Le Petit Chose, préface
cices physiques, M. Alphonse Daudetdésertait le lycée six fois sur dix : les avis du censeur pleuvaient chez les parents, interceptés par Ernest qui, pour garantir son frère des reproches, signait hardiment du nom paternel les lettres d*exc use. « L^enfant délicat et timide se transformaitalors, hardi, violent, prêt à toutes les folies. Il manquait la classe, passait ses journées sur Teau, dans Tencombrement des mouches, des chalands, des remorqueurs, ramait sous la pluie, la pipe aux dents, un flacon d*absintheou d'eau-de-vie dans sa poche; échap* pait à mille morts, aux roues d'un vapeur, à Tabordage d'un bateau à charbon, au courant qui le jetait contre les piles d'un pont ou sous un cable de halage, noyé, repêché, le front fendu, taloche par les mariniers qu*exaspérait la maladresse de ce mioche trop faible pour ses rames; et dans ces fatigues, ces coups, ces dangers, il sentait une joie farouche, un élargissement de son être et du sombrehorizon*.»L'extrémemyopiede l'imprudent doublait les angoisses; la mère Jacques tremblait à chaque instant qu'on ne rapportât son frère sur un brancard et regrettait les crises moins dangereuses de religiosité, qui, un an auparavant, les entraînaient tous deux à la montagne deFourvièreet les prosternaientdévotement,lefrontsur les pierres glacées. Effet de l'air catholique et royaliste qu'ils respiraient. M. Alphonse Daudet nes'estdélivréque par un effort de son esprit, et grâce au temps, des préjugés de son enfance. Les soucis du commerce n'étaient interrompus chez ses parents que par de longues causeries sur le roi et sur son prochain retour. Vincent Daudet, présenté, lors d'un voyage à Paris, à quelques notabilités du parti légitimiste, avait reçu avec un frémissement de joie et d'orgueil trois lignes flatteuses si- 1. Le Petit Chose, préface.
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gnées: Henri; il racontait qu^un homme influent avait daigné inscrire Ernest et Alphonse sur ses tablettes. Ces détails ont trouvé place dans les Boisenexîl et dans quelques-uns des Contes,
Un jour, pour faire diversion, après une promenade fluviale trop prolongée, le vagabond, déjà très Imaginatif, ne trouva rien de mieux que d'annoncer la mort du pape. « Je me souviens d*une soirée funèbre et douce : le père très grave, la mèreattérée... on causait bas autour de la table. Moi, je baissais les yeux ; mais mon escapade s*était si bien perdue dans la désolation générele que personne n'y pensait plus... et tout le temps je me disais: Demain matin, en apprenant que le pape n'est pas mort, ils seront si contents que personne n'aura le courage de me gronder. ^ »
Les opinions souvent affirmées de Vincent Daudet lui créaient des relations dans le parti légitimiste de Lyon. Ernest, laissant là ses études pour aider le père et la mère, se délassait quelquefois en glissant des bouts d'article dans la Gazette de Lyon. Ce journal était rédigé par Théodore Mayery et Paul Beurtheret; et on y voyait apparaître de temps en temps un poète improvisateur d'une certaine notoriété, Claudius Hébrard, le grand homme du groupe. Très attaché aux deux jeunes gens, il avaitlu la Vierge à la crèche, gracieux noël écrit à quinze ans, et devinait déjà l'avenir de l'écolier. Pour ses amis de la Gazette, M. Daudet composa son premier roman, resté inédit, perdu, Léo et Chrétienne Fleury, Il paraît que cette œuvre de jeunesse ne serait pas indigne de figurer dans la collection des livres du maître romancier. Elle contenait le germe de toutes les qualités qui se sont développées depuis. Un soldat
i. Contes du Lundi.
manquait à son devoir militaire pour remplir un devoir de famille ;il tombait victime d'une discipline impitoyable. Dans une correspondance entre frère et sœur qui ouvrait le roman, dit M. Ë. Daudet, Tauteur mit « tout ce qu'il avait de grâce, d'esprit, de fraîcheur de cœur, d'originalité de style. » Le livre lu un soir, dans cette religieuse famille antique, fit verser des larmes. Premier et bien heureux triomphe d'un écrivain naissant : émouvoir ceux qu'il aime, plus orgueilleux encore devoir grandir ses idées que touchés par les charmes de l'œuvre elle-même. Léo et Chrétienne Fleury aurait un prix extrême pour nous ; nous pourrions y saisir l'écrivain dans sa physionomie d'adolescent, toujours charmante, avant les luttes et les passions qui rident le front et assombrissent la pensée. Malheureusement, le manuscrit porté à Mayery disparut dans le naufrage de la Gazette de Lyon.
