Celui-là est aussi juste que charmant
par laquelle il donne à tout le sentiment de la vie et fait frissonner la page elle-même. Mais je ne puis accepter sous le couvert de la physiologie, Tabus continuel de cette qualité, ce style si souvent chatouilleax et dissolvant, énervé, rosé et veiné de toutes les teintes, ce style d*une corruption délicieuse, tout asiatique, comme disaient nos maîtres, plus brisé par place, et plus amolli que le corps d*un mime antique. Pétrone du milieu des scènes qu'il décrit ne regrettetril pas ce qu'il appelle oratîo pudica, le style pudique, et qui ne s'abandonne pas à la fluidité de tous les mouvements ^ »
Le mot d'impressionnisme n'est-ii pas sous-entendu ? J'oppose impressionnisme à idéalisme, la littérature qui s'occupe surtout des choses tangibles et incline au matérialisme à la littérature qui plane dans le domaine des idées et des sentiments, à la littérature qui tend au spiritualisme. En fait les deux littératures ne sont pas aossi tranchées que cela : des ouvrages conçus d'après l'an des deux systèmes sus énoncés, rigoureusement, ne sauraient exister.
Quoi qu'il en soit, le type impressionniste dans les lettres est fourni par MM. de Goncourt. Ce sont eux qui ont essayé le plus radicalement de transporter dans le livre les procédés de la peinture, tentative curieuse, mais qui, à mon sens, ne veut pas être poussée plus avant. Le pinceau a un tel avantage pour la matérialisation des choses et des hommes, que le duel me semble inégal, tout au désavantage de la plume. Les arts font bien de se côtoyer, mais ils ont tort de se mêler.
i. On le voit, Sainte-Beuve avec son palais de gourmet littét raire savait goûter Balzac. Il lui rend justice beaucoup plus que IL Zola ne le prétend.
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L*oubli dans leqael est tombé Lamartine vient de ce qu'il dédaignait Tidée pour la mélodie. L'entassement musical des mots fatigue comme Taveuglement des couleurs. Les lettres ne sont ni de la musique, ni de la peinture.
Si Germinie Lacerteux et Madame Gervaisais n*ont pas la popularité de V Assommoir ou du Nabab^ cela tient en partie aux singularités de la forme. Les bourgeois ouvrent de grands yeux, devant ces adjectifs peints en rouge et ces adverbes peints en jaune. De tels procédés vont à rencontre de leur tempérament et de leur éducation. Quand Prud'bomme pose une question, il n'aime pas qu'on lui réponde en japonais.
DE l'exception
a L*épithète rare — voilà la marque de Fécrivain. » I Ce sont les Goncourt qui indiquent eux-mêmes leurs ieadancesdans Idées et Sensations. L'humanité courante ne les intéresse point. A quoi bon raconter ce que tout le monde sait, peindre ce que tout le monde voit? Ils préfèrent étudier des natures compliquées, uniques, des cas de pathologie bizarres. Ils n'écrivent pas de romans généraux, craignent de s'égarer dans le fourmillement d'une foule, font de chaque livre une sorte de médaillon.
