‹ L'évolution naturalisteChapitre 51 sur 86 · THÉORIES MATÉRIALISTES · texte numérisé non relu

THÉORIES MATÉRIALISTES

Un jeune homme, au sortir des griseries romantiques, se glisse, attiré et repoussé à la fois, dans le monde des Bougon-Macquart, La bestialité des personnages lui donne la sensation qu'on éprouve devant les opulentes carnations d'un llubens. C'est la même exubérance de chair, la même couleur éclatante; les muscles, détaillés, frissonnent; le sang court sous la peau rose dans l'enchevêtrement bleuâtre des veinules. L'œuvre vient assurément d'un anatomiste, dédaigneux des draperies complaisantes, et qui a passé bien des heures à l'amphithéâtre, le scalpel à la main. Mais M. Zola pousse l'adoration de la vie plus loin que le grand Flamand. Dans la liberté de ses toiles, il marie les attitudes cyniques aux attitudes majestueuses, l'ombre des laideurs à l'éblouissement des chairs grasses ; la kermesse se mêle perpétuellement à l'Olympe.

Le romancier a Timpudeurdu médecin, il étale toutes les hideurs et va chercher ses mots jusque dans les coins honteux du dictionnaire; il est le peintre des instincts ; uae odeur humaine se dégage de ses œuvres. Yoilà le secret de cette souveraineté littéraire que M. Edmond Schérer a constatée haineusement. M. Zola reflète les moindres nuances de son âge tout matériel.

La prose de Flaubert etdesGoncourt, refondue dans sa forge, sans rien perdre en précision et en couleur, a acquis une force incomparable. D'abord trop chargée, elle se simplifie de jour en jour, rejette les scories, et ce flot délave, rouge et clair, s'étale, par larges coulées successives, sur toute la France contemporaine.

Dans le livre, c'est le va-et-vient de la rue ; les caprices du romancier n'ont garde de se substituer, pour une péripétie ou pour un dénouement, au hasard des événements et à la logique des caractères. La fréquentation desGoupeau et desJosserand dégoûte des poupées idéalistes.

Les constructions artificielles n'ont plus de charme; oa voit trop distinctement les ficelles des pantins mécaniques.

On a parlé de photographie, à propos des romans naturalistes. Sottement, car les yeux qui observent et la main qui traduit entrent dans un tableau autant que la nature même. « Les endroits, dit M. Alphonse Daudet dans VFvangéiïste, se transforment à nos impressions personnelles, tant il y a de nos yeux dans les paysages ou les gens que nous regardons. )>

La variété des visions et la diversité des esprits constituent la variété des œuvres d'art et la diversité des styles.

Chaque homme est un miroir qui reflète l'univers, et

il n'y a pas deux de ces miroirs identiques. Mais, comme si cesdifiérences naturelles ne suffisaient pas, beaucoup d'artistes en créent d'autres, tout artiûcielles ; bien des miroirs ont leur cassure, bien des esprits s'enferment dans une idée préconçue.

M. Emile Zola s'est ainsi approprié, avant de com- /imencer sa grande œuvre des Rougon-Macquart^ une I I conception philosophique du monde, la conception de f 1 M. Taine. « Le vice et la vertu sont des produits comme / le vitriol et comme le sucre. » M. Zola va plus loin ; / « Physiologiquement, écrit-il, les Rougon-Macquart sont la lente succession des accidents nerveux et sanguins qui se déclarent dans une race, à la suite d'une première lésion organique... » Donnant à ces principes une portée trop exclusive, il a trop restreint les manifestations humaines aux instincts de la bête, il a trop négligé la pensée et le sentiment qui, pour les vrais matérialistes, sont aussi des accidents nerveux et sanguins. En vertu de quelles lois précises de l'hérédité a-t-il réduit presque toutes les passions des Rougon-Macquart à des passions de la chair? Une lésion organique quelconque ne justifie pas scientifiquement celte réduction. Où faut-il en chercher la cause? Dans la nature sanguine! et puissante du romancier. Plus que Lucrèce et quai Balzac, M. Zola est le poète de Tamour physique, du* rut universel. Eléments de succès pour Fauteur de l'Assommoir, éléments d'erreur pour l'auteur de /^o^^owz'/fe. Plus on monte dans Téchellc humaine, plus les causes des actions deviennent complexes, partant obscures.

