Mot de M. de Brunetièie
talents ; une des plus vives joies de Fartiste, la joie de constater la poussée de son œuvre, d'entendre les échos de ses livres dans le monde d'alentour, lui a été refusée. Au temps de l'empire, les romans des deux frères, connus et appréciés des amateurs, étaient complètement ignorés du gros public; le plus hardi, Germinie Lacertetix^ a attendu pendant cinq ou six ans une seconde édition. Mais Jules de Goncourt croyait. beaucoup à l'avenir, il avait la certitude que les années futures vengeraient son art des dédains présents. « Tu
verras I Tu verras... » répétait-il à son frère accablé.
Bt il énumérait leurs titres, leur triple effort dans trois ▼oies nouvelles: l'étude d'après nature et l'écriture pittoresque substituées dans le roman aux fantaisies et aux grisailles du passé ; l'observation des menus détails, des mobiliers et des costumes, introduite dans l'histoire; la vie d'autrefois, en un mot, racontée par les choses d'autrefois qui semblent en avoir gardé l'odeur ; enfin, rintroduction en France du Japontsme, toute une ma~ nière nouvelle révélée aux peintres contemporains par les imagiers délicats et subtils de Yeddo^ l'abandon de la perspective classique pour une perspective plus naturelle, du détaillisme excessif pour la reproduction UDicolore des formes lointaines se détachant comme des taches sur les teintes violettes du plein air.
Les deux frères ont encore un mérite plus grand à / mon gré. Ils incarnent l'esprit français au xix* siècle, / ou, pour parler plus exactement,resprit parisien. Cet/ esprit pénétrant jusqu'au tréfond des choses et dea/ êtres, 8*échappant en saillies fines et légères, c'est la Blague d'Anatole, mais une blague nuancée, une blague délicate. Les rédacteurs du 5can(/a/6 sont tous doués de cet esprit très moderne. Le livre : Idées et Sçnsattons,
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en est Fexpression la plus achevée, la flear. Il ne peut plaire qu'à de vieux civilisés, à des artistes en qui le métier a affiné les voluptés intellectuelles d'une décadence, et qui sont capables de répéter avec les Goncourt : « Il n'y a de bon que les choses exquises. » Les auteurs d'Idées et Sensations ont beaucoup connu et beaucoup aimé Gavarni ; comme lui, ils se sont imprégnés des effluves de Paris, de ce je ne sais quoi de montant et de subtil. Malgré quelques belles descriptions de campagne, par exemple l'intense reproduction de la rivière dans Charles Demailly^ les Goncourt sont des <c écrivains de ville ^ » Ils comprennent et rendent la nature, mais ils n'ont pas pour elle les idolâtries jalouses des vrais naturistes, mais ils gardent de secrètes préférences pour les odeurs et les tableaux compliqués des grandes capitales ; les sauvageries alpestres et la majesté mélancolique des chênes anciens ne les feront jamais délirer ainsi que M. Victor de Laprade.
Ce caractère très net de modernisme raffiné qui aurait dû attirer et retenir l'attention du public dès le début, devint, au contraire, un obstacle. Le hasard même semblait hostile. Les affiches du premier roman fantaisiste, non réimprimé, furent arrachées par la police : le titre énîgmatique : En 18... avait fait croire à quelque allusion au 18 Brumaire, les placards ayant été posés le jour du 2 décembre. Le second livre, intitulé d'abord : Les Hommes de lettres eut de la peine à trouver un éditeur, précisément parce que MM. de Goncourt, au lieu de traîner dans le sentier banal^ heurtaient les traditions reçues. Les auteurs se virent obligés d'avancer les frais de leur beau roman. Et il fallut prendre corps à corps le public aussi récalcitrant que les marchands
i. Expression de Louis Veuillot, appliquée à Balzac.
de papier noirci, il fallut entasser volâmes sur volumes dans l'indifférence généraJe. Après chaque effort, les nerveux écrivains tombaient dans une longue prostration. Gomme M. Daudet après Jack^ ils avaient une vraie convalescence intellectuelle, ils aspiraient Tair pur à pleins poumons, sortaient de leur accablement, et peu à peu se remettaient à penser, à écrire. La littérature ainsi pratiquée, est une terrible tâche^ une tâche qui tue. Elle a tué Jules de Goncourt.
Que ne l'étouffais-tu, cette flamme brûlante Que ton sein palpitant ne pouvait contenir !
