‹ L'évolution naturalisteChapitre 3 sur 86 · Victor Hugo · texte numérisé non relu

Victor Hugo

PRÉFACE il

Le style sec et précis de Beyle, sans harmonie et sans couleur, contraste avec Tenflure de Balzac. Jusqu'ici Beyle n'a pas fait école ; il est resté isolé, beaucoup plus voisin de Mérimée que de nos romanciers actuels, et cet isolement s'explique sans peine ; les esprits du genre de Stendhal sont exceptionnels et la sécheresse séduit peu. Du reste, qui n'est pas artiste ne saurait fonder une école.

Il fallait que Flaubert vint, avec ses outils de styliste merveilleux, son exactitude et son impersonnalité savante pour condenser en un livre les règles du roman naturaliste.

On sait quelle énorme influence a eu Madame Bovary sur le roman de notre époque. Non seulement des milliers d'œuvres sont sorties de la formule si puissante de Flaubert, mais le premier chef-d'œuvre a eu la bonne fortune d'enfanter d'autres chefs-d'œuvre, — chose peut-être unique.

Étudier dans toutes ses transformations l'école naturaliste, de la manière précieuse des frères de Concourt à la manière franche et brutale de M. Emile Zola, suivre le progrès des tendances nouvelles au théâtre et dans la poésie, voilà le but de ce livre.

Un roman n'est plus une fantaisie de l'imagination pour amuser les femmes, mais bien une œuvre sérieuse, dont tous les détails sont vérifiés, et où les fureteurs du siècle prochain retrouveront, écrite au jour le jour, l'histoire de notre temps. M. Taine^

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dans son discours de réception à TAcadémie, prétendait que l'historien, désireux de connaître à fond les mœurs du passé, devait jeter la sonde à plusieurs reprises, et, à l'aide de ces empreintes partielles, reconstruire une époque. Que pensent et que veulent le paysan, l'ouvrier des villes, le bourgeois, le financier, l'homme de robe, le prêtre, l'homme d'épée, le prince du sang, à la veille de la convocation des États-Généraux? Quels sont leurs besoins, leurs ressources, leurs vertus, leurs vices, leurs idées sur le roi et sur Dieu? Une critique des sources, attentive et patiente, suivie d'une réponse à toutes ces questions, peut seule donner la cause intime des faits. Un tel travail sera facile sur le XIX« siècle. L'histoire « de ceux qui n'ont pas d'histoire » est écrite. La société du règne de Louis-Philippe s'agite dans la Comédie humaine, la bourgeoisie de province, sous le second empire, vit dans Madame Bovary, le monde interlope des salons politiques dans le Nabab et le peuple des faubourgs dans V Assommoir. Les procédés de l'écrivain tendent de plus en plus à s'identifier aux procédés du savant, Les romanciers se livrent à de vastes enquêtes. et leurs œuvres sont des rapports écrits par des artistes.

Le romantisme avait délivré notre littérature dei

vieux jougs. Le naturalisme, tout en bénéficiant di

cette conquèiSj réagit dans une certaine mesun

contre les tendances fantaisistes, et donne à laliberté une base solide : le vrai.

Aujourd'hui la bataille est gagnée sur le terrain du roman. Les lyriques, battus, n'opposant à la poussée naturaliste que des chefs vieillis ou des recrues sans talent, se réfugient au théâtre, la place forte des poncifs, et s'y défendent avec succès. La poésie, elle aussi, est à peine entamée par l'école nouvelle ; le cliquetis des mots vides n'y veut pas faire place aux scènes empruntées à la vie réelle. Quant à la critique et à l'histoire, il y a beau jour que les méthodes scientifiques y ont triomphé.

Ce n'est désormais qu'une affaire de temps. Le XIX® siècle vieillissant dédaigne de plus en plus les phrases à panache des rhétoriciens. Les derniers romantiques ont beau se tortionner, appeler les étrangetés du baudelairisme au secours des impassibilités parnassiennes, l'évolution naturaliste écrase ce qui ne veut pas se ranger. On ne s'insurge pas contre la logique de son temps.

Impossible de nier sans aveuglement l'élargissement de notre société, l'avènement de la démocratie. Dans vingt ou trente ans, les masses sauront lire. Le niveau de l'instruction montera, et, avec ce pyi)grès, naîtront des besoins nouveaux. La France s'américanise : les lettres françaises s'américaniseront.

Nous assistons, en 1883, au mouvement initial. Le naturalisme, tant bafoué^ finvl ^^t ^'\\si^^^^^

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parce qu'il correspond à un nouvel état de choses que les années accentueront. Après un siècle d'incertitudes et de bouleversements, la littérature qui a suivi en tout les évolutions philosophiques, sociales et politiques de ce temps, prendra une nouvelle forme, moins muable que les précédentes, et qui durera autant que la société aujourd'hui en formation.

Que sera donc cet art populaire que j'oppose à Tart aristocratique du XVII° siècle? Un lettré, qui vivait comme un rat dans le monde ancien, et détournait les yeux avec horreur pour ne pas voir venir le monstre, Sylvestre de Sacy, a bien nettement dessiné les grandes lignes de la nouvelle littérature : « expression de la démocratie, mobile comme elle, violente dans ses tableaux, hardie ou négligée dans les mots, plus soucieuse du succès actuel que de la renommée à venir... féconde et inépuisable dans ses œuvres, capable de fournir à la consommation de tout un peuple. »

Mais, quoi qu'il en soit, cette littérature ne fait que poindre. D'abord le public n'est pas formé, puis les romanciers naturalistes n'ont pas encore su se débarrasser de la phraséologie romantique dont les complications pittoresques sont trop savantes pour s'imposer à l'imagination populaire.