De la théorie matérialiste à « la recherche du cas pathologique, » au a goût pour les plates humaines^ » il n'y aqu'unpas. M. Zola mérite quelquefois les critiques qu'il adresse à son ami M. J.-K. Huysmans.

L'idée génératrice des Rougon-Macquart est emprun-

tée à un livre du docteur Lucas sur F Hérédité naturelle.

L'hérédité a des lois; sur cet axiome repose toute la

Le premier anneau de la chaîne trouvé, les autres doivent suivre fatalement. 11 s'agissait simplement d'imaginer la lésion organique déterminant toute une suite €FQccidents nerveux et sanguins,

"Dans un roman écrit en 1868, Madeleine Férat, • Zola avait déjà indiqué quelques-uns des mystères la filiation. Il s'agit d'une femme accouchant d'un ôKi-fant qui ressemble d'une manière étrange à son preamant, de lointain souvenir.

On a prétendu que l'arbre généalogique des Bougon^ ecquart, publié en 1878, en tête &' Une page d'amour^ ait été fabriqué après coup. Il suffît pourtant de lire Iwtune des Rougon pour constater que le plan a pré- ^^<lé les œuvres. Ceux qui connaissent la méthode consciencieuse et patiente de l'écrivain s'étonneraient fort ^^ contraire.

Lepoint de départ a été la maladie du xix* siècle, la ^^vrose. Nos livres prouvent ce détraquement des nerfs ^^^ permettent de suivre les progrès du mal, comme la *^Uérature du xvi* siècle, débordante de chair est l'i- ^ge d'une société un peu grossière que le sang étouffe ; ^t comme la littérature équilibrée du xvii® siècle res- ^mble à la cour cérémonieuse de Louis XIV. Aujourd'hui les Baudelaire et les Barbey d'Aurevilly font école.

M.Zolaa donc pris un cas fréqu'ent, très sagement. S'il eût choisi un cas exceptionnel, plus il se serait écarté de la donnée originelle, plus il aurait versé dans le bizarre et le monstrueux ; il n'aurait pas écrit « l'Histoire natu-

relie et sociale d*une famille sous le second empire », j'entends d'une famille caractéristique, d'une famille type ft représentant le débordement des appétits, le large soulèvement de notre âge qui se rue aux jouissances. »

D'Adélaïde Pouque, (névrose originelle) dérivent mathématiquennent la Gervaisc de VAssominoiry Nana, soa Excellence Eugène, Maxime Saccard et bien d'autres qui s'irradient dans toutes les classes de la société.

L'arbre généalogique des Rougon dressé, M. Zola répartit ses nombreux personnages dans une vingtaine de romans, ou mieux dans une vingtaine d'études sociales. Une inspiration due à Balzac. Au milieu des décors changeants de la Comédie humaine reviennent les mêmes personnages qui, jouant dans tel roman le rôle principal, se trouvent au second plan dans tel autre et tout à fait effacés dans un troisième. Cette méthode présente beaucoup d'avantages ; un type créé par une imagination souveraine, loin de s'user, s'impose, et devient en quelque sorte obsédant. En créant à nouveau, alors qu'on a un bon personnage sous la main, on risque d'affaiblir le premier portrait. Dans la vie, du reste, chaque existence est plus ou moins mêlée à d'autres existences, chaque drame particulier à des drames généraux. L'humanité ressemble à un vaste engrenage où chaque pièce se lie étroitement à d'autres pièces.

On ne peut encore apprécier l'ensemble des Rougon- Mocquart, puisque dix volumes seulement ont paru.

La Fortune des Rougon éclaire la conception de l'œuvre. L'histoire du coup d'Etat à Plassans, — lisez Aix, — n'est qu'un prétexte à digressions. A chaque instant se brise le fil qui conduit d'un chapitre à un autre ; de longs retours en arrière ; des fouilles [dan§ le passé de

la famille impatientent. Avec quelle minutie M.Zola

6xpliqae tous les vices de ce sang, établit les origines !

