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LA FORMULE DU ROMAN NATURALISTE

« Anatomîstes, physiologistes, je vous retrouve pai touti » écrivait Sainte-Beuve dans le Moniteur , à la fi de l'étude sur madame Bovary.

Jje livre avait Timpassibilité dure d'un traité de m( decine ; la physiologie y côtoyait constamment la ps] chologie; la chair des personnages, mise à nu, fouillé jusqu'en ses intimités, gardait le frisson du scalpel.

Empreinte puissante d'une grande race chirurgîcali Comme son père, le médecin de l'Hôtel-Dieu, Gusta\ Flaubert, avec son « regard, plus tranchant que d( bistouris, descendait droit dans Tàme et désarticula tout mensonge à travers les allégations et les pï deurs. »

Madame Bovary inaugure le roman scientifique pj le souci de la vérité, par la profondeur de l'observatioi )t surtout par remploi d'une méthode sûre, substitué

aux tâtonnements de Balzac. Il y a un quart de siècle que le livre initial court le monde; Flaubert a des disciples, maîtres eux-mêmes. L'école vivace de Flaubert se dresse maintenant en face de la descendance épuisée de Victor Hugo.

D3 vigoureux esprits répudient à tort tout embrigadement. La caractéristique d'une école, c'est l'usage de tels ou tels procédés, avec plus ou moins de rigueur et d'à-propos.

Bien des gens trouveront ce mot de procédés terre-àterre et mesquin. Rappelant leurs souvenirs de collège, ils balbutieront Téternel servum pecus d'Horace.

Oui, certains écrivains, nés à ces époques que Sainte- Beuve nomme ingénieusement les tournants de la litté. rature j traduisant comme il peut quelque chose d'intraduisible, apportent avec eux une langue et une formule: les deux choses, distinctes, sont corrélatives; Tune concerne la forme et l'autre le fond ; par exemple le style abstrait des classiques, voilà la langue; la tragédie, voilà la formule. Ils font sortir une littérature du chaos; ils la fixent à peu près pour un siècle. Mais à la suite des Corneille, viennent les Racine qui se servent de la même langue, du même moule, affinent, perfectionnent. Flaubert est de ces hommes qui, prenant la tâche au point où l'ont laissée leurs prédécesseurs, l'achèvent avec tant de décision et de rapidité qu'ils semblent créer, alors qu'ils accélèrent seulement une transformation fatale. Les fils du grand romancier ont employé ses méthodes et sa langue, en raffinant encore. C'est sottement qu'on les accuse de manquer d'originalité et de vivre aux dépens de leur ancêtre. L*originalité ne réside-t-elle que dans la partie purement technique d'un art? Ne serait-il pas ridicule

de prétendre tel peintre inférieur à tel autre parce q se sert de la brosse plus que du pinceau? L*em| d'une méthode, fût-elle empruntée à deux ou trois tistes précédents, ne peut infirmer en rien la bo opinion que Ton a d'un romancier ou d'un dramatui M. Zola est un écrivain original, bien qu'il se serv€ la langue créée par Hugo et de la méthode invaris de Flaubert. Se montrer original, c'est étudier la ture avec conscience et la rendre telle qu'on la voit

C'est pourquoi l'on prétend qu'un critique doit i miner TefTet produit par une œuvre d'art, et non moyens employés pour arriver à cet effet. Il me ç cependant, au risque d'ennuyer les profanes, de monter les rouages étroitement liés du roman nati liste. Je veux voir l'ouvrier à l'œuvre, reconnaître procédés presque mécaniques, me rendre compte d façon dont il communique le mouvement à l'ensem Le vulgaire contemple le décor; entrons danslacouli

M. Maxime Uu Camp a raconté comment Flau fut amené à écrire Madame Bovary, Il venait de li ses amis la Tentation de saint Antoine, et l'auditoir voyait contraint d'avouer que ce long poème en p] manquait absolument d'intérêt.

(( Nous étions tristes en pensant à la déception Flaubert et aux vérités que nous ne lui avions ménagées. Tout à coup Bouilhet dit : (( Poun n'écrirais-tu pas l'histoire de Delaunay? » Flau redressa la tète et avec joie s'écria : « Quelle idé( Delaunay était un pauvre diable d'officier de sj qui avait été l'élève du père Flaubert et que i avions connu. 11 s'était établi médecin tout prèi Rouen, à Bon-Secours. Marié en premières noc< une femme plus âgée que lui et qu'il avait crue rii

il devint veuf et épousa uue jeuae fille sans fortune qui avait reçu quelque instruction dans un pensionnat de Rouen. C'était une petite femme sans beauté, dont les cheveux d'un jaune terne encadraient un visage rondelet, piolé de taches de rousseur. Prétentieuse, dédaignant son mari, qu'elle considérait comme un imbécile, ronde et blanche, avec des os minces qui n'apparaissaient pas, elle avait dans la démarche, dans l'habitude générale du corps, des flexibilités et des ondulations de couleuvre; sa voix, déshonorée par un accent bas-normand insupportable, était plus que caressante, et dans ses yeux, de couleur indécise et qui, selon les angles de lumière, semblaient verts, gris ou bleus, il y avait une sorte de supplication perpétuelle. Delaunay adorait cette femme qui ne se souciait guère de lui, qui courait les aventures, et que rien n'assouvissait. Elle était la proie d'une des formes de la grande névrose qui ravage les anémiques. Atteinte de nymphomanie et de prodigalité maniaque^ elle était bien peu responsable, et, comme on ne la soignait que par les bons conseils, elle ne guérissait pas. Accablée de dettes, poursuivie par ses créanciers, battue par ses amants, pour lesquels elle volait son mari, elle fut prise d'un accès de désespoir et s'empoisonna. Elle laissait derrière elle une petite fille, que Delaunay résolut d'élever de son mieux; mais le pauvre homme, ruiné, épuisant ses ressources sans parvenir à payer les dettes de sa femme, montré au doigt, dégoûté de la vie à son tour, fabriqua lui-même du cyanure de potassium et alla rejoindre celle dont la perte l'avait laissé inconsolable ^ »

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