‹ L'évolution naturalisteChapitre 59 sur 86 · Madame Bovary, p · texte numérisé non relu

Madame Bovary, p

la Sorbonne, et même ils essaient de revenir, à la faveur du régime parlementaire, aux situations souve— raines qu'occupa si souvent et si longtemps Guizot^ leur patron.

En face de ces tartufes qui se voilent devante la gorge nue de Dorine, adorent la grbaille et haïssent^ la description franche, maintenons hardiment les droits illimités de Técrivain. La liberté, nousTavons conquise. Nous avons eu notre 89 littéraire, et ce ne sont pas quelques gravités et quelques pudeui*s, cachant sans doute bien du vide, qui nous empêcheront de marcher en avant. La nature dans toutes ses manifestations, rhomme, et tout Thomme, nous appartiennent. Pourquoi ne pas défendre au chimiste ou au physiologiste d'expérimenter sur la vie puisqu'on voudrait interdire au romancier de fouiller les profondeurs humaines? Quelle contradiction ! l'anatomie permise et l'analyse morale prohibée.

Qui donc oserait tracer les limites de l'art?

Sur ce terrain mouvant, faut-il aller jusque-là, plus loin ou plus près? Un homme de génie, qui aurait passé sa vie à étudier cette haute question, ne saurait la résoudre. Et par qui la fait-on trancher d'ordinaire ? Par des juges, par des hommes qui n'ont étudié que le Digeste, qui sont capables de préférer un article du Gode à un vers de Victor Hugo. C'est trop compter sur les lumières d'en-haut. La sagesse ne descend pas du ciel sur le^ bonnets carrés; la toge n'est pas infaillible. Le plus souvent vulgaire, très incapable de donner un avis original en matière d'art, digne de se mirer dans l'arrêt condamnant Madame Bovary : voilà l'arbitre.

Je suis navré lorsque je vois traduire devant les tribunaux certaines feuilles aussi mal écrites qu'orduriè-

res. En les condamnant on crée des précédents fâcheux. Il peat arriver qu'une œuvre forte, mais audacieuse, éveille Tattentîon de la justice : sera-t-on capable d'é||il>lir une différence entre Tart et la spéculation? L'expérience du passé prouve que non. Des juges prévenus condamneront les Fleurs du mal aussi bien qu'une saleté quelconque. De par le code il sera permis de décrire certaines scènes et non certaines autres. Qu'on imagine un tribunal défendant aux peintres d'employer du rouge. En 1876, l'Assommoir soumis à l'appréciation de juges aurait été condamné certainement; on ne se serait pas douté — je ne dis pas de la haute valeur littérairede l'œuvre — mais de sa moralité profonde.

Tout livre, par cela même qu'il est vrai, porte dans 8^8 entrailles un germe utile. Le romancier naturaliste ^ait la besogne du greffier qui résume une instruction, étale, et avec quel cynisme parfait ! les résultats d'une ^ûquête. De même qu'on exige d'un témoin toute ia vérité, de même l'historien social se croit tenu en conscience à ne cacher aucune plaie. Il racontera : J'ai vu les promiscuités de nos faubourgs. Dans l'entassement "ôs maisons ouvrières, les enfants, mâles et femelles, ^^tent pêle-mêle, ont sans cesse sous les yeux l'ivresse "©s parents ou ia bestialité de leurs accouplements. Les Petits comprennent trop tôt, se communiquent des vices ^^ clés maladies. Dès sa première communion, la fille ^^'on envoie faire les commissions coudoie lescynismes "^ la rue, s'initie aux obscénités des capitales ; bientôt, ^ peine nubile, sentant s'éveiller en elle la coquetterie ^ la femme, lasse des reproches et des coups, elle **^andonne la caserne où souffle « un vent de crevai- 80i^ „ — gj voilà une courtisane de plus.

L'œuvre du poète est achevée, l'œuvre du législateur

commence. L*ud a divulgué le mal ; à Tautre de trouver le remède, de porter la pioche dans Tinfection des taudis, de procurer aux poumons des pauvres gens un peu d'air pur, à leurs pieds un peu d*espace, à leurs yeux un peu de soleil, à leurs misères physiques et morales un peu d'allégement. Lorsqu'un médecin connaît bien une maladie, il y a mille chances pour qu'il la combatte avec succès ; nos documents équivalent à un diagnostic promis.