Ce n'est pas un romancier au vieux sens du mot, c'est

on historien qui se plaît à noter les moindres détails.

Ia Fortune des Bougon ne forme pas un tout complet,

mais un piédestal.

Dégagé, l'épisode de Miette et Silvère gagnerait beaucoup; savoureux comme un conte grec, il tempère la sécheresse de l'exposé physiologique. Bien romantique, mais si fraîche, cette passion d'adolescents qui B'ôpanche dans les profondeurs du vieux puits, pure comme le cristal de ses eaux et douce comme son ombre I Bien fantaisistes, mais si charmantes les entrevues ïM>clurnes dans le cimetière, tout secoué par l'écho des l^^isers et des rires sonores ; Jes promenades du soir sur les bords de la Viorne murmurante ; les ascensions des d^Ux dénicheurs jusqu'aux extrêmes branches des arbres ; l'essoufflement des courses ; les bains chastes et délicieux dans la rivière tiède ; et cette épopée, qui, brusquement, dénoue l'idylle ; le chant de la Marseil- ^i^e, la clameur désolée des cloches qui se répondent ^ns la plaine, les deux amants, emportés par le flot aouleux des bandes insurgées, Silvère enthousiaste, et Miette, les yeux brillants, à demi couverte par les plis "0 drapeau rouge!

A Plassans, joyeux du triomphe de l'ordre, les iml^ciles et les coquins choquent leurs verres, tandis que ^^ grand'mère Adélaïde, tout à fait folle, veille, près du corps de son cher Silvère, fusillé par les vainqueurs, et que Miette est peut-être encore là-bas, sur la colline, telle qu'elle est tombée sous les balles des soldats, dans l'aveugle fumée, a la tête légèrement penchée, avec ses grands yeux qui regardaient en l'air. »

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Curée en province, curée à Paris : « les appétits* li^ chés se contentaient enfin, dans l*impudence du triomphe, au bruit des quartiers écroulés et des fortunes bâties en six mois. La ville n*était qu'une grande débauche de millions et de femmes. » Du livre de M. Zola se dégage la sensation d'une époque d'orgie pareille au temps des Néron et des Yitellius.

Cette monstrueuse débauche antique semble une de ces visions malsaines qui disparaissent aux premiers rayons de Taube. Il y a là quelque chose d'excessif qui provient non seulement de l'étrangcté du sujet, des sensations extrêmes, des sentiments rares traduits par l'auteur, mais encore d'un parti-pris. La Curée date du lendemain de la guerre. Le romancier, trop près encore de l'Empire, a écrit dans ces heures de grossissement où l'œil le meilleur ne voit pas juste ; rien d'étonnant qu'il ait donné un relief exagéré à ses tableaux du bas empire. Maxime, Tllippolyte de la Curée, efféminé, eunuque moral, emblème d'un règne mort, est une mesquine figure, à côté de Renée, étrange et fascinatrice, qui emplit tout le roman de sa beauté morbide et de ses amours incestueuses. Tout ce qui entoure les acteurs de cette tragédie bourgeoise conserve d'eux je ne sais quel relent, à la fois musqué et fade, une odeur de perversion. La serre où Maxime et Renée, par un raffinement de volupté, se vautrent dans les nuits chaudes sur une peau d'ours noir, parmi les végétations exotiques, est comme ^le milieu naturel où doit éclore cette fleur du vice.

