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LE SENSITIF

M. Alphonse Daudet est de taille moyenne. Sa démarche hésitante trahit son extrême myopie. Sa figure mate aux tons de cire contraste vivement avec une broussaille de cheveux noirs qui retombent de tous côtés en longues boucles ; la barbe soyeuse se partage au menton en deux pointes. Le profil net semble découpé dans de Tivoire par un ciseau grec ; les pommettes saillent ; Tœil, très noir, est humide et voilé.

De santé frêle, sujet à des chutes terribles, le romancier trouve dans ses nerfs une telle énergie que jamais les caprices du corps n'ont pu entraver le travail de Tesprit. Il y a des maladifs plus solides que des géants. Ce méridional s'enveloppe de laine à la moindre humidité. Il aurait dû vivre sous le soleil de Nimes, à deux pas des arènes calcinées, et non dans les pluies de Paris.

La maladie des races trop vieilles revêt parmi nous bien des formes: entre tous M. Daudet est un névrosé. Un rien Témeut, le bouleverse, lui donne des sensations aiguës. Cette exaltation sMdentifie avec son talent même. Il a besoin de travailler dans la fièvre.

D'autres écrivains, de touche plus large, brossent avec plus de puissance des intérieurs ou des coins de rue ; leur calme exactitude n'oublie ni un son, ni une odeur; tout chez eux, voulu, préparé de longue main, prend un relief extraordinaire. M. Daudet, lui, ne reste pas maître de sa plume ; le tremblement des doigts fait trembler les phrases ; sa prose a la vibration de la lumière et la trépidation de la vie. Tel que Dickens, le poète a Tair halluciné. Sans jamais sortir de la réalité, il laisse entrevoir les lointains du rêve. Ses sensations se prolongent en nous comme un écho affaibli que, par un effort de l'attention, nous entendons toujours. M. Emile Zola a très bien résumé ce tempérament en deux lignes: « La nature bienveillante Ta placé au point exquis où la poésie finit et où la réalité commence^. »

UnÇ telle nature a créé une méthode de travail spéciale. L'essence du talent de M. Daudet étant dans la vivacité de l'impression première, il a soin de fixer la sensation ou l'idée dans toute leur fraîcheur : s'il laissait couler le temps, tout s'estomperait, tout se noierait dans le vague. Le romancier, sitôt qu'un honime ou qu'une chose le frappe, prend au vol quelque note brève, sans se soucier d'élégance, ni même de correction. Le trait caractéristique, rien que le trait caractéristique. Souvent ce n'est qu'un profil à peine entrevu, un geste, une attitude, un regard. Peu à peu une multitude de petits cahiers s'emplissent sans qu'on

y pense. Les notes se groupent autour d'un titre commun. Ainsi un calepin, plein de détails sur Vhomme du midi, fut le principal élément de Numa Roumestan. Pour M. Alphonse Daudet, comme pour tous les Httérateurs de race, le livre devient la préoccupation constante, machinale. De toutes ses excursions, même sans but, il rapporte un peu de miel à la ruche. Un artiste ne peut admirer un paysage sans l'accaparer. Grâce à son habitude d'annotations quotidiennes, M.Daudet, ainsi que tous les romanciers de l'école nouvelle, a le besoin du réel. Comme la nature de son talent le porte à aimer avant tout la vie^ et que la vie ne se trouve guère dans les pures conceptions de l'esprit, toujours artificielles, il s'est donné cette règle invariable: ne rien raconter qui ne so\i arrivé \ ne poser aucun personnage qui n'ait vécu ; ne décrire aucun milieu qui n'ait été vu. Que de recherches et d'esquisses préliminaires pour un roman ! On est loin de la facilité des pondeurs romantiques qui, sans notes ni plan, sans souci d'humanité, gâchaient en huit jours une rame de papier. Aussi les affabulations des Eugène Sue et des Dumas jonchent déjà le sol de ruines lamentables, car la solidité des fondations assure la durée d'un édifice.

Voilà M. Alphonse Daudet avec un amas de notes. En dépit de ses qualités d'observateur, s'il n'y avait en lui un artiste, de telles richesses se stériliseraient. Sur les matériaux frustes, il faut faire le travail de l'ébéniste assemblant les pièces d'un meuble, jouer du rabot et de la scie, enfoncer bien des clous, tailler bien des tenons. La plupart du temps un personnage se forme de morceaux ; je veux obtenir un être typique, l'orateur méridional, par exemple ; je fouille mes sou-

venirs, je dépouille mes notes ; ici je découvre un trait, là un autre trait ; à la fin mon homme se trouve sur ses pieds ; reste à lui souffler la vie. Ce travail d'élimination et d^adaptation est fort délicat et demande beaucoup de perspicacité, de tact et de science psychologique. Les détails pris à droite et à gauche ne doivent pas se détruire mutuellement.

