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LE MÉRIDIONAL

« Il y a de nos yeux dans lespaysages ou les gens qae nous regardons, » lit-on dans V Évangéliste, La phrase inverse serait aussi juste. Personne ne conteste plus l'énorone influence des milieux. Ily a du soleil de Nîmes dans le style de M. Daudet.

Dans Numa Roumestan, le romancier a opposé l'homme du Nord àThomme du Midi, il a montré combien était différente leur façon de sentir et de concevoir. Le méridional, gesticulateur et bavard, volontiers menteur, comme tous les bavards, en impose aux autres et s'en impose à lui-même, àforcede faconde vaniteuse et de promesses inconsidérées. Il subit perpétuellement la griserie de la chaude atmosphère natale; comme dans certains miroirs, les choses et les hommes grossissent ou se dédoublent à l'inOni dans ses yeux. Il prend à toute heure les moulins à vent pour des

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géants. Pour lui, un Roumestan est un grand homme ; sa joie atteint au trépignement, et se communique, ainsi qu'une traînée de poudre ; un rien devient un événement. Mais à cet exubérant enthousiasme correspondent des inimitiés aussi peu motivées. Les luttes du Midi pendant la révolution, et les premières années de ce siècle, avec leurs sauvageries, ressemblent à unégorgement de fous furieux ; ces hurlements et ces basses cruautés populacières relèvent de Taliéniste.

Il y a des jours oîi un vent de folie souffle à travers les foules, surtout à travers les foules de là-bas. Mais en temps ordinaire, le méridional a heureusement une manière plus humaine,'quoique tout aussi exagérée, de manifester ses hostilités. Ces jours-là, il donne un libre cours à son ironie, une ironie nerveuse, acérée, obsédante, qui ne ressemble pas à la blague parisienne. Tandisque celle-ci reste bonne enfant, la moquerie du midi s'arme d'un dard comme Tabeille.

Avec le don d'attendrissement, le don d'enthousiasme et d'ironie, qu'il a hérité de ses pères, caractérise M. Alphonse Daudet.

Une des grandes lois, indiquées par Flaubert dans Madame Bovary impose aux romanciers l'impersonnalité absolue. L'œuvre gagne en belle ordonnance, donne plus puissamment l'image de la vie réelle. Mais M. Alphonse Daudet ne peut se contenir. Il est tellement ému que son émotion déborde. Il faut que ses larmes coulent, cette expansion le soulage. Non qu'il use du inoi, et coupe son récit par des pensées d'auteur comme Balzac. L'intervention est indirecte et se traduit par une allure exclamative. Le suicide manqué de Désirée qui veut engloutir dans la Seine son amour dédaigné, une des pages les plus émouvantes que je

coanaisse, est suivi d*une série d^excJamations. La toile baissée, le chœur prend la parole. « Ohl non, elle ne recommencera pas, monsieur le commissaire peut être tranquille. 11 n'y a pas risque qu'elle recommence. Gomment ferait-elle d'abord pour aller jusqu'à la rivière, maintenant qu'elle ne peut plus bouger de son lit? » Dans ie Nabab f lorsque Jansoulet, indignement accusé par ses collègues, sort de l'assemblée, |au bras de sa mère, le romancier laisse échapper en son honneur un chant lyrique : « Couple grandiose et rustique, s'écriet-il, les millions du fils illuminant la paysannerie de la mère comme ces haillons de sainte qu'entoure une chasse d'or, ils disparurent dans le beau soleil qu'il faisait dehors, dans la splendeur de leur carrosse étincelant, ironie féroce, en présence de cette grande détresse, symbole frappant de l'épouvantable misère des riches. » On sent rapitoiement et l'admiration. Ailleurs, un personnage est chargé de traduire les sentiments de l'écrivain. Jack expire à l'hôpital, abandonné de sa mère, tendant en vain son oreille aux bruits de la rue. La malheureuse arrive enfin pour trouver son enfant mort :

« La mère eut un cri d'épouvante.