Tu vivrais, tu verrais te suivre et t'applaudir De ce public blasé la foule indifférente Qui prodigue aujourd'hui sa faveur inconstante A des gens dont pas un, certes, n*en doit mourir.
Au commencement, M. Edmond de Goncourt était le plus malade ; mais Jules prit bien vite Tavance. Les derniers chapitres de Madame Gervaîsats écrits, le livre sur Gavarni brossé à la hâte, il se coucha pour ne plus se relever, frappé d'une maladie des centres nerveux qoi se termina en phthisie galopante. Dans les derniers jours les yeux seuls vivaient^ des yeux éloquents, clairs, pleins de révolte. lA . Zola a publié dans le Figaro une lettre de 11. Edmond de Goncourt qui raconte cette agonie. C'est d'une simplicité pathétique, peut-être la plus émouvante page de cette plume nerveuse : un cœur y sanglote, y saigne, s'y brise. Quel déchirement ! La moitié de l'homme et la moitié de l'artiste, le compagnon de toutes les idées, de tous les espoirs et de tous les sou venirs, frère de sang, frère d'esprit, s'évanouissantdans le noir.
M. Edmond de Goncourt resta brisé, ne pouvant se Cure aux ironies de cette disparition, poursuivi dans sa maison d'Auteoil par des imaginations insupporta-
bles. Il jeta sa plame, il dit comme Tainé des Zemganno : Les frères de Goncoart sont morts.
Aujourd*hai, après treize ans, le romancier sent parfois sa haute taille plier sons le poids de cette douleor; ses regards se voilent d*une mélancolie; il parle pins souvent de ce qu*il a fait que de ce qu'il compte faire ; il aspire au repos, veut consacrer ses dernières années à revoir et compléter ses dix volumes inédits de Souvenirs; il espère par là revivre le passé, toujours troublé qu*il est dans ses voluptés de savant et d'artiste collectionneur par Tabsence du jeune frère.
DE l'impressionnisme
« Votre article ne sera pas compris. Sur cent personnes qui le liront, à jpeine deux qui le comprendront
Ici, ils sont enragés contre votre article... Et cela tient simplement, à une chose, c'est que le sens artiste manque à une infinité de gens, même à des gens d'esprits : Beaucoup de gens ne voient pas. Par exemple, sur vingt-cinq personnes qui passent ici, il n'y en a peutêtre pas deux qui voient la couleur du papier. Tenez I Voilà Blanchard qui entre. Ëh bien, il ne s'apercevra pas si cette salle est ronde ou carrée... Maintenant, si, avec ce sens artiste, vous travaillez dans une forme artiste, si à l'idée de la forme, vous ajoutez la forme de
l'idée... Oh I alors vous n'êtes plus compris du tout
— Et prenant un petit journal au hasard : Tenez! voilà comme il faut écrire pour être compris... des nouvelles i la maini La langue française s'en va, c'est un fait
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Ehl mon Dieu, tenez, dans mes romans, on me dit aussi qu*on ne comprend pas... Et pourtant je me crois rhomme le plus platement clair du monde... parce que je mets, je suppose, un mot comme architrave... mais enfin je ne peux pas mettre : L'arcliitrave est un terme d'arcliitecture qui signifie une chose comme ci et comme ça... Il faut que le lecteur sache les mots... Mais ça m* est égal. Critiques et louanges me louent et m'abîment sans comprendre un mot de ce que je suis. Toute ma valeur, ils n*ont jamais parlé de cela, c^est que je suis un homme pour qui le monde visible existe *. »
Aux bureaux de V Artiste. C'est le Masson des Hommes de lettres, Théophile Gautier, qui parle aux deux frères. Telle est la fidélité de la sténographie qu'on croit Fentendre et le voir dans sa pose lassée : « Une face pleine, presque lourde, le masque empâté d'un dieu où la divinité dort; des yeux où une intelligence superbe semble sommeiller dans la paresse et la sérénité du regard; sur tout le masque une lassitude et une /orce de Titan au repos '. »
« Des hommes pour qui le monde visible existe, » voilà définie toute une génération d'écrivains. Hugo a été le colossal initiateur. Le premier, mais vaguement, par la prescience du génie, il introduit dans les vers et dans la prose le chatoiement des grandes toiles ; il est surtout un peintre en poésie, cotiime Lamartine est surtout un musicien. Dans Tart qui réunit tous les autres, il reste comme cela des inclinations qui pourraient permettre de supposer une vocation antérieure. L'école d'Hugo va outrer cette tendance. La plupart des « bousingols » ont fait un stage dans des ateliers de