Germmie Lacerteux est l'étude d'une servante hystérique. Violée dans son adolescence par un garçon de café, entrée dans l'amour par l'humiliation et par le dégoût, elle promène ses besoins de dévouement bestial, les épanchSScnents d*un cœur aimant, de la vieille demoiselle qu'elle soigne aux amants pour qui elle sacriSe tout. Alamée de tendresse, la pauvre
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fille ne peut se résigner ni à abandonner sa maîtresse, pour suivre ses instincts librement, ni à dompter sa chair souffrante, irrésistiblement emportée vers l'homme. Et c*est une double vie, une hypocrisie et une terreur de tous les jours. Parfois la femme passionnée et la domestique fidèle se livrent en Germinie des combats déchirants ; la vieille probité, acculée, succombe. Aux fatigues du plaisir, à Fangoisse des luttes morales s'ajoutent de continuels déchirements de cœur. Toutes les passions auxquelles Germinie s'accroche sont des buissons d'épines où elle se déchire. Son premier amant, Jupillon, un joli ouvrier pétri de vices, la gruge et se moque d'elle, lui inflige toutes les tortures avec préméditation ; son enfant, caché soigneuseme ntà mademoiselle de Yarandeuil, meurt tout jeune d'une piqûre venimeuse, tandis que la mère retenue pai l'hypocrisie de son service, se dévore d'inquiétudes. Enfin^ abandonnée par son dernier amant, un peintre d'enseignes, riboteur, gouapeur, un type de Parisier toujours blaguant, elle tombe, ail ruisseau, elle se ru< sur les amours d'une nuit, raccroche sur les places, ei boit pour s'étourdir. Puis comme conclusion : la mort une mort tourmentée par l'obsession d'une infinité d< créanciers. Et c'est seulement alors que Mademoiselle apprend les débauches de sa servante. Suffoquée d'étonnement et de colère, elle abandonne à la foss< commune le corps de Germinie : « Pour prier sur elle il fallait prier un petit bonheur entre deux dates, — comme si la destinée de la pauvre fille avait vouli qu'il n'y eût sur la terre pas plus de place pour soi corps que pour son cœur. »
Madame Gervaisais représente une autre sorte d'hysté rie, Thystérie religieuse. Les au^.eurs ont décrit là lacon
tagion religieuse de Rome, Tenveloppement pieux de cet air pur et recueilli, comme saturé d*encens. La foi saisit par tous les sens, éblouit la vue, enchante Toreille, chatouille Todorat, surtout lorsque l'étranger est une femme. « La religion, ont dit ailleurs les Goncourt, est une partie du sexe de la femme ^ » Surtout quand cette femme est poitrinaire. Ces maladies exaltent le mysticisme dormant dans le tréfond de Tâme, emplissent Têtre d'aspirations; le phthisique ressemble à un jeune oiseau, les yeux agrandis par la contemplation amoureuse du vaste ciel, secouant au bord du nid ses ailes encore impuissantes, mais que vaguement il sent pousser. Les deux frères étudient heure à heure la sédaction du catholicisme, le combat entre Tesprit hautain et le cœur déjà conquis. L'esprit se paie d'arguments subtils, puis se courbe, n'ose plus discuter. Et madame Gervaisais se précipite dans la religiosité, follement^ aveuglément. Et tous les sentiments humains 8*en vont un à un : d'abord la coquetterie naturelle à la femme, puis l'amour du beau, puis le souci du nécessaire, puis l'instinct de la conservation; la religion tae jusqu'à l'amour maternel. L'enfant Pierre-Charles, d'autant plus aimé que son cerveau, comprimé par l'accoocheur, est lent à se développer et qu'il a plus besoin de sa mère, finit par ne plus reconnaître l'adorée d'autrefois. Brusque, farouche^ jamais rassasiée de pénitences, continuellement agenouillée dans l'ombre d'un confessionnal, croyant dérober à Dieu les instants qu'elle passe avec son fils, se reprochant comme des crimes les plus saintes affections, madame Gervaisais arrive au détachement absolu, à l'automatisme des religieuses cloîtrées. Réveillée brusquement par son frère,
i. idées et Sensations, p. 238.
