‹ L'évolution naturalisteChapitre 22 sur 86 · Madame Gervaisais, p · texte numérisé non relu

Madame Gervaisais, p

S. Madame Crtrvaisaii, p. 118.

collant de la draperie qui semble mouillée. Vite, un< touche d'ensemble. Fuis chaque détail apparaît, et li peintre les fixe dans Tordre d'importance. Les seins qa saillent et apercent » l'étoffe, puis le luisant du ventr et les rondeurs des cuisses où la draperie « plaquée \ est comme « asptréepar la chair. » La phrase a lesbouil lonneroents et les cassures de l'étoffe. Et des compa raisons surgissent qui ajoutent à l'intensité di rendu.

Lamartine disait: « Quand je lis Saint-Victor, je met des lunettes bleues. » A plus forte raison devant certain paysages des Goncourt. G*est souvent une confusion d< tons aveuglants... Mais souvent on arrive au coloris di tableau. Ëtudiez ce crépuscule que Saint-Beuve com parait à unTroyon. Il n'y a pas beaucoup de pages auss belles dans la langue française :

« Sept heures du soir. Le ciel est bleu pâle, d'ui bleu presque vert comme si uneémeraudeyétait fondue là-dessus marchent doucement d'une marche harmo nieuse et lente, des masses de petits nuages balayés ouateux et déchirés, d'un violet aussi tendre que des fu méesdansun soleil qui se couche; quelques-unes d( leurs cimes sont roses, comme des hauts de glacier d'un rose de lumière. Devant moi, sur la rive en face, des lignes d'arbres, à la verdure jaune et chaude encore de soleil, trempent et baignent dans la chaleur et la poussière des tons du soir, dans ces glacis d'or qui enveloppent la terre avant le crépuscule. Dans l'eau ridée par une botte de paille qu'un homme trempe au lavoir pour lier Tavoine, les joncs, les arbres, le ciel, se reflètent avec des solidités denses, et sous la dernière arche du vieux pont, près de moi, de l'arc de son ombre, se détache la moitié d'une vache rousse, lente à

boire et qui, quand elle a bu, relevant son mufle blanc bavant de fils d'eau, regarde ^ »

Remarquons quelques négligences, par exemple le verbe tremper* répété à deux lignes d'intervalle. Mais si les Goncourt n'attachent guère d'importance à de tels détails, quel souci de l'expression nuancée et pittoresque 1 La teinte indécise du soleil de sept heures, la poursuite des nuages floconnants et violacés sont rendues comme par le pinceau. Lisez à haute voix ce bout de phrase : « Là-dessus marchent doucement d'une marche harmonieuse et lente », etc., vous aurez l'impression de la chose môme, grâce au choix des mots longs et des sonorités graves. Et ces touches délicates de a violet tendre, » de « rose de lumière, » ces « glacis (Tor, » et « cette poussière des tons du soir, » surtout cette « solidité dense» des reflets dans l'eau, ne voilàt-il pas autant de touches savantes de paysagistes? Il me semble voir ces mille frissons du courant rompu par la botte de paille. Les mouvements de la vache rousse sont traduits par l'allure même de la phrase, les incidentes encadrées de virgules semblent les notations des penchements et des redressements successifs du cou ; le dernier mot, jeté en dehors, marque un arrêt plus long que les autres ; la vache nous regarde avec ses gros yeux doux et glauques, noyés d'une mélancolie sacrée.

Pour rendre un paysage avec cette perfection, les Goncourt ont d'ordinaire besoin de. tournures nouvelles, et même de termes nouveaux, ils disloquent l'ancienne phrase, la tordent, l'assouplissent pour lui donner « la forme de ridée, »

On a remarqué combien ils afl'ectionnent] l'emploi

i. Idées et Sensations, p. 191.

de llmparfait, d^une puissance pittoresque plus grande que le passé défini. L*imparfait indique la continaation de l'action, fait tableau. Par exemple, Madame Gervaisais, au Vatican, va être présentée au pape : « Pendant qu'elle attendait là, le grand pénitencier de France, qui lui avait obtenu son audience, venait lui tenir compagnie et causait avec elle ; mais les battements de son cœur à cet instant étaient si forts qu'ils l'empêchaient d'entendre et la faisaient répondre par des mouvements de tête, un machinal sourire fixe. » Remplacez l'imparfait par le passé défini : « Pendant qu'elle attendait là, le grand Pénitencier de France, qui lui avait obtenu son audience, vint lui tenir compagnie et causa avec elle, mais les battements de son cœur étaient si forts qu'ils Vempêchèrent d'entendre et la firent répondre par des mouvements de têle, un machinal sourire fixe. » Vous n'aurez plus du tout la vision de ce prélat, s'avançant dans la foule à pas discrets et lents, vous n'entendrez plus le bourdonnement de cette conversation d'une longueur indéfinie, pas plus que le bondissement continu du cœur, l'afflux étouffant du sang précipité par la fièvre de la maladie et la fièvre de l'attente. Qua^ tre légères relouches, et tout se banalise.

