‹ L'évolution naturalisteChapitre 10 sur 86 · A. Vacqùerie · texte numérisé non relu

A. Vacqùerie

le Ijnrique et Tobservateur, le lyrique qui songe à des splendeurs extra- naturelles et s'envole vers les sommets, l'observateur armé de sa loupe à qui nulle laideur et nulle vilenie n'échappe. Sans cesse l'un de ces frères ennemis veut prendre l'essor, et, sans cesse, l'autre lui coupe les ailes et le brise sur le sol I Cette clairvoyance cruelle ne permet pas à Flaubert de s'endormir dans les sérénités olympiennes des grands poètes : elle lui

\fait subir un supplice de Tantale, une souffrance d'impuissance l'amenant à conclure au néant universel. M. Maxime Du Camp, qui a connu Flaubert dès ses années de jeunesse, nous Ta montré dans son enthousiasme et sa beauté battant le pavé de Paris où il venait faire son droit, semant autour de lui ses gaietés et ses colères, jurant de provoquer Gustave Planche qui avait mal parlé de Victor Hugo, s'engouant de médiocrités, déclamant les vers de Lucrèce avec la même chaleur que les vers des Burgraves, s'essayant dans un roman psychologique intitulé Novembre, et s'attirant trois boules noires à son examen. Maintenant I on sait aussi le secret de la vie de Flaubert, cette \ maladie nerveuse qui le jetait dans de si terribles « prostrations. La névrose explique la lenteur avec laquelle il écrivait, sa claustration et sa mort prématurée *. La maladie a contribué autant que les souffrances du lyrique désabusé au découragement qui emplit l'œuvre de Flaubert.

Le géant luttait avec son mal, en triomphait parfois.

1. Plusieurs amis de Flaubert, entre autres M. Emile Zola, pensent que M. Du Camp a exagéré l'influGnce de la maladie sur les œuvres et la vie du romancier. Flaubert, lors de ses hivernaged à Paris, allait beaucoup dans le monde, ce qui semble indiquer que sa névrose lui laissait du répit.

Entraîné par Thumeur voyageuse de M. Maxime Du Camp, il voulut visiter TOrient, se laisser bercer par les flots du Nil, galopa au travers de la Palestine et de TAsie Mineure, fut ému par les débris sacrés de TAcropôle. Mais dans cette terre où les souvenirs se lèvent à chaque pas, Flaubert ne trouva aucune des féeries que son romantisme allait y chercher. Il avait vu dans les Orientales des contrées un peu barbares, mais toutes iscintillantes, où Ton pouvait fuir « Tordinaire de Fexistence, Tignominie des bonheurs faciles, toutes les lâchetés contemporaines », il retrouvait au Caire et à Gonstantinople les misères occidentales aggravées de quelques autres. Tandis que son compagnon, tout entier au ciel nouveau, rêvait de pousser jusqu'à Tlnde, Flaubert n'osant pas lui-même contrarier des plans qu'il avait acceptés d'avance, employait toutes les influences pour amener M. Du Camp à revenir en France. Les lettres de madame Flaubert, très inquiète de la santé de son fils, brusquèrent le voyage. Et devant le retour prochain, la nostalgie de Flaubert se fondit peu à peu. 11 a décrit,clans SalammbôfCe malaise vague qui, sur le Nil, lui cachait le paysage environnant, tournait son esprit vers les pâturages de Normandie.

« Un nuage de poussière brune, perpendiculairement étalé, accourait en tourbillonnant; les palmiers se courbaient, le ciel disparaissait, on entendait rebondir des pierres sur la croupe des animaux ; et le Gaulois, les lèvres collées contre les trous de sa tente, râlait d'épuisement et de mélancolie. 11 songeait â la senteur des pâturages par les matins d'automne, à des flocons de neige, aux beuglements des aurochs perdus dans le brouillard, et, fermant ses paupières, il croyait aperce-

voir les feux des longues cabanes, couvertes de paille, trembler sur les marais, au fond des bois. »

De ces pérégrinations en Orient, et d*un dernier voyage aux ruines de Garthage, Flaubert a rapporté Salammbô^ le livre où, selon M. Maxime Du Camp, il a mis le plus de lui-même. ,

