LE LOGICIEN
« Zola travaille géométriquement, comme son pèi l'ingénieur, dit M. Alphonse Daudet, il creuse des^ canaux, il trace des rues, il étage des bâtisses. »
L'auteur de Y Assommoir édifie-t-il un roman, il si préoccupe avant tout de la solidité des fondations.
D'abord il choisit le milieu. Il connaît depuis long^^ '' temps le Rougon ou le Macquart qui doit être h principal personnage du livre. Il le fait évoJuer à tra vers un monde spécial. De la pression des circonstances combinée avec le tempérament, naissent Jes modifications de caractère. Quant aux épisodiques, le miliei les fournit.
M. Emile Zola dresse ensuite Fétat civil de ses personnages, il indique leur race, leur âge, leur^* alliances, leur tempérament et jusqu'à leurs plu^ secrètes tendances morales ; il donne leur manière d'être physique, même leurs tics.
Voici le portrait de Nana tel qu'il se trouve dans les notes de M. Zola : c Née en 1851. — En 1867 (fin d'année, décembre) elle a dix-sept ans, mais elle est très forte, on lui donnerait au moins vingt ans ; blonde, rose, figure parisienne, très éveillée^ le nez légèrement retroussé, la bouche petite et rieuse, un petit trou au menton, les yeux bleus très clairs avec des cils d*or. Quelques taches de son qui reviennent Tété, mais très rcures, cinq ou six sur chaque tempe comme des par* celles d*or ; la nuque ambrée^ avec un fouillis de petits cheveux, sentant la femme, très femme. Un duvet léger
sur les joues Gomme caractère moral : bonne
fille, c'est ce qui domine tout. Obéissant à sa nature, mais ne faisant jamais le mal pour le malets'apitoyant. Tête d'oiseau^ cervelle toujours en mouvement avec les caprices les plus baroques. Demain n'existe pas. Très rieuse^ très gaie/ Superstitieuse, avec la peur du bon Dieu. Aimant les bétes et ses parents. Dans les premiers temps très lâchée, très grossière, puis faisant la dame et s'observant beaucoup. Avec cela finissant par con* sidérer l'homme comme une matière à exploiter, devenant une force de la nature, un ferment de destruction, mais cela sans le vouloir, par son sexe seul et par sapuis^ santé odeur de femme. »
N'est-ce pas à la fois un acte de l'état civil, un parfait portrait et une excellente analyse psychologique? Ouvrez le livre à n'importe quelle page et vous verrez 8*agiter l'héroïne telle que l'a décrite le maître peintre. Nous sommes loin des Filles de marbre. Le romancier reste dans les régions équilibrées de la vérité.
Ses personnages campés, M. Emile Zola vit pendant quelques mois dans le milieu qu'il veut peindre. Il en rapporte un monceau de notes, des détails minutieux.
des fragments de dialogue, des croquis. Il interroge ses connaissances, se fait écrire de longues lettres explicatives, dépouille quantité de livres, groupe tous ces documents.
Les matériaux amoncelés, il s*agit de les ordonner. M. Zola procède soigneusement à celte distribution. Amoureux de la symétrie, il garde de Tharmonie entre les chapitres et se trace des limites avant de se mettre à la besogne. Si pour une partie il a trop de documents, il supprime^ abrège ; s il n*en a pas assez, il se donne la tâche d'allonger.
Reste àtrou ver rintrigue. Travail pénible pour M. Zola. Il y emploie le raisonnement, sachant queTimagination le servirait mal. Tel personnage a telles tendances. Kn telle occasion, telle conduite. VA cet acte réagira de telle façon sur tel autre acteur. Ainsi de suite. C'est le système d'Edgard Poë, ce fantaisiste aux inventions mathématiques, Le romancier se livre à Tenquête d'un j uge d'instruction. Quelquefois il est des trois ou quatre jours sans trouver la suite de son roman, mais,brusquement, la lumière éclate au moment où il y pense le moins.
Le fil en main, M. Zola s'avance lentement; avant d'aborder un chapitre, il en refait le plan en détail. Pui* il se met à l'œuvre, écrivant régulièrement trois pagc^ d'impression par jour. Chaque phrase se bâtit dans stu pensée, comme les vers d'un poète, avant qu'il ne la fixe sur le papier. Les trouvailles de la route, non utilisées sur-le-champ, s'entassent sur l'appui-main qui, Jùpouillé, enrichit les autres chapitres : le plan dtv meure ouvert. Souvent un effet, préparé dès les proniiôres pages, ne se manifeste que dans les dernières. -Marche régulière et sûre. Les romans de îVl. Zola ont une
charpente solide que, seul, le consciencieux Flaubert se donnait la peine d'établir.
Dans le grand cabinet de Médan. Les notes du Bonheur des Dames sont étalées.