La phrase sait rendre, par ses nuances d'une morbidesse, d'une lascivité extraordinaires des choses presque intraduisibles ; elle nous fait voir l'éclat fixe des yeux de Renée, yeux de sphinx aux fauves lueurs, les

sauvageries fougueuses, les voluptés savantes et cruelles, — dans tous ces sentiments rafOnés il se mêle à la jouissance une secrète douleur, Taiguillon excitant — de ce monstre aux seins de femme qui accable et meurtrit de ses caresses passionnées le vicieux et pâle adolescent qu*elle tient sous elle. La prose du romancier enveloppe si étroitement sa pensée qu'elle en suit tous les contours avec une infinie précision ; elle a des tons ;* de chair, roses et nacrés, ou parfois, hirsute et raidie, r elle nous fait sentir les piquants des arbustes qui disl' tilleot dans la serre leurs poisons subtils ; elle nous fait [ aspirer la capiteuse atmosphère, toute chargée de l'odeur : desplantes, etderodeurhumaine,mêlée de musc etd*am-

Îhre, plus troublante et plus capiteuse encore. Il faut ^ ces sentiments excessifs une expression excessive, il j^ fant pour traduire ces choses compliquées que Tart se ^Daplique lui-même, qu'il emprunte à la peinture ses ^Us les plus chatoyants, à sa musique ses tons les plus déliés, et qu'il arrive à nous faire sentir les odeurs les P^Us subtiles.

La Phèdre du xvii® siècle a des traits trop simples, ^'^op larges, trop nobles ; ily a désaccord entre le sujet ®^ les procédés de Tartiste. Les époques classiques, où ^ut est pondéré, ne peuvent arriver à donner la complète expression d'une sensation violente, aiguë, d'une ^tuation extrême. L'art de Racine ne réalise pas, à ^on gré, l'idéal de Phèdre. Sainte-Beuve voulait que. Pour parler d'unécrîvain, on lui empruntât sa manière ; de même chaque sujet doit être compris et »endu d'une ^^taine façon qui concorde avec sa nature. Racine a ^rop de franchise dans la touche, les ombres et les lu- Itères sont trop bien graduées. J'aime un peu de perversion artistique dans un tel sujet.

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A côté des emportements malsains d'une chair détraquée, les démolitions colossale», Paris éventré par les spéculateurs, la danse de Targent, les vols effrontés des tripoteurs. Certaines pages ont une couleur jaune de pièces d'or et rendent un son clair de métal. A peine si dans un coin, comme dans le tableau de Couture, on aperçoit un philosophe, les bras croisés dédaigneux et muet, et le Diable boiteux, en soulevant tous les toits de Sodome ne trouverait pas les sept justes qui travaillent et qui pensent.

L'àme de la ville morte, reste le ventre. Ceci a tué cela. Les terrasses babyloniennes des immenses Halle^ dominent triomphalement les rues populeuses de Paris ; c'est, sous la coupole, entre les grands piliers de bronze, un bourdonnement infini qui, de loin, ressemble au grouillement d'une foule de hannetons enfermés dans une boîte. Le romancier vous traîne sans pitié dans tous les coins de l'énorme édifice, depuis les plombs de la toiture jusqu'aux profondeurs des caves : les injures des exubérantes poissardes, au teint couperosé, ne lui font pas peur. Les tons soyeux et rosés des foies de veau tout sanguinolents, les faces rouges des bouchers, bras nus, l'air apoplectique et dur, le tablier blanc maculé par places, aiguisant des instruments de carnage, le sang encore chaud que lave incessamment le déluge de vingt robinets, les légumes multicolores, les tôtes d'animaux stupides, le persil aux dents, vous forcent à fermer les yeux. Bouchez-vous le nez, si vous ne voulez être étourdi par le parfum acre du gibier, la graisseuse odeur des poulardes, la fadeur des poissons d'eau douce ou le relent de la marée. Gardez-vous de suivre le bourreau dans le pavillon aux fromages; ce serait une asphyxie ; tout y grouille et tout y pue ; les livarots

mettent au monde toute une nichée de vers ; un souffle «soulève la peau des olivets qui battent comme une poitrine, d'une haleine lente et grosse d'homme endormi. » — Je m*en vais, j'en ai assez. — Le tyran vous retient et vous force à descendre avec lui dans les resserres. Dès les premières marches, l'haleine chaude de tout un peuple d'animaux vivants et les fétidités du fumier vous saisissent à la gorge. Mille ferments sont épars dans Tair ; sur les plumes amoncelées, une besl'alité grisante et épandue. Cette fois, c'est fini. Non, vous ^'subirez tous les détails de la préparation du boudin, dans la cuisine desQuenu où l'atmosphère est imprégnée d'one graisse qui semble couler de tous ]es visages et de tous les meubles sur le carreau lavé à la brosse. On ne sort du livre — qu'avec une indigestion.