Pendant que ses fils s'essayaient, le père découragé abandonnait son commerce. Le fonds vendu pièce à pièce, il ne resta que des dettes, et Vincent Daudet alla tenter fortune à Paris. Après une dernière année à Lyon, bien occupée par les deux frères qui voulaient à tout prix achever leurs études, la famille fut dispersée. Le plus jeune partit le premier ; on lui ofi'rait une place de maître d'étude au collège d'Alais où vivait encore lesouvenird'undesesgrands oncles, et comme il nepouvait rester à la charge de ses parents dans la détresse, il accepta d'un cœur vaillant. Al. Alphonse Daudet n'était pas bachelier; le montant des inscriptions, alors considérable, faisant défaut, on avait remis cet examen à une époque plus heureuse, et cette époque ne devait jamais venir.
Départ triste ; la mère s'efî*rayait de laisser cet enfant
de seize ans seul chez des étrangers. Jacques pleura selon son habitude. Mais le Petit Chose était fier de gagner désormais sa vie et de pouvoir même dans une certaine mesure venir en aide aux parents. Tout cela « Tempêchait de songer, comme il aurait dû, aux trois être chéris qui sanglotaient là-bas, debout sur les quais du Rhône. »
La gracilité du nouveau venu étonna le principal d'Alais. — Maisc'est un enfant qu'on m'envoie, s'écria-t-il. Impossible avec cette faiblesse de contraindre à l'obéissance et au respect les robustes petits montagnards, habitués à baisser pavillon devant des êtres rudes comme eux. Que de tracasseries et de farces plus ou moins cru< lies ! Un jour le pauvre pion, trahi par sa myopie, s'embarrassa dans une malle toute bardée de clous, méchamment jetée au milieu d'un escalier, et tomba sur les marches. Des amis, l'abbé Germane, dont la physionomie accentuée passe dans le Petit Chose, adoucirent cette vie pénible. Quelques enfants s'étaient aussi attachés au jeunr3 homme en le voyant si doux, si triste, si voisin de leur âge ; la bonne figure barbouillée de l'un d'eux hante encore M. Alphonse Daudet. Pourtant le poète a conservé un souvenir amer du «bagned'Alais»etde ses bourreaux. Les malheureuxque la nécessité force au triste métier de maître d'étude auraient droit par leur jeunesse, leur courage et leur dévouement aux res[)ectueux égards des petits. Parmi ces souffre-douleurs se sont rencontré de nos jours bien des esprits d'élite, par exemple M. I^asteur et M. Vallès.
Un jour enfin, M. Alphonse Daudet reçut de son frère une lettre qui l'appelait. On pense si le paquet fut bientôt prêt. Un billet de troisième, et en route I A peine vêtu, au milieu des grands froids, le poète passa
deux noits en wagon et débarqua à Paris avec des caoutchoucs sur des bas de coton bleu.
« Les choses, comme les hommes, prennent la première fois où nous les voyons, une physionomie toute particulière qu'ensuite nous ne leur retrouvons plus. » C'est à propos de ses premières sensations parisiennes que M. Alphonse Daudet fait cette remarque profonde, (c Le Paris de mon arrivée, continue-t-il, je n'ai jamais pu me le reconstruire. G*est comme une ville brumeuse que j'aurais traversée tout enfant, il va des années et où je ne serais plus retourné depuis lors. » Mais ce qui reste toujours présent à la mémoire de l'auteur du Nabab, c'est le dévouement de Ja mère Jacques. — Logés successivement à Thôtel du Sénat, garni plein d'étudiants où ils connurent Gambetta, puis dans les combles d'une maison de la rue Bonaparte, si proche de Saint-Germain-des-Prés qu'ils se croyaient dans le clocher, leur affection dora les misères du début. La mère Jacques se chargeait de toutes les corvées désagréables et reprenait rue Bonaparte, son rôle de Lyon. M. Alphonse Daudet avait bien essayé de rendre, lui aussi, quelques services au ménage commun, mais, un matin qu'il montait une cruche d'eau, il fut rencontré dans l'escalier par une dame qui ne put s'empêcher de sourire. Désormais, craignant les humiliations, il montra pour descendre la cruche une répugnance visible que son frère comprit : cette anecdote aélé racontée avec beaucoup de-bonne grâce dans le Petit Chose. Elle caractérise bien la coquetterie innée, etles dégoûts faciles (le M. Alphonse Daudet.