Le public attendait une seconde analyse psychologique dans le genre de Madame Bovary. Une longue étude antique pleine de pages superbes, mais pleine d*ennui, le dérouta. Quitter la France contemporaine pour Tépoque d'Hamilcar, les pommiers en fleur pour les plaines désolées de TAfrique septentrionale, paraissait un peu violent, un peu brusque. Cette métamorphose montrait la souplesse du talent de Flaubert. Des trésors d*érudition étaient accumulés dans Salammbô, Selon son habitude constante, Fauteur avait fouillé quantité de livres, pris des monceaux de notes pour reconstruire la puissante Garthage d*avant les guerres puniques. En lisant la lettre de Flaubert à Sainte-Beuve et surtout ses réponses aux critiques de Tallemand Frœhner, on a une idée de ce travail inouï, d'autant plus effrayant que le sujet était moins exploré.

LUnsuccès de Flaubert dans cet essai de roman historique sérieux condamne le genre tout entier.

Sstinte-Beuve établit des distinctions subtiles entre le roman historique sur l'antiquité et le roman historique sur le moyen âge. Il appuie son argumentation sur Texemple de Walter Scott. Pourtant les lourdeurs du poète écossais cachent autant de fantaisie que les eoraplications du père Dumas. Entre ces deux déformateurs d'histoire, je préfère encore le Français, dont le scepticisme met en garde. On voit clairement dès la

première ligne que Dumas n*est qu*un amuseur plein de verve, de sans-façon et de jovialité. Les contes graves de Walter Scott ne sont bons qu'à enlever aux jeunes têtes la notion juste des choses. Le même anathème retombe sur le drame dit historique.

— Peut-être, me disait un écrivain, réussirait-on à faire un bon drame historique, mais c'est une besogne qui me terrifiera toujours. Ce drame, entendu d'une certaine façon, décorations, costumes, tirades, ne saurait tenter un artiste. Quant à une restitution historique, plantant debout des hommes dans un milieo exact, elle demanderait des recherches incalculables, et encore ne serait-on pas sûr de ne commettre aucuc anachronisme grossier.

Flaubert tentait donc l'impossible. Il est vrai qa< s'il ne put se départir, dans l'exécution, de sa méthodi exacte, son projet primitif était tout simplement d'écrire une sorte de poème en prose qui le laverai du qualificatif de réaliste, un livre où il pourrai « hurler tout à son aise. » Il aimait à déclamer d'un< voix tonitruante des passages de Chateaubriand, sor maître direct. 11 communiquait à chaque mot dei intonations spéciales, et lorsqu'il composait, ne man quait jamais de crier les phrases une à une sur un toi de mélopée, ne se trouvant fixé sur leur valeur qm lorsqu'elles avaient passé par « son gueuloir. » Oi peut prendre n'importe quelle page de n'importe que livre de Flaubert et la lire tout haut, sans être arrêta par des cacophonies. L'auteur de Madame Bovary prétendait que la prose doit avoir son rhythme, commi les vers ; une phrase bien faite était tout pour lui Aussi, dans les ouvrages où il s'abandonne le plus i lui-même, sacrifie-t-il à la phrase des choses essen

tielles* Les détails n*ont pas seulement un but d'évocation, mais souvent un but d'barmonie. ^^'^""^

Ici, une constatation :

