‹ L'évolution naturalisteChapitre 41 sur 86 · E. Zola · texte numérisé non relu

E. Zola

plus bas, ]es soies chatoyantes. Puis, il précisera, il distinguera des rondeurs de chair, des nuques et des épaules et les fera ressortir dans renchevètrement des falbalas ; il piquera d'une touche de pinceau des scintillements dans le noir des chevelures. Descendant par l'attention et Tarialyse à d'autres détails saillantf«, il discernera des lignes pleines et grasses, des lignes sèches et roides, son œil sera tiré par l'éclat d'une boucle, la moire et le velouté d'un ruban, et chaque coup de pinceau particularisera l'impression générale. Par dessus tout cela, le sautillement des éventails, et le tour est joué.

Les dessinateurs sévères d'autrefois traitent d'escamotages les trompe-j'œil modernes. Il faut peut-être regretter plus vivement l'introduction dans les lettres des procédés de la peinture. J'ai dit ailleurs, après Sainte- Beuve, que cet art-là pouvait très difficilement lutter contre cet art-ci dans les figurations matérielles. Un juste pittoresque a sa raison d'être, mais ne saurait justifier l'anarchie de la phrase nouvelle. On s'est révolté contre la hardiesse des scènes et des mots de 11. Zola, et l'on a pas remarqué qu'il est né « soldat de Tordre, » combattant tant qu'il peut, au nom de « la grandeur simple du génie national )),les tendances révolutionnaires de ses amis, M. Edmond de Concourt et M. Daudet. Qu'est-ce que ce bout de phrase incompréhensible: « des profils perdus de santé pleine en lignes arrondies de la taille au chignon ou de fine maigreur, ^^élancés de la ceinture serrée d'une petite boucle brillante au cou long, noué d'un velours. » Ce finale haché et sans harmonie nécessite une traduction : Parmi ces profils vaguement entrevus les uns, pleins de santé, s'arrondissaient en lignes grasses de la taille au

chignon ; les autres élancés dessinaient une (Ine maigreur de la ceinture bouclée d*un brillant au cou long, noué d'un velours.

En littérature, l'abus du pittoresque conduit à Tobscurité.

Ce qui constitue Toriginalité du style de M. Daudet beaucoup plus que ces tortillements de phrase, c'est la délicate originalité des images. Voici une légère tombée de neige à Blidah : « Dans cet air algérien si léger, si pur, la neige semblait une poussière de nacre. Elle avait (les reflets de plume de paon blanc. Le plus beau, c'était le bois d'orangers. Les feuilles solides gardaient la neige intacte et droite comme des sorbets sur des plateaux de laque, et tous les fruits poudrés à frimas, avaient une douceur splendide, un rayonnement discret comme de. l'or voilé de claires étoffes blanches. Gela donnait vaguement l'impression d'unefète d'église, de soutanes rouges sous des robes de dentelles, de dorures d'autel enveloppées de guipures... » Assez bizarre, mais si juste ! On a dans les yeux l'éclatante poussière blanche, le miroitement des prismes microscopiques et les tons chauds des oranges un peu voilés. Ne*trouvet-on pas avec raison ces descriptions « aveuglantes?»

M. Alphonse Daudet a rendu avec un éclat féerique le flamboiement des usines d'Indret. Sa prose délicate se fortifie pour ces pages un peu rudes. Je ne connais guère d'irradiation plus intense que celle de la chambre de chauffe du Cydnus : un enfer à la lourde atmosphère traversée de soufûes glacials. Tout cela sans grands mots creux, à force d'observations menues. La phrase a l'allure des êtres et des choses ; exemple, cet autre tableau très moderne : « au coup de sifflet, le train s'ébranle, s'étire, tressaute bruyamment

surdes ponts, traversant les faubourgs endormis, piqués de réverbères en lignes, s'élance en pleine campagne *. » Chaque bout de phrase a les brusqueries, les^entrechoquements, les « rebondissements ' » d'un train au départ. La caractéristique de ce style, c'est l'allure ailée, le sautillement perpétuel. Les périodes de M.Zola, massives et carrées, s'avancent puissamment en bon ordre comme une infanterie pesante; les phrases de M. Daudet voltigent dans la poussière comme une nuée de cavaliers arabes, burnous au vent, harcelantes et

vite envolées.

Outre une vision spéciale, tout artiste a une manière de comprendre le monde, une philosophie, si l'on veut, qui lui appartient en propre. Il n'y a ni deux visages, ni deux cerveaux qui soient semblables. Mais les facultés d'un même homme ont entre elles un rapport étroit et mystérieux ; derrière l'œil se cache l'organe de la pensée et l'idée derrière l'image.

On est encore obligé de revenir au tempérament. Lorsque M.Zola s'enferme dans un de ses personnages, et vit avec lui, il s' affecte surtout des sensations de son héros ; chez M. Alphonse Daudet le sentiment prime la sensation ; tandis que l'un des deux écrivains est surtout physiologiste, l'autre reste un psychologue. Les deux natures ne sont pourtant pas aussi tranchées que ces deux mots. Il n'y a là que l'indication de la faculté dominante. M. Daudet, qui se plaît surtout à étudier des états de pensée, réussira mieux que son rival à peindre les natures compliquées. Dans les êtres d'une certaine culture, l'instinct cède le pas au raisonnement, la sensation au sentiment : M. Daudet trouve en de tels sujets

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