Les Amoureuses, qui avaient obtenu dans divers salons un vif succès de lecture, venaient de paraître chez Téditeur Tardieu : un petit volume à couverture blan-
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che imprimée en rouge. Tout le monde sait par cœur les triolets des Prunes, souvenir d*un séjour chez des cousines, avant Temprisonnement d*Alais. Le romancier se reporte avec complaisance aux rimes folles de sa jeunesse. Et pour caractériser ces notes de galoubet champêtre, gaies, douces, légères, ailées, de souffle un peu court : «G^est un chant de cigale, » dit-i! volontiers. Ces vers sans prétention ont en effet Taccent du pays. M. Edouard Thierry, dans un article trop élogieux, déclarait qu* Alfred deMusset mourant laissait son héritage de prosateurà M. Octave Feuillet, et sa plume poétique à M.Alphonse Daudet. Il suffit, sans écraser les Amoureuses sous de telles comparaisons, de constater une inspiration vraiment originale, quoiqu'un peu frêle. Je voudrais, sans citer les éternelles Prunes, donner le ton du poète :
Vous souvient-il un peu de ce que vous faisiez,
Mignonne, au temps des cerisiers?
Plus (^ands sont les amours, plus courte est la mémoire, Vous Favez oublié, nous en sommes tous là; Le coeur le plus aimant n'est qu'une vaste armoire,
On fait deux tours, et puis voilà.
Mais moi je me souviens (et n'en soyez surprise), Je me souviens pour vous de ce que vous faisiez.... Vous faisiez (à quoi bon rougir?) .. doue vous faisiez...
Des boucles d'oreille en cerise.
En cerise de cerisiers.
Vous souvient-il d'un soir où vous vous reposiez,
Mignonne, sous les cerisiers ?
Seule dans ton repos I seule, 6 femme, 6 naturel De l'ombre, du silence, et toi... quel souvenir ! Vous l'avez oublié, maudite créature,
Moi je ne puis y parvenir.
Voyez, je me souviens (et n'en soyez surprise), Je me souviens du soir où vous vous reposiez... Vous reposiez (pourquoi rougir?)... vous reposiez...
Je vous pris pour une cerise;
C'était la faute aux cerisiers.
Gela n'est-il pas frais et croquant comme la cerise même ? Cette poésie buissonnière reste imprégnée d'un parfum d'adolescence. Elle a ce duvet des pêches qui s'envole au plus léger contact. Certes, on ne devine guère le prosateur puissant et délicat du Nabab dans ces échafaudages ténus, qu'on dirait en dentelles et qui tremblent au moindre souffle. Mais, dans les Amoureuses se révèle déjà la tendre imagination et l'ironie méridionale de M. Alphonse Daudet.
Attiré au Figaro par Yillemessant, le jeune homme y écrivit quelques fantaisies. Ces contes dialogues, réunis aux Amoureuses ont pour cadre le pays bleu et sont empreintsd'une mignardise assez déplaisante. L'auteur fait des efforts, danse sur la corde raide, trouve raille subtilités parfois spirituelles qu'il charge des papillons et des bêtes à bonDieud'exprimer;oui,cesbestiolesdonnentbienremblème de cette fantaisie laborieuse. C'est, somme toute, un jeu enfantin. M. EmileZola, deux ans après, débuta de la même manière. Quelques sots critiques ont encore aujourd'hui la manie de lui jeter au nez les Contes à Ninon, Et M. Zola, impatienté, tout rouge de colère, leur répond : — Je vais vous montrer de mes devoirs d'écolier qui vous plairont sans doute bien davantage. — Dans les essais des deux grands romanciers comtemporains, on remarque Tinfliience du Musset quintessencié qui a écrit Fantasio. Mais jusque dans ses marivaudages, le poète conserve un charme dont ses imitateurs n'ont pas hérité. M.Alphonse Daudet aurait pu faire de belles études au Figaro dont lo personnel était curieux, mais aidé par le hasard, il fut bien aise d'échapper aux improvisations hâtives du journal en acceptant les offres de Morny. Charmé dans un salon par l'esprit du poète, le duc lui proposa une sinécure au Corps législatif
pour qu'il pût se livrer à la littérature sans se préoccuper des nécessités de la vie matérielle.
