PAR C. DARWIN
Membre de la Société oyale de Londres,
(L'exte complet de la partie du chapitre sur l’Instinct dans l’Origine des espèces, qui fut supprimée pour être abrégée.)
Migration. — La migration des jeunes oiseaux au travers de larges étendues de mer et la migration du jeune saumon d’eau douce en eau saiée, le retour des uns et des autres à leur lieu de naissance, ont souvent été, à juste litre, cités comme des instincts surprenants. A l'égard des deux principaux points qui nous occupent, nous avons d’abord, dans différentes races d'oiseaux, une série complète, depuis ceux qui parfois ou régulièrement changent d'habitat, dans le même pays, jusqu'à ceux qui se rendent périodiquement dans des pays éloignés, traversant, souvent de nuit, des étendues de haute mer de 240 à 300 milles, comme du nord-est d'Angleterre au sud de la Scandinavie. En second lieu, à l'égard de la variabilité de l'instinct migrateur, la même espèce est souvent migratoire dans un pays et stationnaire dans l’autre ; ou bien différents individus de la mème espèce, dans les mêmes pays, sont, les uns migratoire les autres sédentaires ; on peut parfois les distinguer les uns des autres, grâce à de petites différences (1).
Le docteur Andrew Smith m'a souvent fait remarquer combien est invétéré l'instinct de la migration chez certains quadrupèdes de l'Afrique du Sud, malgré les persécutions que les migrations leur procurent ; dans l'Amérique du Nord, cependant, les persécutions ont amené le buffle,. depuis peu de temps (2), à traverser les montagnes Rocheuses dans ses migrations, et ces « grandes routes, qui se suivent pendant des centaines de milles, profondes toujours de quelques pouces, quelquefois de plusieurs pieds », qui ont été faites par les buffles émigrant vers les plaines de l'Est, ne se rencontrent jamais à l’ouest des montagnes Rocheuses. Dans
(1) M. Gould a remarqué ce fait à Malte et en Tasmanie, dans l'hémisphère Sud. Bechstein (Stuben- Vôgel, 1840, p. 293) dit qu’en Allemagne les turdides migrateurs et non migrateurs se distinguent grâce à la teinte jaune de la plante de leurs pieds. La caille est migratoire dans l'Afrique du Sud, mais sédentaire à l’île Robin, à deux lieues seulement du continent (Voyages de Le Vaillant, vol. Ier, p. 105). Le docteur A. Smith confirme ce point. En Irlande, la caille s'est ré cemment mise à rester en grand nombre pour s'y reproduire (W. Thompson, Nat, Hist. of Ireland. Voir Bürds, vol. LE, p. 70).
(2) Col. Frémont, Report of Exploring Expedition, 1845, p. 141.
les États-Unis, les hirondelles et d'autres oiseaux ont beaucoup élargi, depuis une époque tout à fait récente, le cercle de leurs migrations (1).
L'instinct migrateur, chez les oiseaux, se perd parfois, comme dans le cas de la bécasse ; certains de ces oiseaux ont adopté, sans que l'on puisse savoir pourquoi, l'habitude de se reproduire en Écosse et d'y demeurer sédentaires (2).
A Madère, on connait la date de l'introduction de la bécasse (3), et celle-ci n’est pas migratoire ; notre hirondelle commune, le Swift, bien qu’appartenant à un groupe qui symbolise presque les migrations, y est également sédentaire. Une oie brent, qui avait été blessée, vécut dix-neuf ans en prisonnière, et pendant les douze premières années environ, à chaque printemps vers l’époque de la migration, elle devenait inquiète, et, comme les autres prisonniers de son espèce, elle allait vers le nord autant qu'il était possible; mais, après cette période, «elle cessa de manifester un sentiment particulier lors de l’arrivée de cette saison (#4) ». C'est-à-dire que l'impulsion migratoire a fini par s’user,
Dars la migralion des animaux, l'instinct qui les pousse à se diriger dans une certaine direction devrait, je crois, être distingué du moyen inconnu, grâce auquel ils peuvent reconnaître une direction d’une autre et grâce auquel, après s'être mis en route, ils sont en élat de garder leur direction, pendant la nuit noire, au-dessus de la mer; et aussi de la raison — qu'il y ait une association instinctive avec un changement de temptrature ou avec un changement de temps — qui les pousse à partir au moment convenable.