Dans « cette immense nature morte » l'histoire de Marjolin et de Gadine fait penser à- un bouquet de cerises au milieu d'un tas d'épices.

Le romantisme s'était comme personnifié, en 1831,

dans la cathédrale de Victor Hugo. Les stryges, les

fois et les patriarches, toutes les sculptures de l'édifice,

^118 un souffle puissant, revécurent d'une vie étrange ;

dans l'ombre tombant des voûtes se profilaient Quasi-

ïnodo, le sonneur, Claude Frollo, l'archidiacre, ou la

-frôle Esméralda, toutes les figures fiévreuses et surhu-

tnainesdu poème. Le romantisme,avec son infinie liberté,

iivec sa tendance à exagérer, avec ses antithèses et ses

oripeaux, mais aussi avec son allure juvénile et son en-

Tolement lyrique, tient tout entier dans l'épopée géante.

Un autre poète s'est trouvé, près d'un demi-siècle

après Victor Hugo, qui a eu l'idée d'incarner la ville

moderne et ses tendances dans les Halles. L'église est

une épave du passé : les romantiques n'ont pu ressus-

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citer le xni* siècle au milieu du xix". Lft Halles, au contraire, sont bien le point essentiel de Paris ; leur grondement continu symbolise notre existence pressée et notre rut aux jouissances, a C'est Fart moderne, le réalisme, le naturalisme qui a grandi en face 4^ l'art ancien.... Saint-Ëustache est là-bas, vide d^ son peuple dévot, tandis que les Halles s'élargissent à côté toutes bourdonnantes de vie. » Voilà le thème génâr&l du livre : le monument avec son débordement de ch^ morte écrase les personnages. A Tidéalité du poème d^ Victor Hugo opposons la matérialité du roman d%

I M. Zola et nous aurons Tidée de deux arts différents,

^ de deux mondes distincts.

I M. Zola mêle volontiers des études discrètes, toutes de psychologie, à ses livres violemment colorés. Après le Ventre de Paris, il écrivit la Conquête de PlassanSf au bruit des mâchoires énormes et retentissantes delà ville, il crut bon de faire succéder le grignotement imperceptible des rongeurs. Une maison discrètement envahie par une armée de parasites, une fortune qui s'écroule, des cervelles qui se détraquent, un bonheur qui s'en va, et, par-dessus ces ruines, la face énigmatique et rude d'an prêtre puissant par la volonté, et la figure madrée de sa mère. De bons coins bourgeois: les cancans sous les marronniers de la sous-préfecture et les parties de volant dans la ruelle herbeuse entre les demoiselles Rastoil et le joli abbé Surin.

Il y a de la fantaisie dans ces types cléricaux. Pour bien parler des prêtres, il faudrait avoir longtemps vécu avec eux, car ils ne se livrent pas facilement. M. Zola me semble avoir trop vu le clergé par les yeux de Stendhal et de M. Ferdinand Fabre *.

1. Voir Vabbé Tigrane eiîe Rouge et le Noir, Dans la Conquête

M. ËHILB ZOLA 203

C'est encore un prêtre, Serge Mouret, — un hystérique de la dynastie des Bougon-Macquart, que nous allons suivre dans son presbytère des Artauds. Le jardinet s*endort, à l'ombre des murs de Téglise, dans un silence continuel, plein de recueillement et de prière. Le sanctuaire est pauvre et nu comme Tétable de Bethléem. Dans la simplicité évangélique des quatre murs blanchis à la chaux, une vierge, grossièrement enluminée, sourit dans les fleurs; un grand Christ barbouillé, tourmenté d'une éternelle agonie, étend ses bras sanglants ; par un vitrail brisé un arbre glisse ses branches dans la nef et des moineaux sautillent sur les dalles. Au loin, s'étend la campagne plate, rocailleuse et roussie par le soleil du Midi. — Par delà les bornes de l'horizon, on entend comme le bruit de la mer se brisant contre les falaises : c'est la rumeur du vent dans les verdures immenses du Paradou.