Alors l'écrivain mûrit son œuvre, s'enferme en elle comme un chartreux dans sa cellule, creuse les caractères et les physionomies de ses bonshommes, apprend en vivant longtemps avec eux à connaître tous leurs secrets et toutes leurs habitudes de corps et d'esprit. Il est tellement obsédé par son œuvre qu'il en obsède ses amis. Il trouve, en réitérant ces récits, des idées, des effets, une intrigue simple. Gela fait partie de ses moyens de travail. Il faut, dit-on, avoir entendu M. Alphonse Daudet mimer son œuvre en admirable causeur pour comprendre )es ressources de cette narra' tion prise et reprise cent fois, pour saisir mille nuances que la lettre moulée ne traduit point.

Les personnages prêts, le lieu choisi, les chapitres en place, l'auteur se met à rédiger. Contrairement à la méthode de M. Emile Zola qui travaille posément, dans le calme, construisant ses phrases de tête avant de les fixer sur le papier, et, par conséquent, retouche peu, M. Alphonse Daudet écrit sous le coup de l'inspiration, incomplètement, à la grosse, sans ponctuation régulière, sans mettre tous les mots, courant à la vapeur d'un bout à l'autre du roman. Le livre vit tellement en lui qu'il s'acquitte avec joie de ce premier travail, facile pour sa « nature de trouvère. »

L'écriture achevée, le romancier recopie sa version primitive, la modifie avec un soin extrême de la forme,

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et les versions se succèdent, les copies s'amoncellent jusqu'à une rédaction à peu près satisfaisante. Si l'artiste s'écoutait, jamais le livre ne serait fini. Dans sa conscience, il passerait comme Flaubert six ou sept ans sur le même ouvrage, sans se contenter. Mais il a senti de bonne heure les inconvénients de cette excessive lenteur dans Tactivité universelle de notre siècle. « Gela donne, dit-il spirituellement, une littérature de sourds, parce que les auteurs arrivent seuls à comprendre les finesses de leurs œuvres. » Pour éviter la stérilisation M. Daudet livre à un journal ses premiers chapitres dès qu'ils sont terminés. Il se trouve forcé d'emboîter le pas du feuilleton. Je résume la méthode : M . Daudet travaille comme les peintres, de visu, et par apports successifs. Ici, il prend une aquarelle, là, brosse un tableautin, ailleurs, croque une physionomie en quelques coups de crayons. Il travaille invariablement en pleine nature. Toute la famille entreprend quelquet fois de vrais voyages. Pouryac&,elles'envaen caravane visiter les usines d'Indret, aux bouches de la Loire. Les esquisses amoncelées se coordonnent et se tassendans une vaste toile.

Passons du général au particulier, de la théorie à l'exemple.

a II faut, répète M. Edmond de Goncourt, prendre tous ses sujets autour de soi. On ne décrit bien que ce qu'on a vu, »

Après Numa Boùmestan, M. Alphonse Daudet avait commencé un roman humoristique intitulé : Trousseaux et Layettes, lorsqu'un hasard lui livra la matière de VEvangéliste, M. Albert Wolff, devançant l'auteur, a raconté dans le Figaro la genèse du livre.

Le fils du romancier achève sa seconde au lycée Louis

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le Grand. M. Alphonse Daudet, sachant qu'une connaissance approfondie des littératures étrangères assure à un homme unesupériorité immense, a voulu queson fils sût très bien et Tanglais et Tallemand. Les leçons du lycée étant insuffisantes, on indiqua à M.Daudet une dame étrangère, obligée de gagner sa vie, courageusement, malgré son âge, en donnant des répétitions. Ces détails suffirent, et c'est ainsi que le poète connut madame Ëbsen. L'air accablé de la bonne dame^ sa large figure toute bouillie de larmes csipHyèreniViniéréideM, Alphonse Daudet. Un secret instinct d'artiste non moins qu'une compassion profonde l'attiraient vers cette douleur. Un jour, dans une crise d'épanchement, la pauvre femme, solJicitée de questions, livra aux sympathies qui l'entouraient, le secret de sa vie : sa fille conquise par les illuminés protestants de l'armée du salut, al ' indonnée au tourbillon d'une prédication errante ; les sentiments humains, filiaux tués par l'exaltation religieuse; une hystérie d'une espèce nouvelle sévissant et se communiquant, la peste anglicane. Et la mère pouvait à peine achever ce récit, coupé de sanglots.

Aussitôt M. Alphonse Daudet abandonna le plan de Trousseaux et Layettes. Il avait promis à madame Ebsen de la venger avec un peu de son encre émue et indignée. Mais il lui fallait étudier un monde jusqu'alors inconnu. Ses seuls documents étaient les lettres de la fille à la mère, si navrantes, si vides de sentiment, et permettant de suivre les progrès du mal religieux.

Ces pièces, dans leur brièveté, complétées par les confidences de la mère, permettaient à elles seules de reconstruire une àme. Guvier n'a besoin que d'un os de mastodonte pour réédifier tout l'animal. Il suffit à l'ar-

liste d^uae des faces multiples de la physionomie humaine pour dessiner tout Tindividu : le talent est là. Les lettres ont été reproduites, dans leur intégrité ; Tauteur n'y a ajouté ni un point ni une virgule ; c*est de la vie saignante. Les deux premiers personnages connus et campés, M. Alphonse Daudet a, sur place, étudié les milieux. Il a vu Thôtel Autheman, visité Port-Sauveur, passé des heures dans la sévérité raide de Toratoire, hanté les meetings évangéliques. Point imaginaires les aveux grotesques et pitoyables de Watson, ni la profession canaille du voyou bourré de citations bibliques.

