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Les Rois en exil, 3. VBvangéliste

(Jo quoi exercer ses facultés. Félicîa Ruys, Elysée Méraut, la reine Frédérique, Dargenton ou TEvangéliste sont des produits d'une civilisation avancée, et non des êtres de premier mouvement. Les mille nuances de leurs pensées ne peuvent être rendues que par un délicat, aux sentiments affînés ; il y faut une finesse de touche qui exige de la souplesse et de la légèreté de main.

i^insi, presque toujours, lorsque M. Alphonse Daudet a essayé de peindre les mœurs populaires, y apportant des délicatesses d'aristocrate, il a prêté trop facilement à ses création*» objectives des sentiments tout personnels. Le Bélisaire de Jack, par exemple, a des sentiments trop déliés pour sa classe ; Thomme du peuple est presque toujours d'un mécanisme très simple, livré à son premier mouvement, et ses sentiments restent Técho très affaibli de ses sensations. Il faut dans la peinture des basses classes une franchise de touche et une décision que n'a pas M. Daudet, un peu timide. Il avoue avoir toutes sortes de répugpances à risquer des mots crus. La scène du Nabab où Monpavon et Jenkins noient dans les latrines les papiers de Mora a coûté à l'auteur un mal énorme ; il n'a pu se résigner à appeler les choses par leurs noms *.De pareils dégoûts nuiraient à la franchise d'un roman sur le peuple.

Une des nouvelles de Robert Helmont^le AS'm^e, contient en raccourci tout V Assommoir. Peui-èivG M. Zola s'en estil inspiré, en soufflant àTidée première cette puissance à laquelle M. Daudet n'arrive que porté par son émotion dans les instants pathétiques. Il y a dans YAssom^ moi'r des lueurs de cabaret et des reflets de bouteilles qui font pensera quelques lignes du Singe, « A travers les vitres troubles où les bouteilles rangées mêlent

1. (i Où étaient-ils?... Saint-Simon seul pourrait vous le dire...»

leurs couleurs fausses, le vert vénéneux des absinthes, le rose des bitters, les paillettes d'or des eaux-de-vie de Dantzig, des cris, des chants, des chocs de verres viennent jusque dans la rue avec le tintement de l'argent jeté au comptoir par des mains noires encore de ravoir gagné. » Le Singe esquisse la vie ouvrière, l'attente fiévreuse des pauvres femmes à la porte des usines^ les jours de paie, leur guet le long des cabarets où l'ivrogne trinque avec ses camarades, pendant que les petits enfants pleurent de faim, les reproches criards au mari, meilleur au fond qn'il ne veut en avoir Tair. Si M. Alphonse Daudet avait utilisé ces indications comme tant d'autres, il aurait écrit un Assommoir assez semblable en apparence à celui de M. Zola, en réalité très différent. La petite femme souffreteuse et lés enfants malingres auraient accaparé tout l'intérêt. Certes le romancier n'eût pas planlé debout Gervaise, belle bète nonchalante, de chair amoureuse, aux lèvres Touges et friandes, aux bras potelés, aux hanches larges, descendant peu à peu jusqu'à l'abjection noire. Coupeau gueulard, grossier, d'intelligence éteinte, Tomissant au coin des bornes, aurait elfrayé l'artiste délicat. Mais le livre eût été plein d'une veine d'émotion à la Dickens ; les souffrances de Jack enfant, àme tenaillée par le destin, martyrisée par ce qu'elle a de plus cher au monde, la maladive résignation ou les pleurs nerveux d'une Delobelle populaire eussent attendri tous les cœurs. M. Alphonse Daudet ne saisira jamais qu'un côté du peuple, et le moindre, ses tendresses et ses douleurs. Les êtres instinctifs veulent être pétris en pleine pâte. Or, comme les natures distinguées auxquelles s'attache de préférence M. Alphonse Daudet forment une élite, noyée dans des flots vul-

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gaires, le romancier a tracé bien rarement des tableaux d'ensemble. M. Zola, dans chacun de ses romans peint un large morceau de cette société du second empire dont il veut laisser Fidée. Pot-Bouille livre la bourgeoisie comme Y Assommoir avait donné le peuple de Paris, comme Nana raconte le monde des filles. Parcourez, au contraire, lesromansdeM. Alphonse Daudet.

Jack est Tétude très curieuse de Tavortement artistique : c'est un monde tout spécial.

Les Rois en exil ne sont guère qu'une suite de monographies. On trouve dans le livre Texistence des souverains dépossédés, brusquement transplantés dans le terreau parisien, livrés à tous les entraînements. Lorsgue Nana ou Lantier s'élèvent jusqu'au type, représentent par leurs traits essentiels toute la race des courtisanes et des noceurs des barrière, Christian II, avec ses vices et ses faiblesses, n'est et ne peut être qu'un portrait particulier ; les ménechmes de la reine Frédérique sont rares, et l'on ne rencontre pas des ducs de Rosen ou des Elysée Méraut à tous les coins de borne. Le milieu où ces êtres s'épanouissent, ce faux luxe cachant les privations les plus dures, cette majesté dans l'infortune, semblable à une façade neuve couvrant les décrépitudes d'une maison en ruine, ajoutent au particularisme du tableau. Les historiens futurs trouveront ici un coin de Paris contemporain, mais rien qu'un coin.