Dans ce cas et dans d’autres encore, on a souvent confondu les difrérentes parties du problème les unes avec les autres, sous le nom d'instinct (5). A l'égard du moment du départ, ce ne peut être la mémoire qui dirige les jeunes coucous lorsqu'ils partent, pour la première fois, deux mois après le départ de leurs parents. Cependani il faut remarquer que
es animaux acquièrent, d’une façon ou d’une autre, une notion éton-
(1) Voir l'excellent mémoire du docteur Bachman sur ce sujet, dans Silliman’s Philosoph. Journal, vol, XXX, p. 81.
(2) M. W. Thompson a publié une excellente et complète enquête sur ce sujet {voir Natur. Hist. of Lreland: Birds, vol. Il, p. 247-257), où il discute les causes, Il semble qu'il y ait des raisons pour croire {(p. 254) que les individus migrateurs peuvent être distingués des non migrateurs. Pour l'Écosse, voir St. John, Wild Sports of the Highlands, 1846, p. 220.
(3) Doct. Heineken, in Zoological Journal, vol. V, p. 75. Voir aussi M. E.-V. Harcourt, Sketch of Madeira, 1851, p. 120.
(4) W. Thompson, loc. cit., vol. III, p. 63. Dans le travail du docteur Bachman cité plus haut, on trouve des exemples d'oies du Canada, en captivité, cherchant périodiquement à s'échapper vers le nord.
(5) Voir E. P. Thompson dans Passions of animals, 1851, p. 9, et les remarques d'Alison à ce sujet, dans la Cyclop. of Anat. and Phys., article INSTINCT, p. 23.
Xe
Jeaucoup élargi, migrations (1).
, comme dans le s que l’on puisse et d'y demeurer
la bécasse (3), el ie, le Swift, bien migrations, y est ée, vécut dix-neuf innées environ, à levenait inquièle, lait vers le nord e, «elle cessa de cette saison (#)».
A ousse à se diriger stingué du moyen ection d’une autre état de garder leur taussi de la raison gement de tempijousse à partir au
onfondu les diffésous le nom d'intre la mémoire qui remière fois, deux aut remarquer que ,une notion éton-
sujet, dans Silliman’s enquète sur ce sujet il discute les causes.
individus migrateurs voir St. John, Wild
Voir aussi M. E.-V.
il du docteur Bacha, en captivité, cher-
| p. 9, et les remarys., article INSTINCT,
namment exacte du temps. A. d'Orbigny montre qu’un faucon boiteux, dans l'Amérique du Sud, connaissait la période de trois semaines et, au bout de cet intervalle, visitait les monastères où l’on distribuait des alimen{s aux pauvres. Si difficile qu'il puisse être de concevoir comment des aninaux arrivent, par l'intelligence ou par l'instinct, à connaître une période donnée, nous verrons cependant lout à l'heure que, dans cerlains cas, nos animaux domestiques ont acquis un instinct qui les pousse, à des époques revenant chaque année, à vouloir voyager; impulsion très analogue, si ce n’est identique à un véritable instinct migrateur, et qui peut à peine ètre due à la mémoire pure et simple.
C’est un véritable instinct qui pousse l'oie brent à chercher à s'échapper vers le nord; mais comment l'oiseau distingue-t-il le nord du sud? Voilà ce que nous ignorons ; nous ne savons pas non plus comment un oiseau qui part de nuit, comme le font beaucoup, pour traverser la mer, maintient sa direction comme s’il avait une boussole.
Mais nous devrions être très réservés lorsqu'il s'agit d'attribuer aux animaux migrateurs des facultés, à cet égard, que nous ae possédons pas nous-mêmes (1), bien qu'elles soient, chez eux, développées à un degré de perfection étonnant. Pour citer un exemple, le navigateur expérimenté Wrangel (2) épilogue, rempli d’étonnement, sur « l'instinct infaillible » des indigènes de la Sibérie du Nord, qui le guidaient à travers un labyrinthe inextricable de montagnes de glace, en changeant sans cesse de direction; tandis que Wrangel « notait les différents détours, la boussole à la main ettâchant de raisonner la route véritable, l’indigène la connaissait toujours parfaitement, grâce à l'instinct. » En outre, la faculté, chez les animaux migrateurs, de garder leur direction n'est pas infaillible, ainsi qu'on le peut conclure de la quantité d’hirondelles perdues, souvent rencontrées par les marins dans l'Atlantique ; le saumon migraleur échoue souvent aussi dans la recherche de sa propre rivière : « beaucoup de saumons de la Tweed sc retrouvent dans la Forth ». Mais comment un oiseau délicat et de petile taille, venant d'Afrique et d'Espagne après avoir traversé la mer, retrouve-t-il la même haie au milieu de l'Angleterre, où il a fait son nid à la saison précédente? Voilà qui est réellement merveilleux (3).