Ailleurs, c'est l'allure même de la phrase qui peint, phrase désossée, bondée d'adjectifs, car l'adjectif est le mot pittoresque par excellence, souvent dépourvue de verbe, d'où les conjonctions, le et banal, sont exclues autant que possible. Dans le portrait de Manette Salomon : « Sous des sourcils très arqués, dessinés avec la netteté d'un trait et d'un coup de pinceau, elle avait les yeux fendus et allongés de côté, des yeux bleus mystérieux, qui dans lafixité, dardaient, de leur pupille contractée et rapetissée comme la tête d'une épingle

noire, on ne savait quoi de profond, de transparent, de clair et d'aigu. » Gomme le mot dardaient planté au milieu du tortillement de la phrase, détaché entre deux virgules, expliqué par cette fixité, aussi soulignée, donne Timpression presque épeurante de ce regard de juive rapace ^profond, transparent, clair, aigu. » Après la fascination première, instinctive, le redoublement d* adjectifs explique les sensations secondes, raisonnées» Les yeux de Manette ne semblent-ils pas vous suivre, c jmme les yeux de certains portraits de maître ^?

Grâce à ces procédés, les délicats écrivains parviennent à saisir l'insaisissable. Voici une synagogue^ à la nuit tombée, où l'amollissement délicieux, le recueillement triste et poétique qui se dégage d'une foule priante déteint sur l'expression : « Il laissa tout ce qu'il y avait de détendu et de délivré en lui s'enfo ncer mollement dans cette demi nuit, ce bourdonnement murmurant d'un peuple qui prie, le mystère voltigeant et caressant de ces demi-bruits et de ces demi-Jumières qui, s'accordant, se mariant, se pénétrant, semblaient chanter à voix basse dans la synagogue comme une soupirante et religieuse mélodie de clair obscur... £t son regard s'oubliait dans quelque chose de pareil à la vision d'un tableau de Rembrandt qui se mettrait à vivre, et dont la fauve nuit dorée s'animerait... Et par instants dans le marmottement des prières, il entendait se lever des roulements de syllabes gutturales qui lui rapportaient à l'oreille des sons de pays lointains... *» Discrètement ébloui par la flamme jaune et pure des cierges, pénétré par les parfums sacrés qui remuent « ce qu'il y

i . Et tes yeax attirants comme ceux d'un portrait. (Charles Baudelaire.) 2. ManêUe Saionum, p. 201.

adesenstsellement triste*» en noas, exalté parPivresse mu sicale, le rêveur sent son âme purifiée s*élancer veri de vagues horizons bleus... C*est Timpression même

Cetteimpression, pourra fixerdans sa vivacité, dans st rapidité primitive, les deux poètes ont recours ordinaire mentàun mot qui résume. Et comme les mots qui résument un état de sensibilité ou un état de pensée sont des mots abstraits, on rencontre dans cette prose pittoresque, de longs mots adjectifiés, renouvelés, retapés, grâce à leur place dans le discours, mais étonnés de leur nouveau rôle, pareils à de graves académiciens, â des soutiens de Buloz au milieu d'un groupe discuteur de révolutionnaires naturalistes. « Madame Gervaisais était surprise qu'un grand artiste n'eût pas saisi cette sculpture des poses, des lassitudes^ des méditations^ des absorptions^ Vaveuglement de cette dévotion éblouie, la stupeur presque bestiale de cette prière. Le tableau surtout la frappa des confessions élancées de femmes qui debout, la bouche tendue, plaquée contre le cuivre du confessionnal, se soutenaient et s'appuyaient avec leurs deux mains près de leur tête, posées à plat contre le bois dans le mouvement de ces buveuses de campagne approchant la bouche d'un filet d'eau plus haut que leur bouche *. » LcL termes abstraits employés ne sauraient être remplacés que par plusieurs autres mots, et cette substitution délaierait le style, affaiblirait l'intensité de la vision.

Quelquefois, ne trouvant pas dans le lexique de quoi traduire toutes les nuances de leurs sensations si multiples et de leurs sentiments si compliqués, les Goncourt créent des mots, audacieusement. Ils n'hésiteront pas

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