I. Germime Lacerteux, p
pleistique, le corps porté sur une seule jambe, une han che saillante, ils écriront : « elles hanchaient. » Ailleurs (( De cette taille, son regard allait au douillet modelage aux inflexions, aux méplats, à la rondeur enveloppée à la douce et voluptueuse ondulation d*un ventre dt vierge, d'un ventre innocent, presque enfantin, sculpta dans sa mollesse et délicatement dessiné dans le flou de la chair »
Peintres, les Goncourt le sont jusque dans leurs dia logues I Ils ont trouvé le moyen de saisir et de fixei Tallure de la conversation, tout comme ils fixent sur U toile un morceau de rue. Aussi, lorsque Flaubert, un peu embarrassé du discours direct qui brisait ses belles harmonies, le restreint, emploie de préférence la forme indirecte, la vieille forme latine de Tite-Live et de Tacite, les auteurs de Renée Maupérin sténographient presque toujours notre langage courant. Leui prose y perd un peu en majesté, y gagne en bonhomie et en modernisme. On peut appliquer à cette partie de leur œuvre le jugement quMls portaient dans Idées et Sensations sur le style de Michelet. « Le charme des livres de Michelet, c'est qu'ils ont Tair de livres écrits à la main. Ils n'ont pas la banalité, l'impersonnalité de l'imprimé, ils sont comme l'autographe d'une pensée. »
Peintres aussi par la méthode de travail.
Examinez un de leurs livres. Il se décompose en un grand nombre de courts chapitres: autant de tableautins. Mille digressions, surtout dans Manette Salomon oii pans Charles Demailly, Dans Manette Salomon, ce sont : pes vues d'Orient et de Rome, un dîner de carnaval, I une synagogue, etc. Des tableaux que l'on pourrait retrancher du livre sans lui enlever rien d'essentiel. A
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vrai dire, raction n'est qu'an prétexte : un roman des Concourt ressemble à une exposition de maîtrepeintre.
Yoici comment procède M. Edmond de Goncourt. Le SQJet choisi se décompose pour sa vision de coloriste en un certain nombre de scènes à effet qu'il note et qu'il classe. Une indication^^brèvé de trois ou quatres lignes suffit. Puis il prend chaque épisode, sans s'occuper d'ordre, au hasard de l'inspiration. Il soigne d'abord le début et la fin de son livre, parties essentielles; les chapitres intermédiaires s'entassent petit à petit.
Le voyez-vous à l'œuvre, une cigarette aux lèvres, cherchant ses inspirations dans la fumée bleue? Il contemple des formes, des harmonies de couleurs, des groapements d'attitudes. L'image vague se précise, devient chatoyante, aveuglante. Alors le romancier, d'une plume nerveuse, brève, mordant le papier à petits coups, comme un pinceau caresse la toile, essaie de rendre son hallucination. Pendant des journées entières, sa porte condamnée, ne voulant être troublé par aucun bruit du dehors, il s'impatiente, se promène de long en large, car la marche active les idées, biffe et recommence. Il a besoin de plusieurs heures d'entraînement. Sur le soir seulement la pensée devient maîtresse des mots, l'inspiration jette hardiment sur le papier toutes sortes de trouvailles heureuses.
Lorsque les deux frères collaboraient, leur méthode était très semblable, ils écrivaient tous deux le même chapitre, puis, après critique, fondaient les deux versions en une rédaction définitive. M. Edmond de Goncourt se rappelle de délicieux instants de travail et de [Mt>menade, d'Auteuil au pont de Sèvres, dans le recueillement de la nuit tombante^ à l'heure où per-
sonne ne passe pins, où rien ne trouble la rêverie^ ci Thorizon s'estompe d'ombres grises. ...