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elle cède à ses instances, vent quitter la Ville éternelle, mais non sans avoir reçu une dernière bénédiction papale. £t c*e8t en attendant Theure de Taudience, qu*enfiévrée par la maladie, minée par les austérités, elle est étouffée par un flot de sang. On a beaucoup reproché aui[ auteurs ce dénoûment mélodramatique. Et pourtant, ils ont suivi de bien près la réalisé. L'histoire de madame Gervaisais est l'histoire d'une de leurs parentes, morte, non au Vatican, mais au moment où elle allait s'y rendre. Réel aussi Pierre-Charles, d'une admirable beauté, caressant et câlin, étonnamment sensible à la musique. a Lorsque je n'ai pas un modèle devant moi, dit M. Ëdmoiîd de Goncourt, je ne suis pas satisfait. Les personnages faits de pièces et de morceaux, nécessaires pour les seconds plans, et souvent aussi vivants que les autres, me donnent un mal atroce. »
Elle doit avoir vécu, cette Renée Maupérin, jeune fille garçonnière et spirituelle, réunissant en elle la grâce féminine et la loyauté masculine. Un composé des plus adorables qualités humaines. C'est bien la réalisation du rêve de Charles Demailly : « De son enfance formée à la camaraderie de ses parents, de son père autant au moins que de sa mère, de son éducation égale et presque pareille à l'éducation de l'homme, » Renée retient « la liberté, la franchise, la grâce et l'élévation d'un cœur viril, montre dans toute sa personne celte belle et grande chose : Un honnête homme dans une honnête femme. » A côté de ce type très particulier de jeune fille moderne, le frère, le jeune homme d'aujourd'hui, « homme hâtif, gangrené à vingt ans des sciences de l'expérience, sorte d'enfant vieillard, résumant dans sa personne les ambitions froides, les impatiences de parvenir, les sécheresses et le calcul des
intérêts, le trouble du sens moral par les conseils et les tentations des fortunes scandaleuses, tous les scepticismes pratiques de Ja jeunesse moderne ^ » M. Emile Zola s^est souvenu d'Henri Maupérin lorsqu'il a créé Léon Josserand ; de même, derrière madame Dambreville il y a madame Bourjot. Les indélicatesses du frère, découvertes par hasard, révoltent la sœur. Renée Maupérin, pour rompre un projet de mariage honteux, expose Henri à un duel où il succombe. Et, dévorée de remords, lancinée par une maladie de cœur, la jeune fille agonise; les parents à moitié fous, n*ont plus que la ressource de promener leur douleur à travers le inonde.
Sœur Philomène : Autre étude délicate. Un profil ivoirin de religieuse se détachant sur les blancheurs des lits d'hôpital. Une existence discrète, utile, s'alimentant dans la pitié naturelle à la femme, la sûreté d'une bonne conscience, et la prière de tous les jours. Le récit des premières années de Philomène, de son amitié avec Céline entre les murs noirs du couvent, est peut-être la page la plus réussie du livre. On peut difficilement pousser plus loin: la psychologie de la femmeenfant : il semble qu'on entend les interminables et naïves conférences religieuses des deux fillettes, « le bras de l'une passé autour du cou, ou glissé, dans la distraction de la causerie, sur la taille de l'autre. » Voilà « Philomène avec ses grands yeux et ses grands cils, son long regard, sa bouche charnue et entr'ouverte, ses joues rouges et un peu hàlées... » Voilà « Céline avec son front saillant et bombé, ses cheveux retroussés naturellement, ses petits yeux gris, clairs et profonds^ ses narines découpées, ses lèvres minces, son
i. Charles Demailly, p. 99.
menton fendu, sa petite mine longue *. » Et c'est un prosélytisme enfantin, une prêcherie ravissante de Céline, mystique et concentrée, ayant dans le regard les visions d'or des Vies de saints, s'ingéniant à souffrir, à mortifier sa chair. Plus tard, après les premières déceptions, Philomène se réfugie près de Céline à l'hôpital, fait son apprentissage douloureux de sœur de charité, parvient, au milieu des cris, du sang, des opérations, des morts, à une sorte de sérénité pieuse, adoucissant les maux et consolant les âmes. Je préfère l'étude de ces dégoûts, de ces défaillances et de ces victoires à l'histoire des amours de l'interne Barnier pour la sœur, à son désespoir, à son empoisonnement lent par l'absinthe, à sa piqûre anatomique et surtout à la romantique apparition de Philomène, dérobant dans l'ombre une mèche de cheveux au mort.
J'aime mieux aussi le dénoûment simple et tragique de Manette Saiomon que les derniers chapitres un peu outrés de Charles Demailly, Dans les deux livres, Edmond et Jules de Concourt ont développé le même thème : l'anéantissement de l'artiste par la femme. Ils ont pris pour milieu, d'une part, le monde des peintres, de l'autre le monde des écrivains. Coriolis, un grand coloriste, s'éprend du corps incomparable d'un modèle. Manette Saiomon; la juive prend une place de plus en plus grande dans la maison, éloigne un à un tous les amis de Coriolis, étend ses griffes crochues sur les toiles, et grâce à l'obsession de tous les jours enlève l'artiste à la recherche du Beau et du Vrai, le jette dans la production commerciale. Et une nouvelle vie commence, tous les rêves de jeunesse étant bien morts, une vie atroce, condamaée à tourner la meule du tra-