(1) Je ne saurais manquer d'attirer l'attention sur la supériorité de la méthode scientifique et de la réserve philosophique qui se manifestent ici, lorsque l’on compire celte manière de voir à celle de Hæckel, qui, en présence de la difficulté en question, conclut aussitôt à l’existence de quelque sens additionnel mystérieux. (G. J. Romanès.)
(2) Voyages de Wrangel (trad. anglaise), p. 146. Voir aussi Expedition to Australia, de sir G. Grey, vol. IT, p. 72; on y trouve un intéressant récit au sujet des facultés des Australiens à cet égard. Les vieux missionnaires français croyaient que les Indiens de l'Amérique du Nord étaient réellement guidés par l'instinct pour retrouver leur chemin.
(3) Le nombre des oiseaux qui visitent par hasard les Açores, si distantes de
TPE
Occupons-nous maintenant de nos animaux domestiques. On connait beaucoup de cas d'animaux retrouvant le chemin du logis d'une façon mystérieuse, et l'on assure que des moutons des Highlands ont positivement nagé à travers le Frith of Forth jusque chez eux, à une centaine demilles de distance (1). Lorsqu'on en élève trois ou quatre générations consécutives dans les terres basses, ils conservent leur disposition inquiète. Je ne sache pas qu'il y ait lieu de tenir en suspicion le récit détaillé donné par Hogg, relativement à une famille de moutons ayant une fendance héréditaire à retourner, lors de l'époque de la reproduction, à un endroit situé à une dizaine de milles de distance, d'où était venu le chef de la famille; quand les agneaux furent devenus d'âge, ils retournèrent d'eux-mêmes à l'endroit où la famille vivait habiluellement ; cette tendance héréditaire, associée à la période de la mise à bas (2), était si gênante que le propriétaire dut vendre la famille, Plus intéressant encore est le récit donné par divers auteurs, relatif à des moutons d'Espagne, qui, depuis une époque reculée, ont annuellement émigré, au mois de mars, d'une partie de ce pays à une autre, située à une distance de 400 milles ; fous les auteurs (3) sont d'accord sur ce point que « lorsque vient le mois d'avril, les moutons expriment, par des mouvements inquicts, curieux à observer, un désir très vif de retourner à leur habitat d'été. » « L'inquiétude qu'ils manifestent, dit un autre auteur, pourrait, en cas de besoin, servir d’almanach. » «Les bergers sont alors obligés d'exercer toute leur vigilance pour les empêcher de se sauver », « car c’est une vérité connue qu'ils retourneraient à l'endroit même où ils sont nés. » Il s'est présenté plusieurs cas où trois ou quatre moutons sont partis et ont accompli le voyage seuls, bien que, généralement, ces vagabonds soient détruits par les loups. Il est très douteux que ces moutons voyageurs soient des indi-
l’Europe (consul C. Hunt in Journ. Geogr. Soc., vol. XV, part. IT, p. 282) est probablement dû en partie à des pertes de direction durant la migration, W. Thompson (Nat. Hist. of Ireland : Birds, vol. I, p. 172) montre que les oiseaux de l'Amérique du Nord, qui vont parfois en Irlande, arrivent en général à l'époque où l'espèce est occupée à émigrer dans l'Amérique du Nord. A l'égard du saumon, voir Scope, Days of Salmon Fishing, p. 47.
(1) Gardener’s Chronicle, 1852, p. 798; d’autres cas sont cités par Youatt, On Sheep, p. 377.
(2) Cité par Youatt, in Veterinary Journal, vol. V, p. 282.
(2) Bourgoanne, Voyages en Espagne (éd. angl., 1789, vol, Ier, p. 38-54). Dans le Treatise on Cattle, de Mills (1776, p. 342), se trouve une citation d'une lettre d’une personne d'Espagne, citation que j'ai moi-même rapporlée. Youatt (On Sheep, p. 153) renvoie à trois autres publications renfermant des récits analogues. Je puis ajouter que M. Tschudi (Esquisses de la nature dans les Alpes, éd. angl., 1856, p. 160) rapporte que chaque année, au printemps, le bétail est très excité lorsqu'il entend la grosse cloche que l’on emporte avec lui : il sait bien que c’est le signal de sa « migration prochaine » vers les régions élevées des Alpes,