Cette recherche acharnée, maladive, d'une formi pittoresque, les altérations du vocabulaire et le déhan chement savant des phrases étonnent M. Ferdinam Brunetière lorsqu'il les compare à la vulgarité di fond. Selon lui il n'y a qu'un roman réaliste où h forme s'accorde avec le fond, les Bourgeois de Moltn chart,
0||peut concevoir assurément un tout autre naturalisme que celui de MM. de Goncourt. Un naturalisme à la Stendhal, par exemple. Une sévère analyse psychologique, de style sobre, sans un mot pittoresque. Ou bien un naturalisme à l'Ërckmann-Ghatrian ; une langue d'une naïveté populaire, un récit plein de bonhomie. Mais, comme l'avènement de la littérature naturaliste, c'est l'entrée du matérialisme dans le roman, nul procédé n'avait plus de chances de succès que le procédé des Goncourt. L'empâtement des couleurs, la correspondance du sentiment et de la sensation sont bien des moyens d'écrivains matérialistes, d'hommes pour qui le monde visible existe et prime le monde moral.
Je voudrais me résumer et caractériser brièvement la manière picturale des auteurs de Madame Ger» vaisaîs,
La critique courante brouille toutes les choses et tous les mots. Il est parfaitement ridicule de coller l'étiquette: « réalistes » au dos des frères de Goncourt. » Il faudrait s'expliquer, rappeler ce que c'est que le réalisme, c'est-à-dire tout le contraire du procédé Goncourt.
Le réalisme est une invention de M. Ghampfleury et
de ses amis qai ont fait autant de tapage dans les premières années du second empire qu'ils en font peu aujourd'hui. Fin mélancolique d'un homme de talent qui n'avait pas d'assez fortes épaules pour porter une révolution littéraire. Se poser en adversaire de toute poésie, de la poésie lyrique ou romantique en particulier, et s'entendre traiter de poète à propos de Chien- Caillou par le chef de ces romantiques, Victor Hugo, laisser comparer son œuvre à l'œuvre du maître d'Ornans, entasser romans sur romans, d'abo^l^ au milieu des applaudissements, puis de l'indifférence grandissante, abandonner La veine originelle pour des travaux moins en vue, d'archéologie artistique; et enfin, à soixante ans, signer des romans fantaisistes d'un nom qui rappelle de vagues et lointains souvenirs à la génération contemporaine, méditative devant cette épave comme devant les ossements de quelque mastodonte : voilà la destinée de M. Gbampfleury. Sans compter que, plus robustes, des nouveaux venus ont profité de l'ébauche et ont donné la main à Balzac par dessus la tète de M. Ghampfleury, laissant l'auteur des Bourgeois de Molinchart isolé dans le labeur du siècle. Depuis 1860^ M. Ghampfleury erre comme un aveugle perdu. Que lui a-t-il donc manqué? Ge ne sont pas les disciples^ ils furent peu nombreux, à la vérité, mais enfin ce chef d'école eut la joie de voir germer son idée. On sait l'histoire très curieuse du journal Le Réalisme fondé en pays latin par trois courageux novateurs — Duranty, le futur auteur d'Henriette Gérard, — M. Jules Assézat et M. Henri Thulié, — Le Itéalisméfiui six numéros. l\ mourut de faim. Les polémiques de ces six numéros sont caractérisées par des attaques redoublées contre Victor Hugo, alors en exil, attaques toutes
littéraires, bien entendu. — a Le réalisme conclut à la reproduction exacte, complète, 8incère,du milieu social, de ]*époque où Ton vit, parce qu*une telle direction d*études est justifiée par la raison, les besoins de rin-| telligence et l'intérêt du public, et qu'elle est exempté de tout mensonge, de toute tricherie.... Cette reproduction doit être aussi simple que possible pour être comprise de tout le monde, » Réfléchissez à ce programme. La justification du plan laisse à désirer, ces mots : raison, besoin de l'intelligence, intérêt du public, restent bien vagues. Mais plus bas se trouve une formule que les écrivains d'aujourd'hui devraient noter. « Cette reproducJ tion doit être aussi simple que possible pour être comprise de tout le monde. » Nous voilà loin de MM. de Concourt, ces dédaigneux dilettante de la phrase — 'd-ie réalisme, sera vainqueur, disait Edmond Duranty, dans le dernier numéro. Où il n'y a aujourd'hui qu'un homme, il en viendra bientôt cent, quand le tambour aura battu. » Edmond Duranty, s'il vivait et assistait à la victoire, serait étonné des champions qui ont combattu pour sa cause. La lignée de Flaubert étonnerait les esprits audacieux, mais un peu étroits, il faut l'avouer, de 1856.