Ce Paradou, — qui l'aurait cru ? — c'est le paradis terrestre, vierge et luxuriant, oii Albine, — l'Eve nouvelle, — attend Serge, — l'Adam nouveau. — M. Zola a écrit beaucoup moins une étude de mœurs qu'un poème en prose. L'abbé Mouret n'est pa^ un vulgaire desservant, de race paysanne, au sang chaud, dont la chasteté succombe sous les attaques de la première Jeanneton venue. C'est l'ignorance de l'homme primitif conduite par l'astucieuse curiosité de la femme sous l'arbre de la faute. La vie représentée par Albine et parles végétations du Paradou lutte contre la mort symbolisée par l'Eglise où Serge se lamente et par ^épouvantable Archangias dans le dos duquel deux ^ndes ailes noires palpitent. Comme la foi du prêtre,

* Plassans, on retrouve, à peu de chose près, l'ambitieux Gap- ^^Pont, l'évoque lettré de Besançon et l'abbé de Frilair qui

• ôtait les arêtes du poisson qu'on servait à monseigneur. »

le vieil édifice craque sous la poussée des plantes envahissantes. Les végétaux s^animent, agissent : ils jettent Serge dans les bras d*AIbine. Il y a dans les descriptions du Paradou un panthéisme débordant Ce parc inouï fait songer au décor du Sacre de la femme dans la première Légende des siècles. C'est la même sève puissante, le même épanouissement de Têtre universel autour de deux créatures humaines, la même coulée énorme. Adam et Eve, comme Serge et Albine dans le Paradou, y sont engloutis sous les végétations colossales, de même que souvent la pensée est noyée sous les mots.

Mais ce paysage de rêve s'entr'ouvre comme une toile de fond au théâtre ; plus de Paradou aux arbres monstrueux, plus de ruisseaux, de forêts, de rochers, de vignes folles, de fleurs sans nombre, de prairies sans limites ; dans une échappée de lumière, voilà les coUines brûlées des Artauds. Et comme Serge, nous restons stupéfaits. Nous avions oublié le passé, et peu à peu, dans Tàme longtemps possédée par l'idéal, par rameur enchanteur, les souvenirs se réveillent sous les feux calmes du couchant, à la voix grave de la cloche qui tinte.

Il faut un effort pour sauter du Paradou en plein Paris moderne, dans le cabinet de Son Excellence Eugène Bougon. Les intrigues du monde officiel, les amitiés intéressées de toute une coterie pour un homme, les attitudes autoritaires du vice-empereur à la tribune, les aventuriers et les aventurières de la diplomatie cavalcadant autour du pouvoir, et dans un coin l'empereur passant, paupières baissées, l'air alourdi, le pas pesant, caressant son chien Néro, tandis qu'à Notre- Dame sonne le carillon du baptême impérial. C'est la peinture du règne à son apogée. Aux appétits sans frein

du début a succédé une période de prospérité et de cedme factice. L'empire a un faux air Louis XIV, comme les mœurs de la cour ont un faux air Louis XV. Napoléon le Petit est mesquin jusque dans ses vices. Mais le centre du livre, c'est le puissant homme d'Etat, à poigne massive, qui domine de la tête la tourbe de ses amis accrochés à lui par Tintérèt et aussi par l'admiration iavolontaire de sa force. Les hommes se courbent devant toute supériorité, instinctivement ; les haines et les injures sont encore des hommages. M. Paul Alexis prétend que M. Emile Zola a réalisé dans ce type d'Eugène Rougon son idéal de l'homme politique et qu'il s'est peint lui-même, peu féminin, ambitieux surtout de puissance. Rougon a la main lourde de M. Zola, ses épaules larges et sa face énergique.

