Edmond de Goncourt. Préface de la Fille Elisa
M. Zola, lancé très jeune dans la lutte, a acquis son savoir très réel un peu à bâtons rompus, entre deux combats pour le pain de chaque jour; de là quelque chose d'incomplet. Et puis M. Zola n'a rienmoinsque le cerveau d'un lettré. Il ne faut pas oublier que Tœuvre critique reste une annexe des études sociales du ro. mancier, et que ses essais ne sont guère que des justifications de ses romans, des exposés de sa doctrine, j>lu8 ou moins clairs et appuyés sur des exemples plus ou moins bien choisis.
Le titre du premier volume : Mes Haines, et le ton ^e la préface contrastent avec la modération générale. « La haine est sainte, s'écrie M. Zola. Elle est Tindignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. Haïr, c'est aimer, c'est sentir son âme chaude et généreuse, c'est TÎvre largement du mépris des choses honteuses et bêtes.
M.Zola est loind'avoir dansles articles de Mes Haines la carrure et la liberté de jugement qu'il déploiera plus tard. Il ménage encore la chèvre et le chou, et le titre ne se justifie qu'appliqué au salon de 1866, joint par l'éditeur à la dernière édition. Dans Mes Haines le style a des allures majestueuses à la Chateaubriand. Défaut de jeunesse: sous ces draperies, on trouve les idées aujourd'hui si contestées. L'étude sur M. Taine renferme Texcellentedéfinition d'une œuvre d'art : un coin de nature vu à travers un tempérament, traduction libre de l'expression baconienne : homo additus naturae, La né* cessité de l'observation s'affirme dans ce passage : « Lorsque les œuvres sont trop personnelles, elles se reproduisent fatalement; l'œil du visionnaire s'emplit toujours de la même vision, et le dessinateur adopte
certaines formes dont il ne peut plus se débarrasser. La réalilé, au contraire, est une bonne mère qui nourrit ses enfants d'aliments toujours nouveaux ; elle leur offre, à chaque heure, des faces différentes; elle se présente à eux, profonde, infinie, pleine d'une réalité sans cesse renaissante. » — Extrait d'une étude sur Gustave Doré. — M.Zola saisit parfaitement la double face de ce talent trop subjectif, passant brusquement des lumières éblouissantes aux ombres noires et tirant des contrastes ses plus puissants effets. La remarque s'applique à bien des poètes, et particulièrement à Victor Hugo et à la Légende des Siècles que|Doré aurait si bien illustrée. Elle vise les romanciers idéalistes, ces ennemis nés de M. Zola ; mais ne mérite-t-il pas lui-même le reproche qu'il a adressée la Rochefoucauld?«Il se plait à ne montrer qu'un côté de la vérité, et ce côté étant vrai, il nous abuse à force d'art et nous fait accepter, comme certitude entière, une moitié, un tiers seulement de certitude ».
Le germe de toutes les œuvres de M. Zola, de ses romans aussi bien que de ses œuvres critiques, se cache dans les lignes qu'il écrivait à vingt-cinq ans. La vie d'un artiste est consacrée à exécuter des conceptions de jeunesse.
Le salon de 1866, dans le Fzj^aro, occasionna la première bataille de l'auteur des Contes à Ninon, L'afiFaire fut chaude, les peintres ayant l'épiderme sensible, plus sensible que les écrivains. La série des articles interrompus par la cabale parut en brochure sous un titre où s'affirme la personnalité de l'auteur : Mon Salon.
Rien d'étonnant que M. Zola ait crié du comptoir d'Hachette à qui voulait l'entendre : Je suis une force I Si
M. ÉMILÉ ZOLA !^^3
le mot n*a pas été prononcé, il semble ImpUcitemeht contenu dans maints passages de Mon Salon et de Mes Haines. Avoir la haine des médiocres, réclamer pour eux la guillotine, choisir des titres où le moi s'affirme, en dépit de toutes les observations de La Bruyère, déclarer pair exemple : « Il me plaît d'étaler une seconde fois mes idées. Je crois en elles, je sais que dans quelques années j'aurai raison pour tout le monde. Je ne crains pas qu'on me les jette à la face plus tard », c'est dire carrément : je suis un fort ; c'est renoncer à tout masque conventionnel ; c'est montrer qu'on a de soi haute opinion. Et pourquoi pas? Je trouve pour ma part bien plus offensante une feinte modestie que cette personnalité franchement affirmée. 11 y a dans l'emploi du nous qu'affectionne Th. Gautier ou dans la troisième personne d'Hugo une certaine hypocrisie ; lorsqu'on se sent les reins solides, il ne me déplaît pas qu'on le crie sur les toits. « Le monde, a dît Sainte-Beuve, en littérature comme en tout, est à ceux qui frappent fort. Heureux le monde, si ces puissants et ces forts frappent juste en même temps. ^»
M .Zola a conservé la religion de la force. Il plaint peu les victimes de la grande bataille humaine, aime surtout les poings puissants et les épaules solides. Il a lu Darwin et accepté délibérément les lois fatales de la latte.
A propos du Salon de 1866, les appréciations de M. Zola sont contestables. Il eut le mérite de deviner le grand avenir de l'école impressionniste qui renouvelle la peinture comme l'école naturaliste renouvelle la littérature ; cependant n'exagère-t-il pas la valeur de
i. Nouveaux, Lundis.
