FLAUBERT LYRIQUE
Flaubert, en écrivant Madame Bovary, ne semble
pas avoir eu conscience du terrible coup qu*il portail
au romantisme. Dans la pensée de son auteur, le livre
> inaugurait une sorte de modernisme lyrique ; il réa-
)L gissait contre Jes trivialités et les caricatures de Técole
\ Ghampfleury.
Aussi le journal d'Edmond Duranty, fe Réalisme , traita Flaubert comme un simple bugolàtre, ne voulant pas voir l'humanité de son roman et s'attachant seulement aux phrases à panache qui y abondent.
Que de comparaisons romantiques, parfois heureuses, souvent bizarres. Tout ce lyrisme a vieilli horriblementj Que dire de ceci? « La douceur de cette sensation pénétrait ainsi ses désirs d'autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffée subtile du parfum qui se répan-
dait sur son âme. » Ailleurs : « Le chagrin s'engoufifrait dans son âme avec des hurlements doux comme fait le vent d*hiver dans les châteaux abandonnés. »
Parfois aussi certaines idées mélodramatiques, des effets trop voulus font sentir le mal dont Flaubert est atteint, le mal que lui ont transmis les écrivains
de 1830. Deux exemples : Tarrivée visiblement préparée de Faveugle lorsque madame Bovary râle, et Tagenouillenient de Justin sur la tombe, sous la pression d*un regret immense « plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. »
Il y avait antipathie entre la précision sèche du romancier à' Henriette Gérard et les redondances de Flaubert. Théophile Gautier a pittoresquement qualifié son ami de « romantique en chemin de fer. »
Né à Rouen,
la ville aux vieilles rues.
Aux vieilles tours, débris des races disparues,
La ville aux cent clochers carillonnant dans l'air i,
Gustave Flaubert a grandi dans les banalités de la vie bourgeoise. Son père, Tillustre chirurgien, exclusif comme beaucoup d'hommes de science,n'apercevaitpas l'utilité des lettres et les dédaignait. Son esprit tout pratique, sollicité sans cesse par les douloureuses réalités de la vie^ n'avait ni le temps ni le goût de se perdre dans les chimères ou de s'extasier sur les sonorités d'une phrase. Un roman était pour lui une panacée dans la genre de l'opium, même lorsque son fils en était l'auteur.
Aiguisés par l'ennui ambiant, les instincts de Gustave Flaubert le plongèrent dans ce romantisme qui a nourri bien des générations successives.
i. y. Hugo. Feuille» d'automne.
46 L*ÉVOLUTION NATURiLLISTE
Le charme de la poésie hugolesqae est si grand pour lesjeanes esprits, au sortir des aridités de laleçou apprise comme un pensum ! Les fougues castillanes et les profondes rêveries allemandes emportent si haut, si loin des platitudes quotidiennes I II y a tant de jeunesse et d'exubérance dans cette fantaisie géante I Tant de faiblesse et de blancheurs idéales dans la reine d'Espagne et Dona Sol, tant de fierté farouche chez Ray Blas!
« Je suis de 1830, moil J'ai appris à lire dans Hemam\ et j'aurais voulu être Lara I J'exècre toutes les lâchetés contemporainesj'ordinaire de l'existence et l'ignominie des bonheurs faciles ^ »
Pour toute cette jeunesse Victor Hugo semblait un demi-dieu.
Les tours de Notre-Dame étaient TH de son nom >.
Flaubert prétendait qu'il avait un battement de cœurquand^ sur la couverture d'un volume, il apercevait ces quatre syllabes : Victor Hugo.
On rêvait des amours délirantes, « de fulgurantes orgies avec des courtisanes illustres. » Dès le collège, on se pendait, pour échapper aux vulgarités de la vie.
Ces imaginations et les désillusions qui les suivent, le manque de rapport entre le monde subjectif et le monde objectif, en deux mots, le déséquilibrement des âmes, Flaubert l'a pris pour thème général de tous ses livres. Les rêves et les dégoûts de madame Bovary sont tout simplement les dégoûts et les rêves de Flaubert. Le Frédéric de VEducaiion sentimentale se trouve aussi victime de deux êtres qui se font la guerre en lui^