L'Excellence pensionnait des lettrés comme les grands seigneurs d'autrefois. M. Daudet fît quelques objections. Il avoua naïvement, avec la chaleur de la vingtième année, ses opinions légitimistes. Le duc eut un sourire bienveillant. — Qu'à cela ne tienne : vous avez les idées de l'impératrice. — L'écrivain profita donc de ce loisir administratif.
Le dernier arrivé et le premier parti, il horripilait les autres employés par son abondante chevelure romantique. Dans les bureaux, il fit la connaissance de M. Ernest L'Épine qui a signé tant d'aimables fantaisies du pseudonyme de Quatrelles. M. L'Épine dirigeait le cabinet du duc de Morny . Ce grave milieu politique vit ébaucher bien des projets de collaboration théâtrale.
Mais ce frottement quotidien avec toutes sortes d'hommes et cette introduction dans la mêlé(3 politique hurlante, effarée, donnèrent au jeune homme l'expérience et de plus les notes de son meilleur roman. Le profil de Morny, cet habile, ce raffiné décadent, se détache dans le Nabab, net et délicat, comme il apparaîtra aux historiens futurs. M. Daudet n'eut qu'à se louer de son protecteur, comme le prouve cette anecdote. Ayant publié à ses frais un volume de fantaisies, l'écrivain tardait trop à acquitter la facture ; l'imprimeur impatienté envoya sa note au duc lui-même. En voyant le papier bleu déployé, M. Daudet comprit. Il redoutait une semonce. — Vous avez donc des dettes? mon cher Daudet, lui dit le duc, toujours avec son grand sourire. Tant mieux, car je commençais à vous trouver trop parfait. — Lors de la publication du Nabab, on
a accusé M. Daudet d*ingratitude ; je crois même qu*il y eu, entre M. L'Epine et lui, une légère brouille à ce sujet; dansleséditionssuivantesM. Alphonse Daudet commente, par une déclaration placée en tête du volume, sa pensée cependant très évidente à première lecture. « J'ai fait voir, en le mêlant de fort loin à la fiction de mon drame, le mondain quMl était et qu'il voulait être, assuré d'igiilleurs que de son vivant il ne lui eût point déplu d'être présenté ainsi. »
La e>anté de M. Daudet était très mauvaise à cette époque. Des crachements de sang, une toux sèche et continue faisaient craindre à ses amis une incurable maladie de poitrine. Son médecin l'engagea à passer en Algérie l'hiver de 1861-1862. Ces paysages ensoleillés, nouveaux pour lui, l'enthousiasmèrent. Au lieu de prendre du repos, il passa le temps en courses à cheval dans les campagnes des environs d'Alger, un bidon d'huile de foie de morue en bandoulière. Là-bas il ramassa de nouvelles forces et de nouvelles inspirations, tellement absorbé par la contemplation des horizons algériens qu'il prit à peine garde au succès de la Dernière Idole, une jolie petite pièce en un acte écrite en collaboration avec M. Ernest L'Épine. L'année suivante, il séjourna en Corse. Il en a rapporté plusieurs nouvelles dont la sobriété exacte et pittoresque n'a d'égale que chez l'auteur de Colomba, Les nuits passées dans un phare dominant les vagues, les longues journées sur la grève où le flot écume et où mugissent les vents de mer fournirent au conteur trop d'impressions pour qu'il ait dû regretter son voyage sanitaire. La cure n'était pourtant pas terminée : l'année suivante il fallut encore partir, mais la maladie, en reculant, permit d'abréger la course : M. Alphonse Daudet resta tout l'hiver en Pro-
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vcûce. Les premières Lettres de mon moulin datent de ce temps. ËlJes ont été écrites dans une vieille masure, à moitié enfouie sous le lierre et la ronce, qui représente ^ez bien le moulin ruiné. Cf*est alors que, rappelant toos ses souvenirs du fond de son passé, les contrôlant en étudiant à nouveau les mœurs méridionales, M. Alphonse Daudet prit Tempreinte des Tartarin et des Roumestan. L'esprit du poète est une sorte de plaque photographique où viennent se fixer les images.