Tout cela s*est passé en plein Paris contemporain, dans une « atmosphère étouffante et démentielle, » devant quelques loqueteux payés pour être sages et des pioupioos entrés pour se chauffer. La passion du surnaturel qo*oo croit éteinte par les progrès de la science est un feu qui couve ; il suffit d'un léger vent pour le réveiller.

Cette fois le vent vient d'Angleterre : c'est la secte hallucinée et hallucinante d'un pasteur wesleyen, William Both, qui, après s'être vu chasser de Genève et de Lausanne, essaie d^envahir Paris. Both, le mare- p ^ chai Both, — toutestmilitairementhiérarchisédansl'ar- '^'■'' roée du salut, ~ • a une fille jeune et jolîe,Gatherine Both, dont il a faitla prêtresse suprême des nouveaux croyants, la maréchale des prêcheuses. Les embrigadés ont un uniforme, reçoivent un salaire assez fort; ils étaient naguère au nombre de 760 officiers et de 15,000 soldats. f/armée du salut a deux journaux, The War cry^ qui tire à 200,000, et une petite feuille pour les enfants, The Little Soldier, Les recrues abondent dans les pays protestants. On racole de toutes manières. Des

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jeunes filles fort accorles, en uniformes, distribuent le catéchisme de William Bolh. De grandes affiches sang de bœuf s^étaJent sur les murs : « L^armée du salut arrive ; sang et feu ! » On processionne ; on chante des psaumes ; on organise des confessions publiques ; Thystérie se donne en spectacle. Il y a une école à Londres où Ton forme des prédicants, farcis de bible, libres de toute instruction humaine. Et, dans ces antres que M. Alphonse Daudet a si bien décrits, on tue en même temps les sentiments les plus naturels et les plus saints. Dieu seul et c'est assez, u Un père, une mère, un mari, des enfants déçoivent Taffection ; en tous cas, ils meurent. Y attacher son cœur, c'est faii*e un mauvais calcula »

Toutes ces observations de détail et tous ces renseignements, rassemblés autour des documents primitifs, formaient un monceau plus considérable que le volume. Il s'agissait de réduire, de mettre en place, et de dresser sur le tout la figure froide et puissante de VEvangéliste, Cette physionomie aussi a dû être prise d'après nature, mais le romancier ne saurait l'avouer à l'heure actuelle. A ces éléments fournis par la folie protestante sont venus s'ajouter des impressions personnelles. Le retour de ci metière qui ouvre le livre est un récent et cruel souvenir. M. Daudet, aussitôt ce premier chapitre paru dans le FigarOy l'apporta à madame Ebsen, au milieu d'une leçon. Pour ne pas perdre le temps de son élève, la vieille dame eut l'idée de lui faire traduire de vive voix ces quelques pages. Mais bientôt, étranglée d'émotion en pensant à sa fille, évoquée par. l'auteur, elle arracha le journal, disant : Assez ! assez I je lirai le reste chez moi; ça fait mal.

!• VEvangélisle, p. 71.

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Mais la mère n'aura pas seule eu mal en lisant ce livre. M. Daudet a le don des larmes. Beaucoup plus que M. Octave Feuillet, il est le poète des femmes. L'auteur de Sy bille s'adressait à des imaginations aristocratiques ; ses manières exquises, son esprit discret donnaient à ses œuvres une élégance qui captivait les duchesses. M. Alphonse Daudet par son humanité souffreteuse, par sa phrase imprégnée d'émotion, saisit le cœur de toutes les femmes qui sentent remuer en elles un besoin d'attendrissement, de dévouement pour les faibles et les malades; le poète les prend par ce qu'elles ont de meilleur, et fait vibrer leurs nerfs « comme des cordes délicatement résonnantes ^ »

C'est cette veine attendrie quilongtemps a uniquement caractérisé M. Alphonse Daudet dans l'esprit de la critique. On lui déniait la puissance. L'aimable conteur des Lettres de mon moulin ne devait pas avoir en lui l'étoffe d*UQ romancier.

On le soupçonnait de souffle trop court pour des œuvres de longue haleine. La transformation manifestée par Fromonl jeune et Ris 1er aîné stupéfia la critique et la mit en colère. Quelle anarchie si tous les talents déjà classés, étiquetés, s'échappaient de leurs cadres ! on voulut ramener l'écrivain à sa chaîne. Vains efforts ! Trois ans après Fromont jeune, M. Alphonse Daudet publiait le Nabab, il était sorti du conte pour n'y plus rentrer.

Des esquisses, ces contes. Une première mise en œuvre des notes.

Toute la vie du midi apparaît pour la première fois dans les Lettres de mon moulin. Où donc le chant des Amoureuses? Ce ne sont plus les grâces de son imagina-

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