LIVRE I
Sur la fia de 1856, ]a première incarnation du naturalisme, madame Bovary, s^insinuait à la Revue de Paris, où Gustave Flaubert la présenta un peu comme sa fille. Dans cette compagnie, elle se permit tant d'incongruités que, sans son amitié pour Flaubert, le maître de la maison Taurait mise à la porte brutalement. Ces exploits firent du bruit : Timprudente échoua en police correctionnelle avec son trop complaisant patron. L*orage éclata sur Flaubert, et la justice, oubliant pour lui les règles les plus élémentaires de la jurisprudence, Texécution précéda le jugement, en dépit de tous les usages. Pendant deux heures, Taccusé, qui avait de Torthographe, reçut en plein crâne les rocailles et les métaphores de M. Tavocal ^ètvët^A.
« Avant de soulever les quatre coins du tableau, disait M. Pinard, permettez-moi de me demander quelle est la couleur, le coup de pinceau de M. Flaubert, car enfin son roman est un tableau, etil faut savoir à quelle école il appartient, quelle est la couleur qu'il emploie et quel est le portrait de son héroïne. La couleur générale de Tauteur, permettez-moi de vous le dire, c'est la couleur lascive, avant, pendant et après les chutes. Elle est enfant et se confesse. A cet àge-là, la montrer inventant de petits péchés dans Tombre, n'est-ce pas faire une peinture lascive? M. Flaubert a quelquefois des traits qui veulent beaucoup dire et ne lui coûtent rien... L'auteur n'a pas voulu suivre tel ou tel système philosophique, il a voulu faire des tableaux de genre, et vous allez voir quels tableaux î 1 1... M. Bovary, devenu veuf, songe à se remarier. Il lui vient tout de suite à l'esprit la fille d'un fermier... Ici le rôle de M. Bovary s'eff*ace ; celui de madame Bovary devient l'œuvre sérieuse du livre... Messieurs, madame Bovary a-t-elle aimé son mari ou cherché à l'aimer? Non... Rodolphe avait eu beaucoup de succès auprès des conquêtes faciles... La fièvre tua l'amour, mais resta la malade... T^a chute avec Rodolphe avait été suivie d'une transition religieuse, mais elle avait été courte; madame Bovary va tomber, de nouveau... Le mari avait jugé le spectacle utile àla convalescence de saferame et il l'avait conduite à Rouen... Il ne lui reste plus qu'une issue. De s'excuser auprès de son mari? Non. De s'expliquer avec lui?... La transition religieuse entre les deux adultères... Initié dans le secret... Après sa première faute, après ce premier adultère, après cette première chute, est-ce le remords qu'elle éprouva, au regard de ce mari trompé ^£/ii'adorait? Non. Voilà, Messieurs, qui est bien plus
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immoral que la chute elle-même!... Vous connaissez maintenant la couleur générale du tableau. »
Ce spécimen d'éloquence judiciaire enfanta des considérants presque aussi joliment léchés :
a Attendu que les passages incriminés, envisagés abstractivement et isolément, présentent effectivement soit des expressions, soit des tableaux que le bon goût réprouve... Attendu que les mêmes observations peuvent s'appliquer justement à d'autres passages non définis par l'ordonnance de renvoi, et qui ne sont pas moins contraires aux bonnes mœurs, aux institutions qui sont la base de la société, qu'au respect dû aux cérémonies les plus augustes du culte... Attendu qu'à ces divers titres l'ouvrage mérite un blâme sévère, car la mission de la littérature doit être d'orner et de récréer l'esprit en élevant l'intelligence et en épurant les mœurs plus encore que d'imprimer le dégoût du vice en offrant le tableau des désordres qui peuvent exister dans la société... Attendu qu'il n'est pas permis de reproduire dans leurs écarts les faits, dires et gestes des personnages ; qu'un pareil système conduirait à un réalisme qui serait la négation du beau et bon... Attendu pourtant que G. Flaubert ne semble pas avoir écrit dans le but de ridiculiser des choses qui doivent être entourées du respect de tous; le tribunal l'acquitte de la prévention portée contre lui et le renvoie sans dépens. »
El voilà ce que nous jette au nez Joseph Prudhomme, depuis plus de vingt-cinq ans.