‹ L'évolution naturalisteChapitre 6 sur 86 · Biaxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. I · texte numérisé non relu

Biaxime Du Camp. Souvenirs littéraires, t. I

Chaque mot mérite d*ètre retenu. L'histoire de ma dame Delaunay, tel est le document humain qui a serv de base à Flaubert. George Saad, lorsqu'elle voulai faire un roman, étalait sur sa table deux ou trois ca hiers de papier blanc, et, sans aucune préparation sans même avoir de plan, se mettait à l'ouvrage. Se bâtisses sont en carton-pâte et s'effondrent une à une Flaubert construit à chaux et à sable.

D'abord, il prend la réalité telle quelle; sauf deux 01 trois détails, le récit de M. Maxime Du Camp sembli une analyse de Madame Bovary : Flaubert ne fait pa de son héroïne un laideron, voulant sans doute rendr< plus compréhensibles les passions qu'elle inspire, e enfin, le mari, au lieu de s'empoisonner comme sj femme, meurt de chagrin. Nul ne saurait reprocher { l'artiste, au docteur ès-sciences sociales, ces rares e minces libertés.

Les deux figures principales sont posées. Aucuns frai d'imagination dans la suite des événements ou dans li conception des caractères, aucune déformation, par con séquent. A Lamartine qui lui reprochait son dénoue ment et lui disait : « Vous avez été bien dur pour votri héroïne ; elle est certainement coupable, mais il y \ une telle disproportion entre la faute et le châtiment ! ] Flaubert pouvait répondre : « J'ai tout simplement écri sous la dictée des événements; mon roman n'est qu'ui procès-verbal rédigé par un artiste. »

J'ai souligné le mot déformation, c'est qu'en efTet, s l'on s'avise de modifier sensiblement la nature, mêm( lorsqu'on se donne la peine de l'observer, on risque di créer des monstres, et, pour les besoins d'une situation de faire voyager le lecteur à travers l'impossible» Or par définition, une œuvre d'art qui n'est pas une ode

doit se borner à donner l'image d'un coin de nature. Il faut que nous soyons bien profondément gangrenés parle lyrisme romantique pour ne pas admettre sans discussion de si éternelles vérités.

Toutes les contraintes apparentes sont en réalité des aides ; le souci de l'exactitude donne à un roman une intensité de vie extraordinaire. On sait la conscience de Flaubert. Il dépouillait quelquefois une bibliothèque pour trouver un détail. A force d'interroger les faits, de creuser les caractères, tous les développements physiques ou moraux lui apparaissaient : un pli de lèvre, un froncement dérobe, l'odeur d'une chambre, la façon très particulière dont le soleil fait saillir un meuble dans telle circonstance ne lui échappent pas plus que le plus insaisissable mouvement de la pensée. Par une sorte d'hallucination, il voit devant lui les personnages avec lesquels il vit, et dit jusqu'à la couleur de leur prunelle, jusqu'aux moindres signes de leur visage. Bien plus, il jouit avec eux, il souffre avec eux. Il frissonne de volupté lorsque madame Bovary se jette, fiévreuse et délacée, dans les bras de Léon, il agonise avec elle : <c Mes personnages m'affectent, me poursuivent ou plutôt c'est moi qui suis en eux, raconte Flaubert à M. Taine. Quand j'écrivais l'empoisonnement d'Emma Bovary, j'avais si bien le goût d'arsenic dans la bouche, j'étais/ si bien empoisonné moi-même que je me suis donn^ deux indigestions coup sur coup, deux indigestions très réelles, car j'ai vomi tout mon dîner ^ »

D'ailleurs Flaubert travaille d'après ses souvenirs et ses lectures, sans rien livrer à la fantaisie, au désir de produire des effets bon gré, mal gré. La veillée funèbre de Homais et du curé Bournisien près du corps de ma-

i. De rintelUgence, par H. Taine. Livre II, chap. I•^

dame Bovary n*est qu^un souvenir de la triste nuit que passa Flaubert aux pieds du cadavre de son ami Le Poitevin, mort jeune. A propos de Textrême onction administrée à la mourante, le poète ne fait que commenter les paroles de la liturgie. Il consulta des livres spéciaux.

La charpente de Tœuvi'c établie, les avantages de la méthode constatés, suivons Flaubert dans les déductions qui lui détaillent les caractères de ses héros.

Le romancier naturaliste, loin de prendre dans um vie, ainsi que Tidéaliste, une période de tant d^années sillonnées par quelques aventures, a soin de remonter! Tenfance et aux impressions premières d'où tout doit dé couler. La méthode ancienne était absurde, car on n( peut voir dans une existence humaine que le dévelop pement d'un tempérament et d'un caractère dans de circonstances déterminées. Si Ton ne remonte pas au: causes, comment énumérer les conséquences? Flauber obéit à la logique. Dans sa méthode admirable, riei n'est livré au hasard. Le romancier naturaliste par d'un fait; ce fait est lié à d'autres faits qui l'ont produil Il n'y a qu'à remonter la chaîne. Ainsi l'auteur de Mù dame Bovary a dû se dire, en apprenant la mort de De launay : Pourquoi s'est-il empoisonné? — Parce que 1 mort de sa femme lui avait brisé le corps et l'intellî gence. — Etpourquoi le premier suicide? — Parce qu la femme du médecin était acculée par une meute d créanciers. — Pourquoi toutes ces dettes? — Parc qu'elle voulait éblouir, séduire, se livrer pleinement ses instincts sensuels. — D'où venait cette monomani adultère? — Des rancœurs et des dégoûts du mariag< — Pourquoi ces dégoûts? — Parce que les époux, d

tempérament contraire, étaient encore divisés par l'éducation etn'avaientrienqoi les rapprochât. Ces déductions conduisent aux origines. Connaître le sol dans lequel naît une créature humaine, sa race, ses premières impressions, le milieu qui influe sur elle à Tâge adulte, c^est avoir la cief de son caractère.

