‹ L'évolution naturalisteChapitre 2 sur 86 · Edmond de Goncourt. Préface des Frères Zemgajino · texte numérisé non relu

Edmond de Goncourt. Préface des Frères Zemgajino

Pot-Bouille. Autrefois, je respectais la grave Revue Buloz ; le patriotisme a chassé le respect.

Certain prince russe avait chez lui un précepteur de Paris pour apprendre le français à son unique héritier. On se trouvait à vingt lieues de toute ville, mais la maison était bonne et le professeur s'y plaisait. Après le français, pour séjourner plus longtemps, il propose de donner des leçons d'italien. L'occasion se présente d'éprouver le savoir de l'élève. Confusion des langues. Le malin parisien enseignait au jeune boyard... l'auvergnat.

C'est un tour de ce genre que joue M. Brunetière aux Américains ou aux Australiens qui se brûlent à la célébrité de la Revue des Deux-Mondes^ comme des papillons à la chandelle.

Voyez-vous un citoyen de Chicago ou un Mormon du Lac Salé savourant des phrases comme celles-ci?

« Quiconque manque par telle ou telle partie du métier, c'est assurément, au point où en est maintenant arrivé M. Zola, qu'il manque de ce qu'il faudrait pour acquérir le reste... »

« On ne tarde pas à lui découvrir trois ou quatre défauts, des plus graves, et de ceux à qui, quand bien même son obstination consentirait un jour à chercher un remède, il est probable qu'il ne le trouvera pas... »

grand siècle I

On frémit pour la gloire nationale, en songeant au nombre des naïfs qui jugent de nos classiques d'après cet échantillon et prennent cet iroquois pour du français.

Je ne comprends pas plus que la prose de M. Brunetière TefFarement de la critique devant les principes de Técole naturaliste. Le romantisme nous at-il tellement égarés que, pris de vertige, nous n( puissions plus reconnaître la grande route? Est-c( d'hier que Tart se définit : « un coin de nature vu i travers un tempérament? » Les antiques ne sont-il pas immortels, surtout parce qu'ils ont exprimé de sentiments humains? Et la part de la fantaisie, dan une société positive, plus occupée à mesurer la puis sance de l'électricité qu'à lire l'avenir dans les as très, ne se réduit-elle point de plus en plus? Quar au goût dont on fait tant de tapage, ne varie-t-il ps avec les individus, lorsque la vérité reste immu( ble? Homère, s'arrêtant aux vomissements d'Ulyss( ne croyait pas qu'un tel spectacle pût scandaliser 1( dames.

Puérilités négligeables. Dans cette courte préface je ne veux que montrer la route suivie par la litt< rature française, de l'aristocratie, point de départ, la démocratie, point d'arrivée.

Gomme la variété des plantes témoigne de la c

versité des terrains, la variété des littératures témc

gae de ja diversité des milieux sociaux. Il n'y a pi

et il ne peut y avoir de langue immuable, parce que les sociétés sont toujours en évolution. Dans la France de Louis XIV a germé une poésie pondérée, qui ne pouvait germer que là, les époques d'exact équilibre étant lentement atteintes et vite dépassées. Au XVIP siècle, les foules ne savaient pas lire; on ne s'inquiétait pas d'elles. Nos grands classiques ont écrit pour l'amusement de la Cour qui les pensionnait. Partant, ils ont créé une poésie aristocratique presque aussi énigmatique pour les masses actuelles que les lettres latines ou grecques. Trois classiques seuls, Molière, La Fontaine et Saint-Simon, plus largement humains que la plupart des écrivains de leur temps, font à cette règle quelque exception. Et encore serait-il téméraire d'en conclure qu'ils ne furent point dominés par le caractère général de l'époque, car les plus grands génies ne sauraient détruire la fatalité des circonstances.

Nourris de Descartes, considérant surtout dans l'homme le mécanisme cérébral. Corneille, Racine, Bossuet et La Bruyère sont proprement des idéalistes.

Au XVIIP siècle, toute Tancienne France craque sur ses bases. L'aristocratie s'effondre avec la royauté, et, sous la poussée des philosophes, l'esprit humain fait un demi-tour. Pourtant, l'antique formule, si puissante, imposée par l'admiration et par le respect, résiste. Voltaire, ce moqueur, n'ose porter la main sur les trois unités et les solennités Iï^ç^\qji^^.\a.

Bastille littéraire du XVII* siècle continue à emprisonner la pensée; ce qui fut une force devient une gène.

Quelques isolés s'insurgent. Diderot lance des pierres dans la place, et avec son cynisme langrois, siffle les invalides qui la gardent ; son esprit clair lui donne la formule de Tart nouveau : « de Teau du ruisseau jetée sur la toile. » Mais ce critique est insuffisant dans l'exécution. S'il a la hardiesse de jeter à la voirie les princes et les confidents de la tragédie, s'il substitue au vers pompeux la prose de Molière, le philosophe ne sait se défendre des thèses larmoyantes qui font de lui l'ancêtre direct de M. Alexandre Dumas fils ; l'intention utilitaire gâte sa besogne, et l'élément démocratique ne pénètre dans son drame qu'aux dépens de la vérité.

Solitaire et bougon, Rousseau ébauchait dans son coin une œuvre bien plus grosse de conséquences. Il introduisait dans l'art la nature matérielle jusquelà bannie. On entendait dans sa prose musicale des gazouillis d'oiseaux; au travers de ses périodes, on apercevait de vertes branches ou le soleil flambant dans le ciel du matin. Début de l'envahissement des choses. Les plantes parasites, devenues géantes, vont étreindre le vieil édifice idéaliste, le disjoindre pierre à pierre, devenir forêt sur son écroulement.