Les illuminations s'éteignent, mais VAssommoir flambe dans les faubourgs et l'intense lumière, en passant à travers les bocaux multicolores de la devanture, prend des tons étranges. Des jurons, un choc de verres, de gros rires, une confusion de voix avinées, sur le comptoir un tintement de sous et de pièces d'argent. C'est dans cet antre que les ouvriers s'empoisonnent tandis que les femmes et les enfants crèvent de froid et de faim dans les hautes maisons noires, à cinq étages, où l'on est empilé pêle-mêle. Et quand le mari rentre, puant le vin, le moindre reproche le met en fureur. Ce sont des ordures, des coups, des cris farouches et des bleus sur les membres amaigris. Les petits, effarouchés, sanglotent. La maison ne s'émeut pas, habituée aux plaintes des mioches ou aux gaietés navrantes des pochards. La lâcheté, le dégoût suivent l'ivrognerie ; on reste les bras ballants, haïssant Touvrage ; et le vice arrive avec ses lendemains pleins

de rancœur; on glisse, on dégringole dans les basfonds sociaux : le casse poitrine devient un consolateur pour la femme comme pour Thomme et fait oublier le jeûne en brûlant Testomac. — Tue-les, Assommoir ^ tu leur dois le coup de grâce I

Que de gradations dans la peinture de ce lent avachissement I et comme Tœuvre du monstre est étudiée jour à jour I Le psychologue analyse ces cerveaux avec une loupe. On voit la pensée aller et venir comme dans les ruches à vitraux on voit les mouches composer leur miel. Ce ne sont pas les acteurs d*un drame arbitraire qui devant nous apportent leur pierre à TédilBce, concourent au but, mais bien des hommes qui se laissent vivre ; l'écrivain, dans son désir de vérité, ne veut être qu'un greffier. Aussi, on l'a |bien dit, la caractéristique de l'école nouvelle, c'est l'intensité de la vie. L'imagination la plus puissante, livrée à ses caprices, crée des fantoches qui ne font pas longtemps illusion. Le romancier observateur campe debout des êtres dont nous connaissons le tempérament, les mœurs, les idées, le visage, les tics, la voix et jusqu'à l'odeur. Peu importe le drame en lui-même. Le naturaliste ne songe point à amuser son lecteur en nouant et dénouant une intrigue, à la façon d'un prestidigitateur faisant un tour de passe-passe. Il ne fait pas venir tel deus ex machina d'un coin obscur parce qu'il en a besoin pour son dénouement. Son plan est souple et large. Il prend une rue avec son va-et-vient, une vie avec ses traverses quotidiennes, les mille rencontres de tous les jours, l'enchevêtrement des existences, et comme tout cela est vécu, les personnages les plus épisodiques sont de chair et d'os. L'art est bien alors, comme Diderot le définissait, « de teau de ruisseau jetée sur la toile. »J

Fermez les yeux, et vous les reverrez tous ces habitants de la maison-caserne, aux mille fenêtres, rue Goutte d'Or, depuis le nez fûté et les lèvres mauvaises de Lorilleux jusqu'à Gervaise, grasse et blonde, aux narines sensuelles, aux grosses lèvres rouges, traînant nonchalamment dans son atelier ses savates lâches. On dit un Lantier, comme on dit un Homais, comme on dit un Tartufe. Combien y a-t-il d'écrivains qui aient la bonne fortune de créer des types ?

Et le style, comme il convient au milieu ! les trivialités de l'expression, tant moquées, s'adaptent si bien aux grosses gaietés populaires I II y a là l'ouvrier du faubourg avec les crudités de son langage, le pittoresque de ses comparaisons, sa gouaillerie rabelaisienne, ses étonnements et sa crédulité d'enfant, ses préjugés bizarres, et son fond de naïveté charmante, là aussi avec ses ii^élicatesses non senties, son manque de poésie, son irrespect de la mort et ses grossiers cmpiffrements. Aucun détail ne nous échappé, tout est traduit, jusqu'aux airs des visages, jusqu'aux plis des vêtements, et nous entendons même, après la bombance, « dans le sommeil écrasé des Coupeau, cuvant la fête, le chat d'une voisine, qui avait profité d'une fenêtre ouverte, croquant les os de l'oie, achevant d'enterrer la bête, avec le petit bruit de ses dents fines. »

Et l'auteur, pas un moment, ne se laisse voir derrière ses héros qu'il contemple froidement, leur laissant toute la scène. — Signe de force, a dit Sainte-Beuve.