Après la mort du duc de Morny, M. Alphonse Daudet quitta l'administration et s'égara pendant quelques années dans la bohème du quartier latin. Là encore il se fournit de types inoubliables. Les ratés de Jack^ impuissants, gonflés de projets superbes crevant au moindre choc, et jaloux de toute supériorité sont les portraits des originaux qu'il coudoya. Mais, somme toute, de 1861 à 1867, il travailla très peu, se contentant d'emmagasiner des provisions pour l'avenir. Deux ou trois petites pièces, en collaboration avec M. Ernest
L'Epine, datent seules de cette époque : «Ma vie de ce temps-là, ouverte à tout vent, n'avait que des élans courts, des velléités au lieu de volontés, ne suivait jamais que soncaprice et l'aveugle frénésie d'une jeunesse qui menaçait de ne point fmir. » Le jeune écrivain risquait de stériliser ses dons précieux et de rester éternellement parmi ces compagnons dont il apercevait si bien les ridicules et les vices, lorsqu'un bon hasard décida de sa vie.
L'Alphonse Daudet de cette époque, avec sa figure brune, mate, et ses longs cheveux noirs, ressemblait à un oriental, à un de ces bohémiens auxquels il se compare et dont il menait la vie. «Une tête merveilleusement charmante; la peau d'une pâleur chaude et couleur
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d*ambre, les sourcils droits et soyeax ; Tœil, enflamméy noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n*y voit pas, mais est délicieux à voir; la bouche voluptueuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce et enfantine, Tabondante chevelure brune, Toreille petite et délicate concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. » Il ne faut pas oublier pourtant en lisant ces lignes qu*elles sont signées Théodore de Banville ; il est bon de faire la part d'une exagération naturelle, lyrique etquasi-méridionale.
A Ville-d*Avray, chez son frère, M. Alphonse Daudet rencontra mademoisel le Julia Allard, fille et sœur de poètes. Au bout de quelques s emaine s, il se mariait. « Gomment cela advint-il? Par quel sortilège Tendiablé tzigane quej'étais alors se trouva-t-il pris, envoûté? quel charme sut fixer Téternel Caprice? Je vous le dirais si j'écrivais mes mémoires K » Madame Alphonse Daudet appartient un peu à la critique, puisqu'elle a publié un volume: Impressions de nature et dart. Quelle est donc cette « belle poudre, azur et or » qu'elle répand sur tous les ouvrages de son mari? Très lettrée, appréciant les écrivains de notre temps avec une sûreté et une finesse exquises, madame Daudet, dans ses souvenirs, s'efforce de trouver des expressions d'une ténuité égale à la ténuité de ses sensations et multiples comme elles. Il y a dans ses phrases une recherche à laGoncourt, moins de couleur peut-être, mais plus de délicatesse dans les demi- teintes.
Cette influence explique la marche du romancier vers les complexités de la forme. A dater de son mariage a commencé la période féconde de la vie littéraire de M. Alphonse Daudet ; il l'avoue lui même avec beaucoup de bonne grâce et de plaisir, très différent en cela du 1. Préface du Petit Chose.
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Bloncourt de Robert Helmont qui jalouse son fils et se refuse à reporter surluiunepartde ses succès. Madame Alphonse Daudet a régularisé ce travail capricieux, elle a fixé le bohème sur son œuvre. Sans elle, nous n'aurions peut-être jamais lu Fro7wonf,yacA, le Nabab, les Bois en exily Roumestan eiVEvangéliste. Du port, M. Alphonse Daudet contemple d*un œil apitoyé beaucoup de malheureux confrères en qui les ennuis de la vie quotidienne ont tué le talent. Je ne connais d'une pareille collaboration de tous les instants qu'un exemple. Dernièrement encore, M. Vallès, dans son Fm^^ro*, donnait une preuve de la confiance infinie qu'avait Michelet « dans la compagne de sa vie et le compagnon de ses idées *. » L'anecdote fait sourire, en même temps qu'elle met « une larme d'émotion dans les yeux. » De même que madame Michelet, destinée non seulement à exécuter le testament de son . mari mourant, mais à achever sa tâche, de même madame Alphonse Daudet, qui se dissimule, elle aussi, derrière la grande personnalité de son mari, mettrait la dernière main au livre interrompu par les hasards de la vie. Lorsqu'il préparait les Bois en exil, le romancier, malade, crachant le sang, n'espérait pas finir. Il avait beau se hâter d'une main fiévreuse, courageux à son œuvre comme un soldat à son poste de bataille, il craignait que la mort n'allât plus vite que lui. « Tu finiras mon bouquin, » répétait-il à sa femme. M. Alphonse Daudet devait échapper à cette crise. Mais le mot reste, mot héroïque, et c'est là un genre d'héroïsme qui en vaut bien d'autres.
Tableau charmeur devant lequel, au risque de froisser des pudeurs très respectables, je voudrais m'arrêter. Communauté de sentiments; communauté d'idées;