Manet, fécond inventeur, artiste original assurément, mais incomplet ? La peinture japonaise — c^est le terme qni caractérise le plus justement la manière du chef de Técole — a toujours été goûtée de M. Zola. Les décorations de son habitation de Médan le prouvent.
Mes Haines^ voilà Tœuvre critique du jeune homme. Les articles du Bien public et les essais du Messager de t Europe accentueront les indications précédentes.
M. Zola revient à la tradition dont les lyriques s*échappèrent pour voguer en pleine fantaisie : l'art est I Timitation de la nature. Mais là où les classiques impo- I sent une sorte d'éclectisme, M. Zola demande une repro- ; duction littérale. Toute élimination constitue pour lui 1 un élément d'erreur ; ne voir un édifice que sous une ', face, ce n'est pas connaître cet édifice. Tout détail - caractéristique mérite donc d'être noté, qu'il soit gracieux ou disgracieux, fait pour plaire ou pour déplaire. Ce qu'on nomme le goût est « une drôlerie inventée par les philosophes pour la plus grande hilarité des ar. ; tistes. » L'art doit reposer sur une base plus solide ; cette j base, c'est la nature telle quelle. De cette façon, lalitté- ' rature pourra devenir un auxiliaire utile des sciences, ou plutôt deviendra elle-même une science sociale. Le roman est l'histoire de ceux qui n'ont pas d'histoire. Il suffit de jeter la sonde dans le milieu qu'on veut reproduire pour rapporter des empreintes exactes. Le collationnement des documents, l'observation de visu et puis la fonte de tous les matériaux sont donc nécessaires pour qui ne se contente pas de raconter un songe comme font les poètes lyriques, mais prétend donner : une image du monde. Ce qui n'est pas livré par l'observation peut être donné par Texpérimentation : en changeant les conditions dans lesquelles se produit un
phénomène, on arrive jusqu'à la cause du phénomène. LHnduction et la déduction sont de mise dans les sciences naturelles. Le raisonnement complète les données de Tobservation. Dans Texécution, M. Zola pense que le romancier fait bien de conserver rimpassibilité du greffier qui se contente d'enregistrer les événements et de les présenter en bon ordre. Les choses sonfr par elles-mêmes assez éloquentes.
Si dans la pratique Técrivain ne se conforme pas toujours aux strictes et bonnes indications delà théorie, la pratique aussi corrige quelquefois ce que la théorie a de trop absolu. M. Zola reconnaît ses hésitations. « Il 8*agit, dit-il, de sortir peu à peu et avec les tâtonnements nécessaires de l'obscurité où nous sommes sur nousmêmes, heureux lorsque au milieu de tant d'erreurs nous pouvons fixer une vérité. » — Je voudrais avoir assez de place pour citer des pages entières, sobres, nettes, un peu sévères, pleines d'aperçus nouveaux. L'étude sur le roman expérimental condense en cinquante pages la méthode des romanciers contemporains. C'est la préface de Gromwel du naturalisme ; cinq volumes ne feront que la mettre à la portée de tous, l'éclaircir, la développer.
On peut relever dans cet essai bien des idées appuyées plus tard. Le naturalisme n'est pas une école, écrit M. Zola^; soit, si l'on prend école au sens étroit du mot, si l'on considère les disciples comme les imitateurs serviles d'un maître, calquant tous ses procédés ; il n'est pas dit qu'une école doive s'incarner dans le génie (Tun homme ou dans le coup de folie d'un groupe. Un fonds commun et l'emploi d'outils analogues distin-
i. Le Roman expérimental.
guent les naturalistes des idéalistes, et, par là, groupent nos écrivains en deux écoles subdivisées ellesmêmes. Brizeux qui ne ressemble guère à Victor Hugo ne doit-il donc pas être mis au nombre des romantiques?
Je remarque quelques contradictions. Le romancier critique déclare : « Toute la nature et tout Thomme nous appartiennent, non seulement dans leurs phénomènes, mais dans les causes de ces phénomènes. Je sais bien que c^est là un champ immense dont on a voulu nous barrer l'entrée, mais nous avons rompu les barrières et nous y triomphons maintenant. » Pourquoi deux pages plus haut donner son approbation à la phrase suivante de Claude Bernard :
« La nature de notre esprit nous porte à chercher Tessence ou le pourquoi des choses. En cela, nous visons plus loin que le but qu'il nous est donné d'atteindre, car,rexpérience nous apprend bientôt que nous ne devons pas aller au delà du comment, c'est-à-dire au delà de la cause prochaine ou des conditions d'existence des phénomènes. »
Du roman M. Zola est parti à la conquête du théâtre ; aucun de ses essais dramatiques personnels n'a réussi. Je crois que la bataille n'a encore été livrée sur son terrain véritable que par M. Henry Becque, mais M. Zola ne désespère pas ; un jour ou l'autre nous verrons sur une de nos scènes un drame signé de lui seul *.
Je ne signale ici que des théories.
Le théâtre, si brillant en France au xvii" siècle, est tombé aussi bas que possible. Scribe a été le principal artisan de cet abaissement; on ne fait plus guère aujourd'hui que de la besogne commerciale avec toutes