/ L'antique Ghampfleury est à l'un des pôles de l'art moderne, Edmond et Jules de Goncourt, les outranciers du style, à l'autre pôle ; entre eux, Duranty lui-même qui touche à M. Ghampfleury, M. Flaubert, M. Zola et M. Daudet qui coudoient les Goncourt. Le terme réalisme est décidément sans précision ; on peut l'appliquer non seulement aux écrivains que je viens de citer, mais encore à ce Mérimée dont Musset dit qu'il Incruste un plomb brûlant sur la réalité.
Somme toute, M. Ghampfleury et ses suivants
restent en dehors de la filiation que Ton établit depuis Rousseau. Ce qui caractérise le style des Bourgeois de Molinchart, c'est une certaine médiocrité mêlée d'incorrection, défaut capital dans toute œuvre d'art, M. Ghampfleury sait trop peu son métier, et d'adorables échappées de sentiment ne suffisent pas à le sauver. Il manque de cette originalité de forme poussée à l'excès chez MM. de Concourt. Ah 1 la forme, voilà ce qui fait les œuvres durables, ce qui distingue un Flaubert d'un Ghampfleury, ce qui fertilise les efforts de l'un et stérilise les efforts de l'autre I Même extravagant, un écrivain a chance de vivre s'il a le style. Il y a des romanciers — je citerai M. Barbey d'Aurevilly — qui n*ont jamais pris la peine de regarder autour d'eux, qoi écrivent avec prétention et bizarrerie, et qui pourtant méritent d'être lus et relus, parce qu'ils ont le don de faire passer leur forte individualité dans leurs livres; ceux-là sont comme certains arbres dont le l)ois est rongé par les vers et qui ne vivent plus que par l'écorce ; Tenveloppe est résistante^ et c'est grâce à elle qu'ils dressent en dépit de tout leurs grands bras vers le ciel.
JTai insisté là-dessus, j'ai tenu à montrer l'inanité des efforts de M. Ghampfleury pour prouver que jusqa'ici l'évolution littéraire a plus encore concerné la forme que le fond. Gomme le disait justement, il y a quelque temps, M. Maxime Du Gamp, à la littérature des presbytes, on oppose la littérature des myopes. Les ans voient par larges masses, par ensembles ; les grandes lignes seules les retiennent. De là, dans leurs œuvres, quelque chose de vague, d'indéterminé qui leur attire de la part de Théophile Gautier ce reproche: « Tous manquez de muscles. » Les myopes, eux, regar*
dent à la loupe, et leurs œuvres en prennent plus de vie; ils touchent, à force d'exactitude, à la peinture ; ils ne font pas seulement naître les sentiments: ils donnent des sensations aiguës, mais s'attirent parfois la riposte de Mérimée à Gautier : « Vos personnages n*ont que des costumes. » Or, les romanciers contemporains, dits réalistes ou naturalistes, se rapprochent bien plus du romantique Théophile Gautier que de Beyle ou de Mérimée ; le procédé des uns diffère absolument du procédé des autres.
Le mot : naturalisme, emprunté par M. Emile Zola à Balzac S a la prétention de traduire Vhomo additus naturas de Bacon. Si Ton avait la plume de Musset, on pourrait renouveler sur le thème: naturalisme, les brillantes variations exécutées dans les Lettres de Dupuiset Cotonnet sur le thème : romantisme. Dans cette expression peuvent se marier des esprits aussi divers que ceux de Mérimée et de Balzac, la sécheresse et rinondation.
Il y a un terme appliqué depuis longtemps à la peinture de Manet et de M. Bastien-Lepage qui caractérise certainement mieux la manière des Concourt, de M. Daudet, de M. Zola, et même de Flaubert et de Balzac. C'est le terme d'impressionnisme. S'il ne dit pas tout, il fait sentir au moins l'essentiel de la nouvelle forme.
Dès 1850, parlant de Balzac, Sainte-Beuve caractérisait à merveille et le style du grand romancier et les tendances de l'écriture moderne.
« J'aime de son style, dans les parties délicates cette efflorescence (je ne sais pas trouver un autre mot) *