Dans les livres dépure observation, Tabondance des petites cboses donne le relief; les myopes, ceux qui tiennent compte de tout parce qu'ils sont obligés de regarder de très près, ont l'avantage sur les presbytes qui se contentent des grandes lignes. Les romans de M.Zola sont plus vivants que les romans de Stendhal, les détails de la vie matérielle, dédaignés par le second, étant mis en pleine lumière par le premier. Mais dans un livre où rinvention a un grand rôle, où les choses ne sont pas sous vos yeux dans leur coloration et dans leur mystérieuse harmonie, où l'auteur doit reconstruire de toutes pièces des êtres etdes monuments dispnrus, d'après des données peu complètes, il est périlleux de se lancer dans des descriptions détaillées. Les tons juxtaposés risquent d'être criards, car le modèle reste plus ou moins arbitraire; il y a dans cet agencement de couleurs artificielles une véritable « chinoiserie » littéraire, comme disait Sainte-Beuve avec ce tact qui lui donnait tout de suite un mot juste. Et ce procédé fatigue vite. On peutcomparer,pour vérifier cette observation, deux descriptions, prises au hasard, l'une dans Madame Bovary et l'autre dans Salammbô, Dans Tune, tout flatte l'œil, parce que tout, comme dans la nature, concorde et s'harmonise; dans l'autre, l'emploi de la même méthode choque, et rien ne se dresse nettement devant nous, parce que tout est subjectif et de simple conception humaine. Si l'auteur de Salammbô s'était contenté des grandes lignes, le livre aurait gagné; si, au contraire, dans Madame Bovary, Flaubert n'avait pas détaillé, rien ne serait aussi saillant. Chaque sujet veut

être traité à sa manière. Les personnages appellent no observation analogue. Salammbô, bâtie de toutes pU ces, ne vit point. Les chimistes ont beau composer d vin, ils ne peuvent lutter avec les coteaux pleins de se leii. Quelque chose manque à leurs synthèses.

Les pays d'Orient tout brûlés, engourdis» dans un pt sont repos », sur qui le vent du désert secoue parfo ses ardeurs, ressortent seuls dans Salammbô. Lorsqu* consulte ses souvenirs, Flaubert peint magistral* ment. Et que de fois ne s'est-il pas promené dans C( paysages morts sous les gaietés de l'éclatante k mi ère I

Ces découpures franches contrastent avec les clarti bleuâtres et mystiques où baigne le temple de la déesf Tanit. L'héroïne est enveloppée d'un halo qui donne /ses formes un tremblotement lunaire. Flaubert cède son goût romantique pour la bizarrerie et l'exc tisme.

Dans ce même ordre de conceptions, Flaubert a éci deux des Trois contes^ la Légende de saint Julien PHosp tôlier et Hérodias. Hérodias a bien des rapports av< Salammbô : même bariolage, mêmes acteurs factice même soleil d'Orient. L'autre semble le songe d'un do meur éveillé.

Mais le triomphe du Flaubert lyrique, c'est cette st péfiante Tentation de saint Antoine, émXjàhvwûi M ada/n Bovary; elle a été remaniée bien des fois et publii seulement en 1874. Les visions de l'ermite se succèdei avec la rapidité confuse des images d'un kaléidoscop Et le poète s'amuse I

« Gomme c'est bon, le parfum des palmiers, le fr missement des feuilles vertes, la transparence des sou ces I Je voudrais me coucher tout à plat sur la terj

poar la sentir contre mon cœur; etma vie se retremperait dans sa jeunesse éternelle ^ »

a Egypte! Egypte I tes grands dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts *I »

Ou ce sont des élans philosophiques, d'une largeur éloquente.

« Contemple le soleil ! De ses bords s'échappent de hautes flammes lançant des étincelles, qui se dispersent pour devenir des mondes; — et plus loin que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n'aperçois que la nuit, d'autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d'antres, et encore d'autres, indéfiniment ^... »

Aussi, lorsque Flaubert chantait ces phrases musicales, ne concevait-il pas pourquoi ses amis manquaient d'enthousiasme. Il avait emprunté à Théophile Gautier ses paradoxes, et ne donnait pas à la littérature un autre but qu'elle-même. Le cuite des sonorités lui faisait juger les maîtres passés d'étrange sorte. Il ne pardonnait à Molière quelques métaphores incohérentes qu'en faveur d'une phrase « sublime » du Bourgeois gentilhomme : <c Ce sont des Egyptiens vêtus en Maures qui font des danses mêlées de chansons. » Ou, d'une voix claironnante, il lançait ce vers de Racine :

La fille de Minos et de Pasiphaê, ajoutant, moitié railleur, moitié sérieux : Ça, c'est le plus beau vers de la langue française!

Excentrique dans la coupe de ses vêtements, il portait de vastes pantalons quadrillés, et plantait crânement son feutre de côté.

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