Numa Roumestan se renferme dans l'étude du méridional , et d'un certain méridional, du midi et d'un certain midi. « Ma Provence, dit M. Emile Zola, celle dont Tàpreté ardente souffle encore sur ma face, a plus de rudesse, et le mistral gerce mes lèvres, brûle ma peau, emplit la vallée de sa dévastation, si terrible qu'il pâlit le ciel bleu. »

Dans V Evangéliste M. Alphonse Daudet expose un casde pathologie féminine, rhystérie religieuse, et encore dans un inonde protestant très spécial. Déjà les frères de GoDcourt, dans Madame GervaùaiSy avaient minutieusement décrit Tenvahissement d'un cerveau malad par le mysticisme catholique de Rome. Gomme eux, M. Daudet s'attache à des exceptions. L'influence des auteurs de Germinte Lacerleux se fait sentir. Mais, tandis que les Goncourt étudient jour à jour l'évolution morale de Madame Gervaisais, M. Alphonse Daudet passe trop brusquement sur les combats intimes d'Ëline Ebsen. Les Lorie et les Romain prennent trop de place; la victime de l' Evangéliste, pas assez. Le poète a cru cievoir adopter pour ce livre un style simplifié, libre de longues descriptions inutiles ; rien que les milieux cJéterminants. Le roman a la sévérité froide d'un %.emp]e protestant. Je regrette seulement les épisodes J olis et distrayants. Plus de psychologie aurait nui au Succès mais augmenté la valeur de l'œuvre d'art.

Ces études de natures compliquées demandent des

^^mnées de recherches miscroscopiques. Autour d'elles,

^< tout est long, difficile, dit M. Edmond de Goncourt,

diplomatiquement laborieux à saisir. L'intérieur d'un

ouvrier et d'une ouvrière, un observateur l'emporte en

^ne visite ; un salon parisien, il faut user la soie de

ses fauteuils pour en surprendre l'àme, et confesser à

fond son palissandre ou son bois doré *. »

M. Emile Zola veut dans ses Rougon-Macquart faire entrer l'étude du monde artistique. Il compte tout étudier depuis l'impuissance jusqu'au génie. L'analyse pénétrante d'un homme supérieur, aux ressources multiples, aux nuances infinies, serait peut- 1. Préface des Frères Zemganno,

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être le summum de Part. Mais une pareille besogne a de quoi effrayer. J'imagine que Ton examine le cas de Sainte-Beuve. Comment concilier son féminisme à outrance, très bestial, avec les délicatesses de son esprit ?

Vivant de préférence dans une humanité très raffinée, souvent saisie de manies élevées qui annihilent « les appétits de la béte, » dans la société d'en haut qui jusqu'en ses vices garde une élégance aimable, M. Alphonse Daudet n'a pas l'amertume qu'inspire le spectacle des hideuses plaies largement étalées. Sans doute ses dégoûts lui ont aussi fait détourner la tête systématiquement des bassesses et des vilenies. De là, l'optimisme qui se dégage de cette œuvre.

M. Alphonse Daudet trouve, comme Jean-Jacques, l'homme naturellement bon. Mais, trop observateur pour ne pas discerner le mal persistant et trop consciencieux pour le taire de parti pris, il le crible de ses ironies. Il ne croit pas nécessaire de se fâcher à propos d'une méchante femme ou d'un méchant sonnet. Mais il n'est pas davantage Fhilinte. Il ne pactise pas avec la sottise et la laideur humaine. Il les explique et les fait bénéficier de circonstances atténuantes. Heureuse disposition d'esprit qui change en une galté nerveuse l'hypocondrie de la plupart des romanciers contemporains. M. Emile Zola ne peut« lire un journal sans pâlir de colère. » La raillerie constante de M. Alphonse Daudet me semble plus hygiénique et plus philosophique. De sa tendance à tout expliquer, à considérer l'être répulsif comme un malade à plaindre, M. Daudet garde une touche trop lumineuse. Dans ses toiles, ensoleillées comme des peintures d'Orient, on voit des ombres rares, courtes, peu appuyées. La gamme des

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teinles attristantes n'est qu'indiquée. M. Zola abuse de la physiologie. M. Daudet n'en use pas assez; son éducation sci(3ntlfjque reste incomplète. Il répugne à pénétrer avec Balzac, avec Flaubert et les Goncourt jusqu'aux bas-fonds de la créature humaine, et n'étudie que les parties nobles.

Lorsque dans la nature le beau moral manque, c'est dans son imagination que le romanci'T le va chercher. 11 crée alors de toutes pièces des personnages touchants et gracieux à qui le souci du détail matériel donne une apparence de vie, mais rien qu'une apparence, car leurs perfections sont idéales. Telle l'Aline Joyeuse du ISaôaô, Pas une ombre à cette figure radieuse. L'amour d'Hortense pour le tambourinaire, dans Roumestan, est une faute de psychologie qui, par son romanesque, gâte les parties observées du livre. Cette fantaisie, du reste, loin de nuire au succès matériel d'un ouvrage, y contribue. Elle attire et retient beaucoup de lecteurs, et surtout de lectrices, qu'effraierait la continuité de l'observation, nécessairement un peu grave, un peu attristante, comme la vie. Mais,pour l'artiste, ces créations déparent les romans de M. Alphonse Daudet. Il y a là un compromis fâcheux entre l'ancien roman d'imagination pure et le roman d'histoire. Avec le temps les parties vieillottes s'accuseront. Autant de lézardes dans ^n vaste et élégant édifice.

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