Idées et Sentaiions
LES CONCOURT i05
goisses de Charles Demailly, son cœur se rompre aux dernières pages de Renée Maupérin,
Ceux qui demandent au roman la paix et Foubli d'une heure feront bien de ne pas lire ces livres <c poignants et angoisseux ^ » Jamais la maladie n*a été mieux décrite que par cet art maladif. On dirait parfois Tœavre d*un spécialiste. Les palpitations de la chair souffrante, Tanxiété des heures où l'organisme se détraque et où Tesprit cherche à se tromper, se cramponne à la moindre espérance, tous les frissons morbides de Tâme et du corps sont rendus nerveusement. Dans Renée Maupérin les deux frères suivent toutes les phases d'une maladie de cœur, se condamnent aux crucifiements de l'agonie. Dans Madame Gervaisais ils auscultent Théroïne, comptant les taches de sang de ses mouchoirs ; dans Germinie LacerteuXy ils montrent la pauvre servante tordue et convulsée par des crises de nerfs. « Les terribles secousses, les détentes nerveuses des membres, les craquements de tendons avaient cessé; mais sur le cou, sur la poitrine que découvrait la robe dégrafée, passaient des mouvements ondulatoires pareils à des vagues levées sous la peau et que Ton voyait courir jusqu'aux pieds, dans un frémissement de jupe *. » VoiJà une description anatomique. Aussi les Goncourt triomphent-ils dans les tableaux d'hôpital. Il y en a deux dans Germinie, mais le décor de Soeur Philomène surtout mérite d'être admiré. La voyez-vous cette salle « longue » qui « se prolonge dans une ombre où elle s'enfonce sans finir? » La propreté des lits blancs et du parquet ciré où tremblotent le reflet des veilleuses, la fauve lueur du poêle, ces
i. Mot de M. E. de Goncourt 2. Germinie Lacerleux, p. 121.
i05 L'ÉVOLUTION NATURALISTE
longs silences coupés de plaintes faibles, cette symétri désolée, font passer dans le dos un souffle glacial L*h6pital, c'est le rendez-vous de toutes les donleun comme l'œuvre des Concourt est le musée de la soûl france humaine.
Où ne descend-il pas ce nervosisme toujours ai guisé ? Gustave Flaubert se contentait de détailler ave une grande exactitude des sensations et des sentiment assez communs. Les auteurs de Germinie Lacertetu vont au delà. Ils saisissent Tinsaisissable. Lorsque Ger minie est envahie par une crise de dévotion, examiner ^a se faufilant entre les chaises « avec le glissemen d'une chatte qui se coule sur un tapis. » Mieux encore Germinie roule dans Tabjection dernière : « Il arrivai qu'à de certains moments ce qu'elle voyait, ce quiétaî là, les chandeliers, les pieds des meubles, les bras dei fauteuils, tout autour d'elle prenait des apparences des formes d'impureté. L'obscénité surgissait de toute: choses sous ses yeux et venait à elle. Alors, regardan l'heure au coucou de sa cuisine comme une condamnéi qui n'a plus son corps à elle, elle disait : Dans cinq mi nutes je vais descendre dans la rue *... » Lisez aussi le page où Germinie a le délire en revenant de chez Gautruche, et le chapitre où, attirée par le pavé, elle est sur le point de prendre son élan. Nulle part on ne comprend comme là l'obsession démentielle.
Mais ce raffinement d'analyse est gâté par les sauts brusques du récit. Flaubert ne quitte pas un instant son personnage ; il l'observe depuis l'heure où son esprit s'éveille jusqu'à l'heure de sa mort. C'est une étude lente et suivie du corps et de l'àme. Tous les développements physiques, toutes les conquêtes intellectuelles