« Voici rÉbauche. Je mets là tout ce qui me passe par la tète, aucun souci d'art, ni même d'orthographe. Tous mes livres ont un centre, une idée générale, ce qu* Alexis nomme très bien un thème mélodique. Ce thème s'indique dans Tébauche.
» Je veux écrire un roman où je montrerai la force de l'activité et de Tordre. J'exposerai le grossissement continu d'une maison qui devient colossale. Trois étapes^ le petit commerce, le commerce moyen, le grand commerce. Pour bien faire éclater ce débordement de puissance, j'abandonnerai tout pessimisme; au contraire, je célébrerai le labeur infini du siècle.
» Le dossier des personnages : chacun a son casier judiciaire ; ainsi, une note qui m'a déjà servi pour Pot- Bouille : Octave Mouret, marié à telle époque, sous tel régime. J'ai consulté mon avoué et feuilleté le code pour plus de précision.
» Maintenant les notes : j'en ai réuni des quantités. Gomment parler des grands magasins sans posséder à fond leur organisation compliquée ? Ici, je ne pourrai, comme dans Pot-Bouille abandonner le genre descriptif; la description s'impose.
» Voici un ensemble de renseignements recueillis au Bon Marché. Ces messieurs se sont montrés fort obligeants.
• Des états de vente, des estimations et une consultalion de dame sur les étoffes. Tout cela semble insignifiant et me sert beaucoup.
» Viennent d^autres noies du même genre ramassées au Louvre. Puis deux plans, celui du magasin qui se trouve dans Pot-Bouilky l'embryon de mon colosse, et celui du Bonheur des dames, à son plus haut degré d'extension.
» Trois ou quatre autres cahiers sur le monde des employés, hommes et femmes : Notes de M. A. du Bon Marché. ^ Je Tai invité à déjeuner et je Tai interrogé. Notes de M. B. du Louvre. Notes de mademoiselle X.
» Je répartis en quatorze chapitres de longueur à peu près égale. Je cherche mon intrigue, patiemment,à coups de logique, et j'écris un sommaire, chapitre par chapitre, très bref encore. Ce n*est qu'avant d'aborder un chapitre que j'en fais un résumé assez développé.
)) Je travaille trois heures et demie ou quatre heures tous les matins, posément. Voyez le manuscrit de Pot- Bouille : peu de ratures. Je puis dire l'époque où j'aurai fini un livre. »
La véritable inspiratrice de M. Emile Zola, c'est la logique qui lui donnait dès le collège une vraie supériorité dans les sciences ; elle lui a nui souvent, et l'a conduit à substituer la déduction à l'observation.
A cette tendance nous devons la Faute de Cabbé Mouret. L'auteur couvre à tort la pure fantaisie du nom de réalité poétique. On peut appeler réalité poétique les tableaux de la vie qui nous inspirent quelque sentiment tendre, mélancolique ou grand, car les choses contiennent une poésie latente : c'est à nous de la découvrir. Mais la seconde partie de Vabbé Mouret ne correspond à rien d'existant ; cela peut être de la poésie, mais ce n'est assurément pas du réel.
A côté de ces écarts poétiques, il y en a d'autres également attribuables à un excès de logique.
Oq a VU par quelles séries de déductions Tauteur de V Assommoir relie entre eux les épisodes de ses livres. Il est certain qu'un romancier ne saurait tout voir et qu*un aspect d*un être ou d'une chose doit lui suffire pour deviner le reste.
Il y a en lui un certain flair comme chez le policier, et ce « flair » est le dieu. Mais cet instinct a besoin de contrôle.
Le meilleur nageur, s'il s'écarte trop du rivage,court le risque d'être emporté par les tourbillons de la haute mer.
Autrement dit, l'hypothèse faite, il devient urgent de la vérifier immédiatement si Ton ne veut chevaucher dans l'absolu. Vérification délicate, je l'avoue, dans une étude sociale, mais non ûnpossible^ tant s'en faut. La presse nous renseigne sur tout.