TouslesromansdeM.Zola n'ont pas assurément la portée sociale de ï Assommoir, mais de tous se dégage son enseignement. Dans Nana, l'écrivain a jeté à bas de son piédestal la poétique Dame aux caméltasy il l'a montrée accomplissant son œuvre « de ruine et de mort » avec l'inconscience d'un élément. Dans Pot-Bouille, il a touché le vice des traditions bourgeoises, il a détaillé les multiples causes de l'adultère femme, l'hystérie des vieilles races, le culte forcené du veau d'or et la bêtise des éducations mystiques. Il a même fait voir hardimentl'accouchement louche, plein de tentations criminelles de la pauvre fille séduite, les dégoûts du plaisir,

i les rachats du vice et les terribles responsabilités de

i l'homme sans cœur.

Si vous condamnez Y Assommoir et Pot-BouiUe, condamnez La Fontaine et ses fables que vous mettez entre les mains de vos enfants. Vous leur laissez lire que dans la vie le droit du plus fort est toujours le meilleur, et que l'homme est pire que le serpent ? Sous la bonhomie résignée de ces leçons profondément humaines, n'en distinguez-vous pas la cruauté et l'amertume? Pour des enfants toutes ces duretés, mais pour des hommes on veut l'illusion, la fantaisie des poètes. Un vaillant esprit arrache-t-il les draperies et les oripeaux, s'é-

crie-t-il : Vous vous êtes trop longtemps grisés d*idéal ; rester au dehors du réel est dangereux, il faut redescendre dans ce monde moderne que vous ne connaissez pas, je vous le montrerai.

Toutes les bouches dégorgent d'injures. Le sommeil était si doux ; le réveil est si brusque. Gomment ! vous découvrez tous ces ulcères, cyniquement I vous êtes ordarier, vous êtes infâme, vous vivez dans la boue I

Abandonnant aux bourgeois les palinodies morales, quelques artistes parlent du goût comme d'une personne de leur famille. Décrire une bataille de blanchisseuses, une fessée dans un lavoir I Fi I Cynique I Quel tableau réprouvé du bon goût ! soit. Sacrifions au goût. Mais il serait urgent de le définir; d'abord, s'il y a autant de goûts que d'individus, je ne vois pas de quel droit on prétend m'imposer le goût des autres ; j'aime les navets ; Charles les exècre, et ne peut sentir que la pomme de terre; si Charles veut absolument m'étouffer avec son légume, je protesterai.

Aristophane peut à peine se traduire en français ; Rabelais emplit de honte La Bruyère et M . Taine ; Shakspeareou undeses contemporains, — la paternité de la pièce est discutable — place dans un bordel les premiers actes de son Pérîciès ; Saint-Simon, non content de faire sentira son lecteur jusqu'à des odeurs de latrine, mon' tre la duchesse de Bourgogne prenant son clystère dans la chambre du roi, en plein siècle pompeux ; Molière égaie avec les coliques d'Argan comme Shakspeare avec le pot de chambre de Falstaff ; Voltaire ricane la Pucelle; Balzac cisèle les Contes drolatiques; Régnier exhibe Margot dans la plus étrange posture :

Par je ne sais quel trou Je lui vis jusqu'à Tàme.

Et il nous serait défendu, à nous, « la jeune et se-

rieuse école du roman moderne, de penser, d'analyser, de décrire tout ce qu'il est permis aux autres démettre dans un volume qui porte sur sa couverture: Etude o\ï tout autre intitulé grave *. »

Ces droits de Técrivain, M. Emile Zola les a revcDdr qués dans la presse pendant quinze ans. Dès 1866, lorsqu'il était encore employé à la maison Hachette, il esquissait dans le Salut Public de Lyon les idées appuyées plus tard au Figaro. Le style, d'abord périodique et oratoire, a tendu de plus en plus à une robuste simplicité, mais le fond est resté le même.

« Voilà les pièces du procès, disait M. Zola, en livrant au public le dernier et septième volume de ses œuvres critiques, on m'a reproché ma passion. C'est vrai, je suis un passionné, et j'ai dû être injuste souvent. Ma faute est ià, même si ma passion est haate, dégagée de toutes les vilenies qu'on lui prête. »

Le critique militant du roman expérimental ne regarde que par son étroite lucarne, et, par conséquent, ne saisit qu'un coin de l'horizon. Beaucoup plus radical en théorie qu'en pratique, il n'a pas l'éclectisme raisonné et si hospitalier d'un lettré comme Sainte-Beuve. Celuilà était en littérature un gourmet; il savait tout apprécier, sans cacher pourtant ses préférences, et cette large ouverture d'esprit ne tenait pas seulement à une culture immense, à une érudition voisine du prodige, mais su^ tout à la situation désintéressée de l'écrivain, placé en dehors des rencontres quotidiennes, et, du fond de son cabinet de travail, jugeant curieusement les coups. Sainte-Beuve avait l'ambition de jouer dans notre siècle le rôle de Boileau ; il s'abusait, car Boileau fut toute sa vie un batailleur.

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