Une page d'amour après V Assommoir, c'est, après le gros vin bleu, de saveur faubourienne, une goutte de liqueur exquise. C'est bien réellement une page ar- Tsuchée au livre d'une vie entière, page, non seulement d*amoar, mais aussi de douleur^ page de psychologie

pénétrante, à la Stendhal. La lente prise de possession du cœur d'Hélène par la passion contre laquelle elle se défend, cette intimité qui chaque jour augmente sans lui laisser la force de s'y dérober; ces heures de conversation indifférente, avec des tiers, illuminées par des regards qui font voir les âmes jusque dans leurs secrètes profondeurs, exprimant clairement la passion que la lèvre n'avoue pas ; les pas qui prennent, malgré eux, la route par laquelle a passé l'être aimé ; le brusque assouvissement; les remords, les révoltes, les colères; — et ce coin d'intérieur illuminé parla lampe du soir et par les lueurs du foyer, tout cela a la discrète senteur d'un sachet d'iris retrouvé dans un tiroir par une main chercheuse, après des années et des années.

Où le poète a-t-il connu les càlineries, les gestes mignons, les jalousies, les yeux noirs dévorant presque le visage, d'une enfant qui doit mourir trop jeune? La femme trop tôt née dans le corps de la fillette, cette précocité navrante qui fait rêver, les élans étourdis et les brusqueries de l'enfance, coupées par des colères sans cause et par des mélancolies noyées de larmes, le gentil rire de la dixième année interrompu par les accès d'une toux creuse qui déchire le cœur de la mère, fait le silence dans les causeries, et force les assistants à se détourner pour essuyer leurs paupières ; le désordre et le frisson morbide des nuits douloureuses, les exigences égoïstes, inquiètes, soupçonneuses de la maladie, l'acuité des sens augmentée par la souffrance, les terreurs des veilles pleines d'hallucinations et de fièvres, les sentiments les plus ténus, les sensations les plus fugitives sont inoubliablement fixés par le romancier dont tous les nerfs ont vibré.

Une page d'amour d'un autre genre. Dans Nana, le romancier a voulu mettre en lumière la toute-puissance du sexe. Nana, c'est la femelle superbe, de chair troublante ,qui met les mâles en rut par sa puissante odeur de femme. L'ondulation de ses seins,la tortion voluptueuse de sa hanche, son regard provocant, son sourire canaille, une càlinerie, — et c'est assez.

Le galopin précoce, engoncé dans son uniforme de collégien en rupture de ban, déclare de sa voix, enrouée comme celle d'un jeune coq, qu'elle est « chic ». Et sur sa piste, comme les chiens sur la trace d'une chienne en chaleur, ce ne sont pas seulement des adolescents, troublés par la fièvre des premiers désirs, mais des vieillards comme Steiner, le banquier ventru, ou Bordenave, l'imprésario, cynique et rongé par ses vices; c'est MufTat, jusqu'alors digne et raide, retenu par son éducation jésuitique ; c'est l'ivrogne Foucarmont, encore zigzaguant et les yeux allumés ; c'est l'idiot la Faloîse, perdu dans son col monumental et balançant son stick ; c'est le dégoûtant Ghouard qui vautre ses membres desséchés et ratatinés de squelette sur le ventre opulent, ouvert à tous, de cette fille, essuyant sa lèvre pendante de crétin à cette peau soyeuse ; c'est Fontan, agitant son museau voluptueusement et donnant à sa face porcine toutes sortes de frémissements lascifs ; toute cette foule enfin, se bousculant, s'écrasant dans sa passion qui se rue à la satisfaction de ses appétits.

Les hommes se dressaient en la voyant de loin, Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle, Et semblaient aspirer avec des souffles forts La troublante senteur qui venait de son corps, Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine ^.

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