Les tribunaux livrent aux romanciers des documents ji précieux. Gomme l'écrit M. Zola : un procès est un |f roman expérimental qui se déroule devant le public. |f Supposons d'abord qu'on choisira et qu'on ne s'a- \ dressera pas aux cas pathologiques exceptionnels. Prenons, non des faits isolés et monstrueux, mais des cas \ fréquents. Qu'y a t-il de plus commun que les procès I en séparation ? Ils jettent une vive lumière sur la ques- ■ tion des rapports de l'homme et de la femme, dans nos sociétés avancées. Examinez les unes après les autres ces affaires où l'être est livré dans sa nudité, où toutes sortes de choses intimes sont dévoilées, et vous rencontrerez, au milieu de quelques dissemblances de détail, des analogies nombreuses d'où vous pourrez tirer une règle générale. Une jeune fille élevée de telle façon et mariéedansde telles conditionsne peut être qu'une mauvaise épouse et même une mauvaise mère. C'est presque mathé-
r maliqiie. Ainsi le chimiste dit: Deux corps mélangés dans \ ^ elles proportions formeront un troisième corps qui '' aura telles propriétés. Les problèmes sociaux sont moins wacîles à résoudre que lesproblèmesdes chimistes et des physiologistes. Il y a des éléments inconnus, quelquefois très importants, quidéconrertent toutes !es suppositions. Mais on a plus souvent en face de soi des individualités médiocres et inertes, en proie au caprice des événements, que des individualités douées d'activité et de résistance. Pour les premières la méthode du logicien conduit à des résultats étonnants d'exactitude. Il n*a qu'à calculer les forces qui ont agi sur le patient.
Le contrôle, c'est à peu près la seule expérience possible dans les sciences sociales, à moins qu'on n'expérimente directement sur soi. « Expérimenter sur Goupeau, dit M.Brunetière,ce serait se procurer un Goupeau qu'on tiendrait en chartre privée, qu'on enivrerait quotidiennement à dose déterminée, que d'ailleurs on empêcherait (le rien faire qui risquât d'interrompre ou de détourner le cours de l'expérience et qu'on ouvrirait sur la table de dissection aussitôt qu'il présenterait un cas d'alcoolisme nettement caractérisé. »
M. Brunetière n'a pas compris. Expérimenter sur Goupeau, c'est, partant d'une idée préconçue, étudier le cas d'un certain nombre de Goupeau, déduire de la comparaison les suites ordinaires de l'alcoolisme et modi- (ior l'idée première, s'il y a lieu.
Le contrôle devient de plus en plus difficile, à mesure que l'on s'élève sur l'échelle des êtres ; tel homme est un exemplaire unique, sur lequel on ne se renseigne pas par analogie.
Heureusement M. Zola prend surtout pour modèles des personnages de nature moyenne. L'impulsion reçue
sera déterminante. Ces êtres sont gâtés par les désordres de leur tempérament, ou par le milieu où ils vivent.
Hais là aussi le défaut : le logicien descend directement du matérialiste incomplet. Adoptant une conception du monde extrêmement simple, il veut faire triompher la simplicité partout, sans se préoccuper outre mesure des démentis de Texpérience. M. H. Taine écrivait récemment : « Je n'ai encore qu'une certitude, c*estqu'une société est une chose vaste et compliquée ^ » Devant certains problèmes psychologiques d'une infinie variété, qui empêchent de ramener l'homme à quelques éléments essentiels, à un mécanisme simple agissant logiquement, on est tenté d'appliquer à la cellule ce qui est dit de l'organisme tout entier.
M. Zola ne semble pas se douter de cette complication: sûr de lui, il ne vérifie pas assez ses hypothèses à mon gré.
Il avoue,du reste, que dans ses romans il n'appliquera jamais radicalement ses théories. Il est né et a grandi en plein romantisme. Jusqu'à sa vingt-cinquième année, il s'est nourri des poètes de 1830, et leurs virtuosités lyriques l'ont tellement imprégné que si, pour obéir à sa raison, il se contraint, comme dans Pot- Bouille, à un style sobre et sévère, il est mécontent de lui-même, et revient vite à la phrase panachée de C4hateaubriand et de Flaubert.
Il ne sacrifiera pas à la réalité ses équilibres savants. Il calcule tous ses effets, ses épisodes gravitent régulièrement autour du personnage principal; ses romans sont des systèmes planétaires. IJ est un constructeur, il aime à bâtir des édifices cyclopéens, des halles, ou de grands bazars; voilà sa force et son ori-
i. Préface de la Conquête Jacobine,
gioalité. Certes, il travaille dans la vie, mais la vie de ses livres est de la vie arrangée par un artiste ; de là, des excès de conceatration, un symbolisme trop accusé. Nana, par exemple, tourne au type; ce n*est plus telle courtisane : c'est la courtisane. 11 est rare, que dans on romande M. Zola, il n*y ait pas à côté des personnages observés un ou deux personnages de fantaisie. Dans VAssomîïioir même, plusieurs épisodes sont d'imagination pure. La scène où Gervaise va supplier Bazouge de l'emporter est pathétique, shakspearienne, mais point vécue, et ne supporte pas Texamen. M. Zola n'a conservé ces pages que par un reste de romemtisme.
Néanmoins, l'auteur de l'étude sur le Roman expérimental prévoit une simplification. Les nouveaux venus, préoccupés seulement de livrer de l'humanité saignante à une société positive, en arriveront peut-être à dédaigner tout artifice comme les romanciers russes. Et M. Zola a peur pour la composition et pour le style.