface, correspondant au punclum cæcum de la rétine, est colorée comme les portions avoisinantes de cette même surface : ici l'induction peut être dite faire partie intégrante de la perception (1). En d’autres termes, nous ne sen{ons pas, dans ces cas, réellement tout ce que nous percevons, et le surplus de la perception est fourni par l'induction qui n'est inconsciente que parcequ'’elleest si rapide. La raison pour laquelleelle est si rapide, dans ces cas, c’est que la partie fournie par l'induction a été si habituellement associée avec celle que fournit la sensation que, au moment où la sensation est perçue, l’adjonction mentale est fournie. Il est clair que telle est la véritable explication du fait; cela ressort non seulement des considérations déductives qui précèdent, mais aussi de la confirmation inductive qu’elle reçoit des faits qui se passent lorsqu'un aveugle-né est subitement mis en état de voir. Un bon exemple de ce genre de faits est l'exemple célèbre d’un enfant (de douze ans environ) à qui M. Cheselden enleva une cataracte congénitale bilatérale. Je citerai quelques passages du récit fourni par M. Cheselden.
« Lorsqu'il vit pour la première fois, il était tellement incapable de formuler un jugement quelconque sur les distances, qu’il croyait, selon son expression, que tous les objets touchaient ses yeux, comme tout ce qu’il sentait par le tact touchait sa peau; il ne trouvait aucun objet plus agréable que ceux qui étaient lisses et réguliers, bien qu'il ne pût formuler aucun jugement sur leur forme, ni deviner ce qui, dans n'importe quel objet, lui était
(1) Exactement de la même manière que nous avons vu la perception faire partie intégrante de la mémoire et de l’association des idées.
= on