Les éducations mystiques exercent des ravages sur les intelligences féminines. Lisez, si vous voulez être convaincus, les premiers volumes de Y Histoire de ma vie par George Sand. L'encens, les fleurs, Tombre, les chuchotements de Téglise, ce reste de moyen âge dans notre monde moderne, que de détraquements nerveux cela n'a-t-il pas produits? Madame Bovary n'est que Tétude d'un cas pathologique extrêmement fréquent dans nos sociétés avancées.

Voilà madame Bovary avec sa mauvaise éducation idéaliste; en pension, déjà nerveuse et détraquée, elle n'aime de l'église que ses parfums et son mysticisme sensuel. Au fond du cloître où aucun bruit du monde ne lui parvient, elle est déjà la névrosée dont parle M. Du Camp. — Pleurant pour un rien, inventant de petits péchés pour rester plus longtemps dans l'ombre du confessionnal, sous le geste bénisseur du prêtre, elle songe à des félicités vagues, elle s'élance dans je ne sais quelles contrés féeriques. Son imagination commence à manger son cœur. Elle aura beau retourner tout à l'heure à la ferme du père Rouault; elle y marchera toujours dans <( son rêve étoile, » elle y verra aussi peu les réalités qui l'entourent. Double question de tempérament et d'éducation.

Voici, au contraire, Charles Bovary. Médiocre, incurablement médiocre, de sang épais et d'intelligence lourde, patient, sans imagination, ne sortant jamais du

ierre-à-ierre ; aimant, du reste; bonne pâte d'homme vulgaire.

Attachez Tun à Fautre ces deux êtres qui ont été se duits au premier abord, peut-être par leurs contrastes. Que va-t-il arriver? Les événements résultent parfoi du hasard, plus souvent de la force des choses, de li logique des caractères. Emma, tombant de hau dans la prose de la vie quotidienne, fînira bien vit par s'apercevoir de la pauvreté intellectuelle de Chat les ; ce sera du mépris, des regrets — mépris activan les regrets. — Ah I si Ton avait su I

Charles reste trop bête pour s'apercevoir du mépri qu'on lui témoigne. Plus Emma se montrera amère € dédaigneuse, plus il sera prévenant, mais d'une prév< nance gauche et maladroite, plus aussi son terre-à-terr heurtera les imaginations romanesques de sa femme

« Le dos, le dos tranquille » de Bovary sera « irr tant à voir. » Charles « rentrait à dix heures, minu quelquefois. Alors il demandait à manger, et, comm la bonne était couchée, c'était Emma qui le servait, retirait sa redingote pour diner plus à son aise. Il d sait les uns. après les autres tous les gens qu'il ava rencontrés, les vilJages où il avait été, les ordonnance qu'il avait écrites, et, satisfait de lui-même, il mangea le reste du miroton, épluchait son fromage, croqua une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait mettre s lit, se couchait sur le dos et ronflait.

« Comme il avait eu long temps l'habitude du bonn de coton, son foulard ne lui tenait pas aux oreillei aussi ses cheveux, le matin, étaient rabattus pêle-mê sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreilli dtsaot l89 cordons se dénouaient pendant là. nuit. Il po tëit t0fc^(lo^s de fortes bottes qui ftvaièiit dâ iéoti-d(^pt«

deux plis épais obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de Tempeigne se continuait en ligne droite, tendu comme un pied de bois. Il disait que c^était bien assez bon pour la campagne ^ »

Ces faits menus, qui montrent bien le prosaïsme du pauvre homme, ne sont pas précisés sans intention par Flaubert. Avez-vous remarqué combien, lorsque nous avons de Taversion pour une personne^ sa manière d'être, ses moindres gestes agacent les nerfs, tandis qu'au contraire chez une personne que nous aimons, les gestes les plus banaux, les paroles même choquantes, seront non seulement excusés, mais admirés, mais aimés?

Gomme on sent qu'Emma, servant le dîner de Bovary et écoutant ses racontars avec une moue de dédain aux lèvres, devait « percevoir un autre homme. Il habitait la contrée bleuâtre où les échelles de soie se balancent à des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarté de la lune. Elle le sentait près d'elle, il allait venir et l'enlèverait tout entière dans un baiser. Ensuite elle retombait à plat, brisée ; car ces élans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes débauches *. »

Que l'apparence de cet amant idéal se présente ; que ce soit Léon, le petit clerc d'avoué élégiaque, ou Rodolphe, le gentilhomme bellâtre, et madame Bovary se jettera dans ses bras. Non qu'il n'y ait lutte en elle. Elle cherche d'abord à verser dans l'oreilled'un prêtre le trop-plein de ses espérances et de ses douleurs vagues, à s'enivrer d'élans voluptueux dans la griserie de l'encens et des fleurs, comme aux jours de son enfance, mais elle se heurte à

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