11 faut bien le dire, quelque progrès qu'on réalise,

J'intelligence des foules n'atteindra jamais qu'à un

niveau moyen. Pour un esprit dislmgué, il y a qua-

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tre-vingt-dix-neuf esprits médiocres. Or, jusqu'ici les poètes n'ont pas assez calculé l'épaisseur d'une feuille de papier. Les plus grands génies, les plus démocratiques par l'idée semblent n'avoir écrit que pour une élite. Leurs œuvres, vénérées et dorées sur tranches, restent, pour la plupart des ouvriers qui essaient de les aborder, de véritables logogriphes, à l'usage des malins. Dépité, le peuple se rabat sur l'ignoble prose commerciale des faiseurs.

Je sais qu'il est de mode, chez certains artistes, de dédaigner le suffrage des foules. Us partent de cette idée, parfaitement juste, que le gros public rend parfois des arrêts étranges, et qu'il faut être du métier pour juger en pleine connaissance de cause une œuvre d'art, mais ils aboutissent à cette maxime parfaitement étroite : moi seul, et c'est assez!

Les frères de Concourt, citant, dans Idées et Semationsj une phrase de d'Alembert : « Malheur aux productions de l'art dont la beauté n'est que pour les artistes ! » ajoutent : « Voilà une des plus grandes sottises qu'on ait pu dire. »

i< Je ne le pense pas, fait remarquer Sainte-Beuve, et d'Alembert, en exprimant la pensée que relèvent avec un tel dédain nos jeunes amis, n'a fait qu'exprimer quelque chose de sensé et d'humain, qui n'est sans doute pasj'essentiel et le propre de l'art, mais qui ne saurait non plus être incompatible avec lui. On a beau être artiste îusqu^avxY^ouV. ô^fô^ ^\i^^'^^

on est d'un temps, d'une époque : on exprime les choses avec art et talent, pour être, apparemment, en sympathie avec quelqu'un, avec le plus d'amateurs ou d'admirateurs possible. Pourquoi limiter d'avance ce nombre ? Pourquoi repousser, de propos délibéré, des natures, même incomplètes, qui ne demandent qu'à être attirées et à venir à vous par de certaines qualités qui sont en vous et qui ne sont pas absentes en elles ? Pourquoi se retrancher, s'interdire à soi et aux autres, quand il y a lieu, l'agrément, l'émotion bienfaisante et salutaire? Quelle lâcheté ou quelle sottise y a-t-il à désirer que l'artiste, supérieur aux autres par ses moyens d'expression, reste d'ailleurs un homme autant qu'il se peut? »

La littérature populaire n'a qu'un sérieux écueil, c'est de tomber dans l'utilitarisme, de devenir prêcheuse comme la littérature anglaise contemporaine. Ecrire un livre pour édifier ses semblables, « c'est avoir à pou près les idées de cet homme qui avait fait du naufrage de la Méduse un tableau à horloge et mis l'heure dans la voile *. »

D'ailleurs, les œuvres de mensonge, seules, peuvent être nuisibles. La réalité porte en elle son en seignement.

Deux écrivains de notre époque, qui n'ont pa: toujours évité le sermon, MM. Erckmann-Chatrian

i, JSdmoad et Jules de Goncourt. Idées et Sensations, p. 232.

donnent assez l'impression de ce que sera la forme future. Je crains que l'école de Flaubert, toute pénétrée de lyrisme, se dégage imparfaitement des virtuosités à la mode. La langue des deux conteurs alsaciens, débarrassée de ses naïvetés voulues et de ses négligences, libre et large, simple surtout, claire comme ces torrents des Vosges où l'on voit filer la truite entre deux eaux, sobrement colorée, me semble très capable de donner l'hospitalité à toutes les sensations et à toutes les idées.

Quelles œuvres nous auraient laissées MM. Erckmann-Chatrian, s'ils ne s'étaient contentés de peindre l'homme externe, s'ils avaient eu assez de génie pour descendre jusqu'au fond des entrailles, jusqu'aux replis les plus secrets des consciences !

Un physiologiste et un psychologue, exempt d'idées préconçues maîtresses d'erreur, et doué d'une forme brève et solide, deviendrait à son tour tête de ligne.

D y a bien des choses à renouveler.

Le roman qui attend une forme plus simple.

Le drame, souple et ondoyant comme la vie, délivré de ces polichinelles sympathiques qui salissent nos scènes et de ces prétentieuses tirades qui visent au delà de la rampe.

Et la poésie ! On a prétendu que les naturalistes la traquaient. Elle trouvera, au contraire, un rajeunissement dans l'étude du monde mod^ni^.

iS PRËFAGB

On ne peut mesurer la durée des formes transitoires, mais le but apparaît là-bas, clairement.

Après la liberté, la vérité ; après la vérité, la simplicité.

La littérature française ressemble à un de ces grands fleuves de l'Amérique, d'abord rio, serpentant au flanc d'une montagne, puis torrent grossi par les pluies, puis rivière où les autres rivières, entraînées par les pentes du terrain, se précipitent, enfin fleuve, reniant le ruisselet originel, roulant des ondes bourbeuses où le ciel ne sait pas se refléter, faisant mouvoir la roue des moulins et des usines, recevant dans ses ondes fertilisantes des flots de scories. Toujours il s'élargit, le fleuve; l'eau arrache chaque jour un peu de terre ; du milieu on n'aperçoit plus les deux rives, et la masse énorme deviepA^

mer. /

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