là Insurgé
deux poètes s'avançant ensemble dans la gloire. Ainsi que M. Ernest Daudet je voudrais pouvoir les montrer, assis aux deux bouts de la longue table de travail, pendant que dans le foyer le feu pétille, et que de Tun à l'autre leur dernier fils porte les pages raturées et humides d'encre. Comment un poète, dans ces conditions, n'écrirait-il pas des choses charmantes? Gomment ne tirerait-il pas de ses entrailles des pages incomparables de vie et d'émotion. Entendre dans une autre pensée, et combien chère I l'écho de sa propre pensée, sentir qu'on a au moins un lecteur qui vous comprend tout, à qui rien n'échappe et qui ne vous lit pas rien qu'avec les yeux mais avec le cœur, voir se mêler sur les pages ébauchées, deux écritures appuyées l'une à l'autre, comme le lierre au chêne, et lorsque la vue erre, cherchant à saisir les images fugitives, n'apercevoir autour de soi que des choses familières, amies, que les yeux doux de la collaboratrice assidue ou les cheveux longs de Tenfant qui dans un coin joue ! Mais c'est un rêve cela, le rêve de tous ceux qui tiennent une plume entre leurs doigts. Eh bien ! ce rêve, M. Alphonse Daudet l'a réalisé. Les années de sa maturité lui paient amplement les misères de son adolescence. L'auteur de V Evangéliste est un homme « heureux ; » presque tous ses livres ont réussi; il a charmé la fortune dès son début comme il charme tous ceux qui l'approchent.
M. Emile Zola, lui aussi, fut forcé par la ruine de sa famille d'abandonner très jeune les pays du soleil et de gagner sa vie rudement. Ainsi que M. Alphonse Daudet, il n'avait pu terminer ses études et n'était pas même bachelier. M ais M. Zola n'avait aucune mère Jacques pour soutenir ses premiers pas, et ne séduisit aucun duc. Les
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Contes à Ninon ressemblent aux Amowret^es et /a Confession de Claude tient de Tautobiographie comme le Petit CAose.Mais,tandisqueM. Daudet fut tout de suite Tenfant gâté du public, M. Zola ne vendit pas en dix ans mille exemplaires de son premier livre. Enfin, le succès des Bougon- M acquart ne se déclara qu'avec Y Assommoir, alorsque M. Alphonse Daudet, dès son véritable début comme romancier, en 1874, triomphait colossalement.
Qu'on remarque que les œuvres naturalistes marquantes sont toutes des œuvres de maturité. Lorsqu'il composait Fromont jeune y M. Alphonse Daudet, le plus heureux de tous, avait trente-trois ans.
Au contraire, presque tous les poètes de Técole romantique débutaient très jeunes, et souvent, je ne parle pas des géants, donnaient leur mesure dès le début.
Victor Hugo, à-dix-huit ans, entrait à l'Académie des jeux Floraux pour des odes dictées plus par la tête que par le cœur, mais déjà gracieuses ou puissantes. Moïse sur le Nil, œuvre d'adolescent, semble d'une fraîcheur tnerveilleuse en face des poncifs du classicisme à l'agonie. A vingt-cinq ans, Alfred de Vigny écrivait Eloa. A vingt-quatre ans,Auguste Barbier claironnait les /amùes. A vingt-six, Brizeux faisait entendre ses plus beaux airs de flûte, lesélégies suaves et caressantes de Marie, Enfin, Alfred de Musset, le plus précoce, le plus prodigieux de tous, lançait à dix-neuf ans au nez des classiques à perruque les gamineries géniales des Contes d'Espagne et d* Italie, Mardoche, Don Paëz, la Ballade à la lune, autant de pétards. C'est que le lyrisme et la jeunesse sont inséparablement liés. Pour un chant d'enthousiasme, un emballement dans le bleu, il est nécessaire d'avoir encore dans les veines les ardeurs de la vingtième année; les vérités d'expérience, les vérités
basses étouffent le lyrisme. Orphée doit marcher vivant « dans son rêve étoile. »
Mais voyez combien Balzac tâtonne avant de trouver sa voie; il a beau entasser roman sur roman avec un étonnant courage. 11 ne sort guère de la médiocrité que lorsque la première jeunesse est passée, lorsqu'il a enfin l'expérience de la vie, qu'il est mûr. Il faut avoir vu, observé, vécu, éprouvé des déceptions, goûté l'amertumedeschoses; il faut s'être sali dans blendes boues, garder au fond de l'âme un peu delà rancœur d'Alceste, pour donner du monde une image exacte et puissante. Madame Bovary est l'œuvre d'un homme dans toute la force de l'âge ; Gustave Flaubert approchait de trentesept ans lorsqu'il la publia dans \h Revue de Paris. L'A^- «ommotr, la première conception vraiment supérieure de M. Zola, date aussi de la trente-sixième année. M. Henry BecqueaécritiesCor6^at4X à quarante-cinq ans. Et l'on ne peut citer d'écrivains qui aient publié, jeunes, un excellent ouvrage d'observation : la jeunesse et l'expérience, termes contradictoires, s'excluent fatalement.