Ce n'était plus la passion de l'autre siècle, raisonnant jusque dans ses plus violents écarts, con-

servant Tarrière-pensée de satisfaire un jour par les pénitences de la retraite le monde scandalisé. Avec Rousseau, toute hypocrisie coule à fond. L'homme se montre nu ; il se plaît dans Tétat de nature, et ses instincts l'emportent fougueusement. La Nouvelle Héloîse a été le livre du siècle, parce que le siècle s'y est trouvé tout entier, avec des aspirations et avec des ivresses autrefois inconnues et inavouées.

Puis, dans l'histoire de la pensée française, un furieux choc, la Révolution. Un temps d'arrêt. Les lettres sont étourdies par la commotion sociale.

Peu à peu, comme le malade au sortir d'une crise qui a suspendu la vie, on se remet à respirer, à penser, à écrire. Mais l'ancien monde a disparu ; le nouveau est encore dans le chaos des formations.

Rien n'est dans le grand jour et rien n'est dans la nuit ^

Les esprits inquiets, partagés entre l'espoir et le doute, violemment ébranlés par le spectacle des grandes guerres, expriment leur incertitude et leur éblouissement comme on exprime toutes les choses vagues, par des chants.

Et c'est alors qu'éclôt la superbe génération lyrique. Enfantés entre deux batailles, élevés dans une féerie, les hommes nouveaux seront caractérisés par la fièvre, par une imagination grandiose qui leur fera voir le monde comme au travers d'une loupe grossissante.

i. WciorHugo. Chants du Crépuscule.

Mais, pour ces effusions lyriques, la sécheresse et la simplicité classique ne sauraient suffire. Chateaubriand, continuant Rousseau, vient de donner à la prose une allure très large. Cette langue assouplie, puis simplifiée, sera la langue du XIX® siècle; elle peindra, elle aura des attitudes sculpturales, elle donnera même l'impression des odeurs. Le moule est bon, prêt aux perfectionnements. Seul, le vieux vers classique reste intact, et c'est du vers qu'ont surtout besoin les novateurs lyriques.

1830 donne à l'antique littérature la secousse que 89 et 93 ont donnée à l'antique société. Victor Hugo est à la fois un Mirabeau et un Robespierre. Il jette à bas les vieilles périphrases et délivre les mots qu'elles emprisonnaient.

... Pas de mot où Tidée au vol pur Ne puisse se poser tout humide d'azur '.

J'y insiste. L'insurrection romantique attaquait surtout la forme surannée, le style et les moules d'autrefois; pour notre littérature, 1830 est synonyme d'affranchissement. Sans un quart de siècle de bouleversements, cette révolution se serait produite plus tôt. Mais un arbre toujours transplanté pousse lentement.

On a beaucoup parlé de l'influence des littératures étrangères. Sans nier les horizons nouveaux que nous ouvrirent les guerres de la République e1

i Victor Hugo. Contemplations. -^

de Napoléon, on peut affirmer que la démocratie commençant à s'établir, la littérature devait facilement se transformer. Livrés à nous-mêmes, peutêtre eussions-nous pataugé moins longtemps dans ce chaos qui suit les révolutions et dans les importations exotiques.

A peine née, sous l'impulsion d'un bras puissant, la jeune littérature s'enfonce en des sentiers bizarres. Victor Hugo avait tant crié dans la bataille : Plus d'entraves! plus de genres! plus de règles! qu'inconsciemment il oublia cette étemelle vérité proclamée bien haut dans la préface de Cromwell : « Les lois générales de la nature planent sur l'art tout entier. » Il s'abandonna dans le drame et dans le roman, à la fantaisie de son imagination, étouffa les fantoches, fils de son cerveau, sous les opulents pourpoints, la riche orfèvrerie, la splendeur des monuments. Quelqu'un a comparé, fort justement, l'art romantique aux peintures byzantines : c'est le même écrasement d'une figure, pâle parce qu'elle n'est pas réelle, sous l'amoncellement des étoffes chatoyantes. Et le grand poète, obéissant à la logique de son talent, s'est de plus en plus écarté de la grande route. Aujourd'hui, déjà dans l'immortalité, il semble au milieu de nous la ruine superbe d'un monde disparu et nous le saluons avec un respect dont on entoure seulement les morts.

Balzac, tué par son œuvre, en 1850, est plus vi-

iO PRÉFACE

vant que Victor Hugo. Il s'est mis, lui, résolument, à l'œuvre démocratique du temps. Un instinct de génie Ta guidé. Docteur ès-sciences sociales, comme il s'appelait, il a tout vu, tout pénétré, tout reproduit. Son livre, la Comédie humaine^ est un monde où la pensée s'égare, un immense édifice inachevé où se heurtent des personnages qui se sont assis à notre table et que nous avons rencontrés dans la rue. Mais ces personnages, comme l'a très bien fait remarquer Hugo, ont « je ne sais quoi d'effaré et de terrible, mêlé au réel. » Balzac manque de ce calme, de ce goût scrupuleux de vérité que nous exigeons des romanciers contemporains. Il mêle le rêve à l'observation, s'abandonne aux grossissements, ne dédaigne pas, «à travers toutes les réalités brusquement et largement déchirées, de laisser tout à coup entrevoir le plus sombre et le plus tragique idéal ^ » Son style, difficilement forgé, offre un mélange sans second de l'exquis et du pire, du grotesque et du délicat.

Stendhal que M. Taine amis en pleine lumière, réparant tardivement l'oubli des contemporains, semble aussi l'un des pères du naturalisme. Mais si nos romanciers lui ont emprunté son analyse ténue, admirable de sagacité, je crains qu'ils ne lui aient pris quelquefois son excès de logique, et la logique ne supplée pas à l'observation.

Page 1