— Mort?

— Non... dit le vieux Rivais d'une voix farouche... Non... Délivré! »

Et dans le mot final l'auteur a résumé l'impression de ce livre de pitié, de colère et d'ironie, il a souligné les douleurs poignantes d'une longue agonie, il jette avec sa plume un cri de soulagement et sort de son récit comme d'un mauvais rêve. Il lui fallut longtemps pour se remettre de Jack il eut une véritable convalescence intellectuelle, sous les orangers et près

des flots bleus de la Méditerranée. Dans ce cerveau épuisé par un récit déchirant, la sérénité des idées ne revint que peu à peu.

A ce prix seulement on écrit de grandes œuvres. L'artiste unit une sensibilité féminine à une mâle vigueur de pensée ; il a des joies et des douleurs d'une intensité inconnue des autres hommes. On s'est scandalisé sottement d'une phrase de Moreau de Tours : Le génie confine à la folie, sans considérer que TexaitatioQ cérébrale rompt l'harmonie entre le sang et les nerfs, et qu'en cette harmonie réside précisément la santé. D'ailleurs l'histoire est là. Les hallucinations de Balzac ressemblaient à de la démence; le frère de Victor Hugo mourut fou.

Les douleurs surtout s'incrustent dansTesprit d'un sensitif, et des années après, la sensation des heures mauvaises se réveille au moindre contact, toute vibrante. Cruel privilège des grands hommes ! L'œuvre est alors une délivrance, on en souffre, mais on y verse le trop-plein de son amertume. Les Zola enferment les rancœurs de leur jeunesse misérable dans un livre noir de détresse et de vices, les Flaubert moquent leurs illusions avec le gros rire amer qu'on entend entre les lignes de Madame Bovary \ les Daudet retrouvent dans les souffrances de Jack leurs peines d'adolescence.

Ce n'est pas un concert à dilater le cœur, Leurs déclamations sont comme des épées, Elles tracent dans Tair un cercle éblouissant, Mais il y pend toujours quelques gouttes de sang.

Les impressions personnelles que M. Alphonse Daudet ne cherche pas à déguiser, loin de nuire au récit, y mettent de la saveur, un laisser-aller, une franchise qui ont leur charme.

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Dans tous ces romans, mais sartoat dans Jack et dans Numa Roumestan^ le railleur de Tartarin larde continuellement de coups d'épingles les ridicules et les vices. C'est une moquerie nerveuse, redoublante,cruelle parfois, sans qu'il y paraisse ; elle laisse son aiguillon dans la plaie. Le poète s'acharne sur sa victime, et chaque coup de pointe la fait saillir, la grave davantage. La galerie des « ratés » vit. D'abord Delobelle, le raté du théâtre, vaniteux comme un paon, et, dans son égoîsme, trouvant naturel d'exterminer sa femme et sa fille, cabot, toujours cabot, posant jusque dans la douleur vraie, jouant l'enterrement de son enfant. « C'est la spécialité de cette race qui fait son étude d'interpréter la vie, de tout comprendre à faux et de garder dans les yeux l'optique convenue, sans ombre, des planches *. »> — « A un momentDelobelle, n'y pouvant plus tenir, se pencha vers Robricart, qui marchait à côté de lui. — As-tu vu? — Quoi donc? — Et le malheureux père en s'épongeant les yeux murmura, non sans quelque fierté: Il y a deux voitures de maîtres '. » Puis le phénoménal Hirsch, raté de la médecine, inventeur d'une médication parles parfums, empoisonnantà force d'aromates les clients qu'il racole par aventure; Labassindre, raté de la musique, se rengorgeant, tendant sa grosse bedaine,' poussant à tout instant hors de son « creux » la note profonde spéciale, afin de se rendre compte qu'elle y caserne bien toujours ; l'anonyme taciturne, entouré de respect parce qu'il a lu Proudhon. Moronval, raté universitaire, exploitant ignoblement les exotiques qui doivent rt cevoir de lui une éduca-

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